Bravache !

Je suis une inconditionnelle d’Elisabeth Quin. La façon, apparemment désinvolte, pleine d’esprit, d’humour, d’empathie avec ses collaborateurs et ses invités,  mais de fait super structurée et rigoureuse, dont elle mène 28 minutes son émission du soir sur Arte me ravit. Elle a du panache c’est le mot qui vient (elle-même se qualifie de « bravache » !). Et qui lui convient quand on apprend qu’elle souffre d’un double glaucome avec des risques importants de cécité à venir. Aussi me suis-je emparée de son livre La nuit se lève (Grasset) avec un plaisir anticipé. Pas déçue. Ah non ! C’est, on s’en doute, un parcours de la combattante, l’avancée dans la découverte de la maladie et ses possibles antidotes. Elle ne s’épargne rien, ne se ménage pas : angoisse, fantasmes, larmes, rien, jusqu’aux poils sur son visage (pilosité excessive, « véloce », effet d’un collyre), évoquant des petits moments de « honte sociale » si elle sent un regard « gêné ou goguenard » qui la fixe. Elle y revient plusieurs fois tant ce détail est majeur, comme Philippe Lançon dans Le lambeau revenait sur la bave incontrôlable coulant sur son menton. Il faut beaucoup de courage, encore plus à une femme, pour ne pas occulter ça. Mais c’est le défi de tels livres : la vérité de la maladie. Vite vu, vite dit, mais dit. Alors seulement on peut prendre de la distance et raconter la quête souvent ubuesque de la guérison, de la solution parallèle qui fera sortir d’une quasi impasse thérapeutique. Les visites à l’ethnopsychiatre Tobie Nathan (je l’ai interviewé il y a des années ce diable d’homme, séduisant, exaspérant, passionnant – cf mon livre Avec toute mon admiration). Il faut négocier avec l’invisible, lui dit-il et il l’envoie à Lisieux (« Parce que Lisyeux »). Elle, la rationnelle, finit par céder et vouloir y croire de toutes ses forces et pleure dans la basilique, « submergée par l’autoapitoiement. » Rien. Le chaleureux chaman, Mahamane T, ne guérit pas non plus mais il console.  Quant à son compagnon, c’est un vrai piller,  mais qu’adviendra-t-il si elle devient aveugle…  Elle ne s’épargne pas dans les prédictions ni ne l’épargne.

Dans ce petit livre si dense, outre la narration des mythes et légendes sur la vue et l’expérience de grands non-voyants, et tant d’autres digressions,  on croise  l’élégante silhouette d’ Aldous Huxley : Elisabeth Quin  dévore L’art de voir (ce que j’ai fait étudiante quand, préparant un mémoire sur cet écrivain, j’espérais par la même occasion guérir ma myopie qui m’empêchait de frimer avec mes amoureux.) J’en ai déjà trop dit, je vous laisse découvrir la rage d’Elisabeth Quin envers certains mandarins sadiques, les « surmâles pressés », (il y a tous les autres en blouse blanche « dont la bonté vous fait monter les larmes » ), mais aussi, finalement, son choix d’une attitude, évitons le mot positive qui donne de l’urticaire, une attitude donc qui consiste à « pardonner à son corps  à tout ce qui s’autodétruit à l’intérieur de soi » – ce qui me semble un message important. « La vue devant soi, c’est fini Voir moins, vivre mieux ? Chiche. ». Le tout est porté par une écriture qui ressemble à son auteur  : précise, souvent fulgurante, fantasque et tendre. « (…) La scène se passe dans un orphelinat cambodgien : «  J’ai vu un bébé chétif au crâne comme un genou, se dresser dans un berceau, et ses grands yeux d’onyx me fixer, deux agates noires laquées par la rage de vivre, la colère d’avoir été abandonnée par ses parents, l’indignation d’être livrée aux mouches, aux vagissements permanents de ses congénères, à des soins trop rares. Aspirée par son regard, je suis allée vers ce bébé qui est devenu ma fille. Oona, née dans mes yeux. »
La nuit se lève, Elisabeth Quin Grasset

