Les sortilèges du Chemin

Angkor 2007. Photo D. Cuypers

Le Chemin , film de Jeanne Labrune, avec Randal Douc, Agathe Bonitzer, Somany Na et Agnès Sénéchaud .

Oui, le Cambodge, les temples d’Angkor ne sont guère plus qu’un décor : cette histoire aurait pu se dérouler n’importe où ailleurs, quelques années, ou décennies après une guerre.
Oui, ces poissons grouillants dans l’eau boueuse  – d’un lac ? d’un fleuve ? – ces poissons qui fascinent l’homme, la femme et la caméra jusqu’à la nausée, on aurait aimé savoir ce qu’ils avaient  à nous dire. Étaient ils la réincarnation affligeante des assassins Khmers, ou des victimes ou quoi d’autre ?
Oui, parfois, Randal Douc et Agathe Bonitzer  dérivent vers un récitatif lent et précieux qui singerait un ersatz de Rohmer; à moins qu’ils ne soient juste épuisés de chaleur ou atteints par les fantômes rôdant sur le chemin ?Pourtant j’ai été prise par un charme …
Est-ce chemin interdit entre un couvent et un fleuve ou un lac, ce chemin tout au bord des temples d’Angkor où se croisent un homme marié et une jeune femme qui se croit vouée à Dieu ?
Est ce la grâce hiératique de Camille, la jeune femme (Agathe Bonitzer), malgré la défroque de presque nonne, les vilaines espadrilles, et le chignon sévère ?
Est ce la fascinante douceur de l’homme (Randal Douc) ?
Est ce l’ épouse de l’homme, sa guerre perdue, son renoncement face à la maladie, et son orgueil de le taire ?
Est-ce le regard sur Camille de la mère supérieure (Agnès Sénéchaud ), à la fois implacable, lucide, voire séduit, sur cette novice dont elle sait qu’elle ne prendra pas le voile ?
Tout se passe, lentement, obstinément, sur ce chemin interdit, que l’on dit hanté. Les morts ne sont pas morts, en ce lieu.
Tout se passe aussi avec les chevelures peu à peu déliées des deux femmes qui ont croisé cet homme, sur le chemin. Celle de Camille, claire et souple qui rompra ses fiançailles avec un Dieu qu’elle ne rencontre plus. Celle de la jeune épouse khmère, de soie noire, qui renonce en silence à un traitement sans espoir qui les lui ôterait.
Un charme oui.
Aline Barbier

Se souvenir du Cambodge…

Des ciels d’Asie depuis trois matin sur Paris. Merci au petit connard qui m’ a volé mon sac et donc mon Samsung : je ne peux pas les prendre en photo, je dois les écrire … Le ciel de ce vendredi 22 janvier est d’une roseur délicate avec quelques effilochées pourpres, un pull angora dirais-je, porté par une très jeune fille, naïve, tendre, un peu bécasse, celle que j’étais dans un lycée un matin d’hiver et chaque fois que le prof de philo passait à côté de moi, il récupérait sur sa veste de longues fibres pourpres. Ce prof était concupiscent (mot très laid fait pour lui) et méchant. C’est une autre histoire… Revenons à notre ciel : comme j’écrivais ces trois lignes, le rose s’est mué en un orangé très pâle et le bleu a pris le dessus. Car il y a du bleu et de la lumière sur Paris ces jours-ci. De quoi supporter le froid. Sauf que les cafés de Paname dans l’ensemble refusent d’entériner le fait qu’il fait FROID. Les radiateurs sont boudeurs. Merveilleuse exception : Le Rostang face au jardin du Luxembourg. On y est comme dans le ventre de sa mère !

Laser. Ciels asiatiques … le Cambodge ces jours-ci se rappellent à moi, à nous. D’abord quatre émissions de La Fabrique de l’Histoire d’Emmanuel Laurentin : l’Indochine et le Vietnam, la chute de Phnom Penh, le roi Sihanouk, Angkor et l’Ecole Française d’Extrême Orient. Angles et infos qui renouvellent l’intérêt. Vaut l’écoute. Extrait, un texte Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, Cambodge et du Laos : « L’or. Les couleurs ont presque disparu de l’édifice il est vrai. Il n’y reste que des pierres mais que ces pierres parlent éloquemment. Comme elles programment haut le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puissance des Cambodgiens d’autrefois.Qui nous dira le nom de ce Michel Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre en a coordonné toutes les parties avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution de la base au faîte, harmonisant l’infini et la variété des détails avec la grandeur de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir. Lorsqu’au soleil couchant mon ami et moi nous parcourions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple ou assis en face du superbe monument principal nous considérions sans nous lasser jamais ni de les voir ni d’en parler ces glorieux restes d’une civilisation qui n ‘est plus nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération, de saint respect que l’on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations. »

Le temple du Bayon : sans doute la figure du roi Jayarvaman VII Photo D. Cuypers
Le temple du Bayon : sans doute la figure du roi Jayarvaman VII
Photo D. Cuypers

