Marseille, ville-mirages

Mais de quoi ont-ils eu si peur ? par Christine Breton et Sylvain Maestraggi. Mais pourquoi ce livre construit comme un puzzle est-il aussi séduisant ? D’abord il y a cette très belle facture – grande élégance, confort de lecture – marque des éditions commune. Ensuite il y a ces cinq voix comme cinq facettes d’une même réalité, le Marseille des années trente : la voix des deux auteurs, Christine Breton, historienne et conservateur du patrimoine, Sylvain Maestraggi, philosophe et auteur ;  la voix de trois écrivains : Walter Benjamin, Ernst Bloch et Siegfried Kracauer. Le mercredi 8 septembre 1926, ils se sont retrouvés sur la Canebière et se sont attablés au café Riche (le Monoprix actuel au croisement de la Canebière et du Cours Saint-Louis). L’auteure met en scène cette rencontre qui a laissé peu de traces. Elle imagine avec bonheur leurs discussions au cours d’une déambulation dans Marseille. Déambulation, errance, rêverie, voire cauchemard… le moment-clé qui donne son titre au livre est celui d’une peur éprouvée par les trois marcheurs lorsqu’ils sont confrontés au vide  de la Place de l’Hôtel des postes qui « vient de les aspirer ».

De fait les quartiers entre la poste Colbert et l’arrière du palais de Bourse ont commencés à être démolis dès 1852. Les familles furent expulsées au fur et à mesure – et relogées en 1962 dans les trois tours Labourdette. L’insalubrité des lieux n’était-elle qu’un prétexte ? Effacer le souvenir des luttes ouvrières, de la révolution de 1948, est une hypothèse plus pertinente selon l’historienne. Destructions urbaines ou « peuple en démolition » ? C’est cette violence du politique qui déclenche sans doute l’angoisse des trois hommes ».  L’histoire des vaincus – fil des recherches de Christine Breton – s’écrit en creux, constate-t-elle, en disparition physique de pans de quartier, de vies et de symboles. »  A l’en croire, aujourd’hui encore, on croise des fantômes surgis du néant de la place de l’Hôtel des Postes…

Donc, ils marchent, nos trois écrivains. Ils se rendent dans les locaux de la mythique revue, les Cahiers du Sud, Vieux-Port, 10 quai du Canal : « (…) on fume, on boit du café, on grignote et on refait la République de Weimar et celle de Marseille. » (…) « dans son cadre de pierre, la fenêtre de la rédaction reflète un petit morceau de la Méditerranée. » Ils tournent dans les ruelles, écrivent des cartes postales, font l’aller-retour sur le pont à transbordeur, s’asseoient à une terrasse place de l’Observance, derrière la Vieille Charité. Walter Benjamin a des protocoles de marche : il faut apprendre à se perdre dans une ville comme dans une forêt, ou suivre la ligne d’un tram jusqu’au bout.
Cette première partie se clôt par d’impressionnantes photos des quartiers démolis. La lecture se poursuit avec Sylvain Maestraggi qui livre une étude sur ces écrivains et des traductions originales de quelques textes. Ainsi une belle nouvelle de Siegfried Kracauer, La femme dans le café, parue dans Die Frankfurter Zeitung : « La lueur la tient envoûtée dans son cercle. Comme une mouche elle est tombée dans la lumière. » ; un chapitre de Genêt de Siegfried Kracauer où surgit la place terrifiante : « La place, près de la grande poste, ressemblait à une éclipse de soleil. Un immense disque noir à l’extrémité duquel on voyait briller les lumières de la Canebière. » ; un texte de Walter Benjamin sur la cathédrale de Marseille comparée à une gare car au lieu d’être orientée à l’est, comme elle le devrait, elle regarde la mer :  les voyageurs « serrés entre leurs biens spirituels, comme entre des valises, parcourent des livres de cantiques qui, avec leurs concordances et leurs correspondances, ressemblent fort à des indicateurs internationaux des chemins de fer. » Ou du même Benjamin une nouvelle, Myslowitz- Brunswick-Marseille, l’histoire d’une griserie au haschich : « Et maintenant je la (l’ivresse) reconnaissais également à l’infinie tendresse avec laquelle le vent faisait se mouvoir les franges de la marquise située de l’autre côté de la rue. » Son écriture est magnifique et je vais écouter les conseils du philosophe-traducteur et le lire en commençant par Enfance berlinoise.
En attendant, 
j’écris ce texte dans un café, cours Belsunce, à deux pas de ce qui fut l’Hôtel Riche. Je bois le thé à la menthe et vois, comme les trois auteurs allemands le voyaient, passer un homme noir en boubou blanc. La tentation est grande de me sentir aussi écrivaine de Marseille, portée par cette ville (*).

 Le 25 mai dans le cadre du festival littéraire Oh les beaux jours, vendredi 26 mai à 14h00, villa Méditerranée, rencontre avec les auteurs et leur éditeur Martine Derain. http://ohlesbeauxjours.fr
(*)  Justement !  l’éditeur David Gaussen a eu la belle idée de publier un Dictionnaire des écrivains marseillais. J’y reviens dans la prochaine édition de ce blog car il me faut plonger dans ces 413 pages.