Doux échos

Le prix Femina pour Le lambeau.  J’ai dit ( dans Archives, 5 septembre 2018, article « En boucle ») quel grand livre que celui de Philippe Lançon, sans doute le plus fort que j’ai lu depuis quelques années. Qu’il soit récompensé d’un prix est juste. Il aurait dû avoir le Goncourt dit Grégoire Leménager du Nouvel Obs. Je suis d’accord. Reste, quelle satisfaction cette effrayante épreuve qui a pris du sens et qui (plus encore avec le prix) va adoucir,  mettre de la légèreté, de l’allégresse même, dans l’univers dévastateur de la souffrance physique. Merci Philippe Lançon et félicitations.
Extrait (à propos de Chloé, sa chirurgienne, 19 opérations !  :
Elle avait une petite quarantaine d’années. Elle avait joué du violoncelle, mais son emploi du temps était devenu tel qu’elle avait dû y renoncer, comme ces chirurgiens passionnés d’automobile dont Proust dit qu’ils cessent de conduire à la veille d’opérer. Je ne cite pas Proust par hasard : « A la recherche du temps perdu » m’a suivi de chambre en chambre  et j’y ai puisé sans cesse de quoi méditer, ou de quoi rire, sur ma condition et sur Chloé. Sa famille avait accueilli  Giono dans le Dauphiné, mais les livres de Giono lui tombaient des mains, comme ils tombent maintenant des miennes, alors que je l’ai tant aimé, ai-je pensé en lisant le mail où elle me l’apprenait. J’aimais l’attirer sur le terrain littéraire, le seul où je pouvais ne pas me sentir dépendant et dominé. Quand on est allongé et couvert de cicatrices qui suintent, c’est toujours bien de parler d’un écrivain qu’on aime à ceux qui vous examinent. A l’été 2016, elle avait lu « La lie de la terre », de Koestler, des livres d’Annie Ernaux, de Philippe Djian, de Delphine de Vigan, et pour la première fois des romans de Le Clézio dont elle m’écrivit :  » Quelle pose! Quel manque de vie ! où a-t-il attrapé son Nobel ? » Je n’en savais rien. (…) L’intimité qui nous liait était vitale, et pourtant elle n’existait pas. Je pouvais lui envoyer des photos prises en voyage, ce qu’elle appelait mes cartes postales, mais je n’aurais jamais osé lui parler de mes soucis intimes – même si elle les devinait. Il y avait un cadre dont il ne fallait pas plus déborder que mes couilles du caleçon pendant la visite, ce qui lui avait fait dire un jour devant les infirmières :  » Dites, essayez de ranger ça, ce sera mieux pour tout le monde. « J’avais vieilli, mes couilles pendaient, je ne pouvais tout de même pas lui demander de faire un lifting qui ne relevait pas de sa spécialité. Je m’étais senti comme le Gros dégueulasse de Reiser, avec la honte en plus mais aussi un certain agacement, dans la mesure où si elles dépassaient ce jour-là, c’était d’abord parce que je devais laisser mes jambes nues et le caleçon assez replié pour que les zones de greffe à vif, sur le haut de la cuisse gauche, puissent être préservées de tout frottement et examinées; l’hôpital est souvent le lieu des injonctions contradictoires. Agacement mais aussi reconnaissance, puisqu’en matière de dignité, semblait-elle me dire, à l’impossible j’étais tenu – ou en tout cas, à l’absence de négligé et, comme le vieil Hegel, au dépassement pratique des contradictions.

Un ange dans le métro. En face de moi, une jeune fille et sa mère discutent piercing. J ‘écoute : la mère essaie très tranquillement de convaincre sa fille de ne pas en faire d’autres que celui qu’elle a dans une narine. La demoiselle argumente : cela lui fait tellement plaisir, elle se sent, je crois dit-elle, plus elle-même. J’entre dans la conversation, parle de son joli visage qu’il faut protéger, de la folie de se faire souffrir au lieu de profiter de ces années où le corps se plie à nos désirs, à notre jouissance. Oui mais … elle en a envie ! Je lui demande où elle va le faire ce piercing. Elle me montre l’endroit au-dessus de la lèvre supérieure marqué d’une sorte de fossette plus ou moins visible. Ah non ! je me récrie, pas sur l’empreinte de l’ange. Je commence à leur expliquer ce geste de l’ange au moment de la naissance qui, posant le doigt sur la bouche du bébé « chut ! », efface toute notre connaissance des secrets, des mystères de l’existence. Elle m’interrompent en choeur : Mais on connaît très bien cette légende : nous sommes d’origine juive ! Je leur conseille L’empreinte de l’ange de Nancy Huston (Actes Sud). Je descends à la prochaine station. Je ne saurai jamais ce que va décider la jeune fille. Mais le trajet fut angélique…

 

