Salmigondis

Je lis dans Libération du week-end du 9 janvier une double page d’Alain Badiou. Soyons honnête, j’ai d’emblée une prévention : je ne suis pas en phase avec ce philosophe, ce que j’en connais en tout cas : il me chiffonne, je le trouve faux derche. Je le lis donc et, une fois de plus, ses propos m’irritent. Je lis à nouveau car il n’est pas clair, c’est tout en phrases chantournées, en sous-entendus  en périphrases, en litotes. Un détestable salmigondis. A commencer par le titre-accroche « La frustration d’un désir d’occident ouvre un espace à l’instinct de mort. » Et de nous expliquer : étant donné que « ces jeunes assassins » (l’expression leur donne une aura littéraire, les nimbe d’un romanesque émouvant) éprouvent « un désir d’occident opprimé ou impossible », étant donné qu’ils ne peuvent pas y accéder et qu’il n’y a pas d’autre monde possible, ils sont frustrés. Cette frustration ouvre un espace à l’instinct de mort donc. Explication psy à deux balles : « la place qu’on désire est aussi celle qu’on va haïr puisqu’on ne peut l’avoir ». Suivent quelques lignes pour en venir à la conclusion suivante : ce n’est pas la religion qui produit ces comportements (assassinats, nihilisme suicidaire) : « (…) c’est la fascisation qui islamise et non l’islamisation qui fascise ». Bref encore une fois c’est notre faute à nous, occidentaux, faute aggravée par le péché non expié de la colonisation, auquel bien sûr Badiou fait également référence. Un peu de modestie que diable ! Comme dit Pascal Bruckner dans La tyrannie de la pénitence »  : « Se penser les rois de l’infâme, c’est encore demeurer à la cime de l’Histoire. »
A la fin ça énerve. Philippe Val, invité sur « «28 minutes » lundi 11 janvier, s’énerve aussi (et ce n’est certes pas la première fois) : « Pendant des siècles on s’est battu pour la liberté d’expression, jusqu’en 1881, année qui marque l’entrée de la France dans les grandes démocraties avec la liberté de la presse . Une date décisive. Le pouvoir a compris qu’il ne pouvait pas exister sans cette liberté d’expression. A part la parenthèse de Vichy, on a toujours vécu une vraie belle liberté d’expression. Depuis quelques temps, on ne la connaît plus et je voudrais bien qu’on comprenne ça, c’est très important : on est passé dans une autre époque, la censure ne vient plus du pouvoir, elle vient d’en bas (…) elle vient de quelque chose qui se passe dans le peuple ; ce n’est pas le roi, ce n’est pas la loi, ce n’est pas dieu, c’est vraiment la terreur et il ne faut pas l’accepter. La pire des choses qui puisse arriver dans une démocratie c’est le silence. (… ) On a entendu : « Je suis contre (tuer des dessinateurs ndlr)  mais… » Il n’y a pas de mais, il y a une adhésion à des principes de droit qui nous relient en tant qu’êtres humains et qui ne devraient pas trop se discuter dans une démocratie moderne. (…) Il y a une régression dans l’intégration mais qui ne vient pas des états de droit, de la France particulièrement : le terrorisme se manifeste dans des pays très différents, en Mauritanie, au Danemark, au Canada… C’est un « en soi ». Il faut vraiment arrêter de dire qu’on est coupable de ce qui nous arrive . »

 

 

 

 

L’amour l’amour …

L’amour l’amour … c’était le thème de l’émission « Ce soir ou jamais » lundi 2 novembre et c’était un régal. Frédéric Taddei a mené son interview du philosophe Alain Badiou avec une intelligence et une gourmandise peu communes. « Eloge de l’amour » tel était le livre au centre de la soirée. Quel éloge sensible et néanmoins argumenté ! Je n’ai pas (ncore) lu l’ouvrage mais ce qui parait vraiment passionnant c’est le parti-pris de l’essayiste sur la durée. En gros, dit-il, c’est là que se situe la grande bataille de l’amour. Le début est comme une extase, on est tous ’accord c’est merveilleux. Mais c’est après que tout commence. Et « l’amour victorieux c’est celui qui assure sa durée. » Il était drôle et émouvant ce relativement vieux monsieur, avec au demeurant un gros capital charme, qui nous exhortait à ne pas renoncer : « Il ne faut jamais finir, affirmait -il presque mot pour mot. C’est une catastrophe la fin d’un amour ! »
Et pourquoi est-ce si destructeur ? Parce que, toujours selon Badiou, l’amour crée un monde nouveau : le monde de l’amour est une création dans laquelle on voyage à deux. Concrètement ça se traduit comment ? interrogeait Taddei à qui on ne la fait pas . Un exemple : la chambre amoureuse au premier petit matin n’est plus la même, le regard de l’autre fait naitre une autre chambre ; de la même façon vous vous promenez avec votre amoureux ou votre amoureuse au bord de la mer et la mer qui vous apparait à vous deux est une création, un autre monde.
C’est une expérience un peu extatique de voir naître ce monde, insistait à nouveau le philosophe.
Et voilà donc pourquoi la fin d’un amour est si douloureuse : parce que c’est aussi la fin d’un monde… Le risque de l’ amour est semblable à celui inhérent à tout acte créatif. Parfois on se plante … tant pis ! le jeu en vaut la chandelle et il faut repartir aussi sec …
C’est pas lumineux ? Allez on achète « Eloge de l’amour d’Alain Badiou chez Flammarion