Un documentaire sur Arte le 20 janvier « Angkor dévoilée » vaut aussi le détour . Le fil directeur en est le Lidar, un révolutionnaire laser haute fréquence qui permet de pénétrer un peu plus les secrets de la mégapole angkorienne du 12ème au 14ème siècle (750 000 habitants si j’ai bien noté contre 50 000 pour Paris). La photo de Jayavarman VII que j’ai prise au temple du Bayon fait écho  aux images du roi sur mon écran de télévision. La même semaine, éclairé par le même laser, paraît un article du Monde sur la découverte à Phnom Kulen, la montagne des Litchis, à 40 kilomètres d’Angkor, de l’ancienne capitale Mahendraparvata enfouie sous la végétation. Le rayon magique a montré sur 100 kilomètres carrés, rues, digues, bassins, temples, canaux , sanctuaires, réservoirs, plate-forme de cinq terrasses d’un temple. Remontent les souvenirs de mes premiers émerveillements au pays khmer en 2006 et je me souviens de ce lieu, de la rivière sacrée où dorment 300 lingas de grès, symboles phalliques de Shiva, je me souviens de jeunes Khmers revêtant des habits de fête pour faire des photos au bord de l’eau, je me souviens des familles en pèlerinage. L’article du Monde insiste à raison sur la déforestation, une des plaies du pays, et rend hommage à l’action de Jean-Baptiste Chevance, chercheur et amoureux de longue date du site, qu’il mène avec le cambodgien Pich Seu pour financer des programmes de nutrition et convaincre la population de sauver la forêt plutôt que de la couper et de planter la noix de cajou invasive mais rentable.
Mon livre Tourments et merveilles en pays khmer, Actes Sud, est toujours en vente dans les bonnes librairies.

Couv L'Harmattan Chams.  Et puis vient de sortir le livre d’Agnès De Féo, Parlons cham du Vietnam chez L’Harmattan. Sociologue et réalisatrice, ses recherches portent sur la visibilité publique de l’expression religieuse. Elle a consacré quinze ans aux Chams, dont elle a tiré cinq documentaires et trois ouvrages. (Ces mêmes Chams qui qui avaient envahi Angkor et que chassa Jayavarman VII lors d’un combat qui eut lieu à l’endroit où il fit édifier plus tard le temple de Preah Khan (si j’en crois Wikipédia. Les spécialistes sont priés de me corriger le cas échéant). Cet ouvrage s’adresse, par son approche des rites religieux, en particulier des rituels funéraires, aux passionnés d’anthropologie, mais aussi à toute personne curieuse de découvrir une langue donnant accès à une civilisation ancienne toujours vivante. Il peut également être utile à ceux qui voudraient déchiffrer les fameux carnets magiques des Chams, pour tenter de percer les mystères de ce peuple dont la sorcellerie est redoutée dans toute l’Asie du Sud-Est. Agnès De Féo est à sa façon une sorcière : esprits curieux, entrez avec elle dans ces mystères…
Pour en savoir plus : Parlons cham

Khyol‘. Enfin je veux vous parler de La pièce  Khyol’ , (le vent), dernier volet d’une tétralogie sur les quatre éléments (la terre, l’eau, le feu et le vent). Ses textes s’inspirent de l’histoire récente du Cambodge tout en ouvrant sur d’autres univers. L’auteur, Randal Douc, est un scientifique et un poète. Fructueux mélange qui produit des textes pas toujours faciles mais forts, inspirés, avec des fulgurances qui comblent. Khyol’ que je n’ai pas encore vu est une production de la Compagnie Théâtrale de la Cité, mis en scène par Nicolas Hocquenghem, qui fait un  pari audacieux sur ce spectacle.
Né au Cambodge, Randal Douc est venu en France avec sa famille en 1975, à l’âge de quatre ans. Bardé de diplômes et professeur chargé de cours en mathématiques appliquées à l’Ecole Polytechnique, puis professeur à l’Ecole d’ingénieur Télécom SudParis, il est donc aussi auteur et comédien.Il jouait Monsieur Jo dans le film Un barrage contre le pacifique  réalisé par Rithy Panh avec Isabelle Huppert. En 2013, il est la voix du narrateur dans  L’image manquante  (et splendide) du même réalisateur. Randal nous avait fait, à deux reprises, l ’amitié de participer à la lecture qui clôturait le Festival de cinéma ,Visages du Cambodge,  à L’Entrepôt.
Revenons à Khyol’, librement inspiré d’un épisode méconnu du génocide cambodgien (le Cambodge n’est jamais cité dans la pièce et les Echarpes noires ont remplacé les Khmers rouges) où des réfugiés  – ils étaient en tout 45 000- ont sauté sur des mines alors qu’ils repartaient d’un camp vers le Cambodge. Je laisse la parole à Cécile Chevallier dans Le Parisien-Essone puisque je n’ai pas encore vu la pièce : « Khyol  évoque aussi un massacre de comédiens en pleine représentation. Le parallèle avec les attentats du 13 novembre dernier et les spectateurs tués en pleine concert au Bataclan est inévitable. François Hollande a décrété l’état d’urgence en France après les attentats. Avec Khyol, le théâtre de Bligny propose un spectacle à voir d’urgence pour tenter de relever la tête. Et pourquoi pas reprendre espoir. Mais à coup sûr passer un excellent moment culturel, grâce à la justesse de la mise en scène, du jeu des comédiens et de la bande-son sophistiquée, pleine de bruitages et de suspense signée Michel Head. »
Vingt représentations jusqu’au 14 février 2016, du mercredi au samedi à 20h30, les dimanches à 17h00. Théâtre de Bligny à Briis-sous- Forges. Oui cela ne semble pas la porte à côté si l’on n’est pas motorisé, mais si vous l’appelez Randal Douc, il essaiera de combiner du covoiturage… (06 28 71 11 97)
Toutes les infos sur :
http://www.delacite.com/khyol_randal_douc_ctc_bligny.htm
Alors ! Sauvez la datte comme disent les chameaux (une blague délectable piquée à Arte radio – j’espère que la troupe ne m’en voudra pas…)

Lecture "Visages du Cambodge" à L'entrepôt - 2012
Lecture « Visages du Cambodge »  à L’entrepôt  Aline Barbier, Randal Douc, Brigitte Mougin

2 - lecture festiavl 2012