En boucle…

La lutte jamais finie, les espoirs qui tournent court, les épuisantes et dérisoires stratégies mises en place pour vivre une vie normale, la peur d’avoir l’air étrange, bizarre … tout cela Céline Lefève (directrice de la chaire coopérative Philosophie à l’hôpital – Assistance publique – Hôpitaux de Paris , auteure de plusieurs ouvrages sur le soin) le décrypte, avec une précision et une empathie exceptionnelles, dans un article où elle dresse un tableau de ce qu’est la maladie chronique. Toutes choses qu’on ignore sauf si on est soi-même atteint, car, il faut bien le reconnaître, ce n’est pas très palpitant ces symptômes récurrents, cette évolution qui n’en est pas une, ces répétitions incessantes…Difficile de s’y intéresser, de compatir alors qu’on le peut, assez spontanément, pour les « maladies graves »
Or… Or les 20 millions de personnes en France qui sont concernées vivent un petit enfer souvent peu spectaculaire, mais enfer quand même. On le sait : la vie est alternance. Oui, mais dans la maladie chronique cette alternance est permanente, si l’on peut dire ! C’est l’expérience d’un conflit sans fin « entre une tendance au chaos et à l’usure et la résistance et l’inventivité du malade. » L’enjeu de cette lutte : contrer la tendance de la maladie à vous déposséder de votre propre vie, à vous empêcher dans vos décisions, vos actes des plus banals, plus quotidiens, aux plus cruciaux. Une double vie, « une délibération permanente » Un combat pour rester dans la normalité, pour ne pas se laisser réduire à son agenda médical.
Cette lutte, ce combat ne peuvent pas se mener seul. La médecine doit certes soigner mais aussi soutenir ce travail de « construction de la vie avec la maladie » – et là il y a encore bien du pain sur la planche : il n’est pas sûr que cet aspect de la mission fasse partie de la formation des médecins. Céline Lefève rejette toute notion de dolorisme (ouf ! merci). La maladie facteur de dépassement de soi : non. Ce n’est pas la souffrance qui est riche et formatrice, ce sont les pratiques et les relations, mises en œuvre pour l’endiguer, entre soigné et soignants, entre le malade et les êtres chers.
Une consolation selon l’auteure : cet état favoriserait l’invention de sa vie, une manière réévaluée de la vivre où petit à petit se dégage ce qui importe profondément. Autre constat : il est difficile de faire le récit d’une vie ou même d’un moment de vie avec la maladie chronique tant l’alternance souffrance et soulagement, chute et relève s’enchaînent… Allez, on tente ?
La maladie chronique révèle les liens affectifs qui nous tiennent en vie. Céline Lefève. Le Monde. Mardi 21 août

La lutte à bras le corps, encore,  Le Lambeau. Ne passez pas à côté de cette lecture. Toutes les critiques enthousiastes que vous avez pu lire ou entendre sont encore en deça de la réalité. C’est un très grand livre qu’a écrit Philippe Lançon, journaliste à Libération et Charlie Hebdo, survivant de l’attentat du 7 janvier 2015. Sa vie saccagée, la mémoire de ses amis morts qui le taraude, la reconstruction du tiers de son visage détruit (sa mâchoire), ses 17 interventions chirurgicales, son combat quotidien pour survivre puis revivre puis vivre … tout nous est dit, sans pudeur mais sans pathos, sans dolorisme encore une fois, sans rage, au contraire avec une douceur vis-à-vis de lui-même et de tous ceux qui l’accompagnent. C’est d’une vérité et d’une beauté confondantes, on y perçoit l’essence même de la vie. On voudrait tout raconter, ses relations avec Chloé sa chirurgienne, les sonneries, les « merles noirs »  des chambres voisines la nuit, son retour vers les vivants par l’écriture d’un article suivi d’autres (celui qui écrivait n’était plus, pour quelques minutes, pour une heure, le patient sur lequel il écrivait : il était reporteur et chroniqueur d’une reconstruction), ses descentes au bloc avec La montagne magique de Thomas Mann, Les lettres de Kafka, La Recherche du temps perdu et plus précisément le passage sur la mort de la grand-mère, sorte de « prière préopératoire ».

Je rédige ces lignes et le soir même j’écoute sur France Culture le Répliques de Finkielkraut du 1er septembre intitulé « La mort de la grand-mère  dans La Recherche du temps perdu »  – que ces correspondances sont réjouissantes ! L’émission se déroule avec Philippe Lançon et Antoine Compagnon, et leur échange sur Proust est passionnant. Comp gnon rappelle à Lançon que la musique, Bach, l’accompagne aussi dans son épreuve : Le clavier bien tempéré par Sviatoslav Richter, les Variations Goldberg par Glenn Gould ou Wilhem Kempff, L’Art de la fugue par Zhu Xiao-Mei. (Dans le livre il y a aussi un superbe passage sur un ami violoniste qui vient lui jouer la Chaconne dans sa chambre. )
Sur les ondes, le journaliste insiste sur l’importance dans son histoire de la famille, des amis, des médecins – il n’est pas d’accord avec le partis-pris proustien, agacé par son pessimisme et sa mise en scène permanente de la solitude, du mensonge et du malentendu. Mettant en avant le besoin vital de cette chaîne de bienveillance, il rejoint le propos de Céline Lefève . Et me renvoie vers un autre ouvrage (que je n’ai pas encore lu)- Le care monde de Pascale Molinier qui défend un mouvement en train de prendre de l’importance, celui du développement éthique de la sollicitude, mouvement venu des Etats-Unis. Comme nous est venu, à l’inverse, le pathétique raz-de-marée de la psychologie positive et du développement personnel qui font peser sur l’individu l’entière responsabilité de sa condition et dont rend compte Happycratie sous la plume d’Edgar Cabanas et Eva Illouz (que je n’ai pas encore lu non plus). Enfin ! un contre-pied aux innombrables déclarations sur cet impératif du bonheur. L’incompréhension teintée de mépris qui vous tombe dessus si vous vous insurgez contre cette dictature… Dans Le Lambeau on lit : « Je suis hermétique aux méthodes Coué et à la méditation

Le Lambeau. Philippe Lançon. Gallimard
Le care monde. Trois essais de psychologie sociale. Pascale Molinier. Lyon, ENS Éditions, coll. « Perspectives du care .
Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. Edgar Cabanas et Eva Illouz . Premier Parallèle.

Lumières

Lumière (unique) de Marseille, lumières (multiples) de l’Aubrac, et même émerveillement. Il fallait bien ça pour flouter l’image du petit con casqué qui m’a arraché mon sac à main le 30 décembre 2015 dans une  rue de Paris. Il a tout pris sauf mon mac et je peux donc écrire ici ma rage de me confronter à l’avalanche de déclarations et oppositions, à tous ces codes puk, pic et pas du tout colegram… Mais l’Aubrac donc aux tout premiers jours de 2016, l’Aubrac et, sur le plateau, les hêtres sertis de givre. Et puis une autre lumière, intense, profonde, celle des tableaux de Soulages au magnifique musée de Rodez, découvert avant de reprendre le train pour la capitale, celle-ci plongée dans la commémoration du massacre de janvier 2015 ( lisez-vous dans Charlie Hebdo les billets de Philippe Lançon, rescapé et mâchoire abîmée, qui tisse avec toujours le même talent ses misères quotidiennes et celles de notre pays – en train de se fourvoyer dans l’affaire de la déchéance de nationalité … quelle pitié !)
Soulages. J’avais adoré il y a quelques années les vitraux de l’abbaye de Conques. Pour le reste j’y allais sans véritable enthousiasme. Erreur ! L’Outrenoir, outre la beauté de l’expression, existe. Il y a des miroitements, des éclairs, « une lumière réfléchie par des états de surface du noir ». Le travail sur la matière (strier, entailler, lisser, superposer, arracher…)  fait ainsi naître un paysage de neige, scintillant, à l’égal de celui que nous venons de laisser sur la route de Laguiole, ou des fenêtres qui s’ouvrent, dirait-on, sur la mer à la façon d’ un Matisse.

Toile bleuePaysage de neige...zébrures
Dans le train, j’ouvre le dossier de presse et je lis ceci, qui me ravit, de Pierre Soulages, l’enfant de l’Aveyron  : « Au départ j’aimais beaucoup dessiner les arbres l’hiver, sans feuilles. Leur écriture dans l’espace en somme. » Et  aussi que, tout petit, comme il trace de grands  traits noir sur du papier blanc, à la question,  Que fais-tu ? il répond : « De la neige ». Je vous souhaite une  année ponctuée de fenêtres ouvertes sur la lumière.
Photos Théi Cassagnes
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Il se souvient des petits poissons sortis du ventre bleu de la barque, menu fretin d’argent frétillant sur le sable, les petites mains nerveuses et brunes de sa mère, ses ongles rubis y plongeant, soupesant les lingots vivants, la pierre de lune à son majeur, ses yeux qui brillent, son rire éclatant, le feu du regard des hommes sur elle, sa vaillance, sa liberté, sa folle liberté infanticide. Petit poisson lui-même glissant dans ses mains quand elle le câlinait, le cajolait, le caressait, son parfum de jasmin, le bruissement de sa jupe de danseuse, les volants qui balayaient le sol, ses talons qui claquaient, la porte qui claquait, le silence noir qui montait, l’envahissait, l’engloutissait.
Extrait de Un jour à Grazalema, une pièce de Dane Cuypers. Bon de souscription ci-dessous pour qu’elle soit éditée et peut-être jouée.
BON DE COMMANDE Cuypers souscription