Marseille sans soleil. Ce port éclatant de lumière mais aussi traversé de tristesse , de zones d’ombre, d’angoisse diffuse, que les trois auteurs ont profondément ressenties, m’évoque le splendide court-métrage, ainsi intitulé, vu au cinéma Les Variétés dans le cadre des Dimanches de la Canebière et grâce au  collectif Travelling Marseille. Le cinéaste engagé et marseillais, Paul Carpita, « nous donne ici, une magnifique leçon d’humanité, réalisée avec des moyens de fortune, en 1960, mais dont la beauté reste intacte un demi siècle après sa création… » écrit un internaute dont je ne trouve pas le nom. Il raconte que son père a commandé dans les années 70 le remorqueur « Marseillais 4 » filmé au début du générique. L’histoire ? Trois jeunes gens, étudiants en cinéma, qui veulent porter à l’écran le véritable visage de leur ville natale, cette ville qui se barbouille de soleil pour ressembler à ses cartes postales … Le matin il la découvre dans la brume, l’été est fini : « Tu me reviens sans grimace, sans grimage ». Images et textes sont sublimes. On dirait du Prévert.
Le court-métrage était suivi du film Le rendez-vous des quais : dans le Marseille des années cinquante, sur fond de guerre d’Indochine, l’histoire d’un couple confronté aux difficultés économiques et à la crise sociale qui secoue le port. Le jeune homme va réduire ses activités syndicales et, lors d’une grande grève, se désolidariser de ses camarades et devenir un « jaune ».
 Interdit par la censure, sans doute en raison de ses références à l’Indochine, « le Rendez-vous des quais ne fut jamais projeté et l’on crut même les copies détruites durant trente-trois ans ! Né en 1922 et mort en 2009 à Marseille, Paul Carpita a réalisé deux autres films et de nombreux courts-métrages. Il faudrait prendre le temps de découvrir sa magnifique sensibilité populaire et poétique.
En savoir plus :
http://www.liberation.fr/cahier-special/2003/08/05/il-faut-eteindre-ce-soleil-qui-cache-tout-paul-carpita-a-marseille_441458
http://paul.carpita.pagesperso-orange.fr/index1.htm

Soir du Vieux-Port (extrait) de Louis Brauquier. Poésies complètes, éditions la petite vermillon. Spécialement dédicacé à Benoit qui ne cache pas sa jubilation quand il contemple ses piles de livres à lire…

Cliché A.Barbier

Du vin blanc de Cassis, du pain craquant, des huitres
Les œuvres de Whitman,
Un voilier laissant lie à la brume des vitres,
Le nom de Rotterdam.


Le vieux-Port balançant l’angoisse des mâtures
Et l’odeur des oursins,
Et l’électricité rutilant en cassures
Sur le comptoir de zinc


Je jouis de me voir tous ces livres à lire
Et que je n’ai pas lus,
Des écailles de lune à l’entour du navire
Que je n’ai jamais vu ;

 

 

 

 

Valse brillante…

Deux allumés, amoureux des mots, sur France Culture,
J’ai nommé Alain Finkielkraut et Fabrice Lucchini dans Répliques samedi 6 mai, à 9h45
Offrez-vous donc en podcast cette valse brillante sur Péguy  avec un usage immodéré de  la figure de style qu’est la répétition. Du coup je vais essayer de lire Péguy…

Merci Ruwen Ogien

Le philosophe Ruwen Ogien est mort hier jeudi 4 mai 2017. Je ne l’ai jamais rencontré mais la douceur malicieuse de son regard sur le petit écran puis la lecture de son livre Mes mille et une nuits (Albin Michel)  m’avaient profondément touchée. (Je l’avais écrit sur mon blog en février 2017 mais le piratage de celui-ci fait que l’article n’est plus en ligne dirait-on). Il y  dénonçait avec force le dolorisme, une idéologie qui pare la maladie de vertus rédemptrices. et racontait avec tellement d’humour sa lutte contre le cancer. J’écrivais que « c’était un très beau livre, vital pour tous, bien-portants ou malades. En tout cas pour moi. Merci Ruwen Ogien . » Je le dis à nouveau et je dis ma tristesse de le savoir parti. Ce mélange de lucidité et de tendresse, cette profonde probité intellectuelle qu’incarnait cet homme adorable, est quelque chose de rare.

SCALP – Série de conversations anti-Le-Pen

Mercredi 3 mai, au théâtre Toursky, à Marseille, le 2ème forum suscité et orchestré par Hervé Castanet de l’Ecole de la cause freudienne  a connu des  beaux moments. Ainsi du  plaidoyer de l’universitaire et auteur Alexis Nuselovici  pour voter Macron qui ne pouvait laisser de marbre.  Extrait.
Que s’est-il passé ? Je crois, hélas, que le FN a gagné au-delà du premier tour. Il a paralysé la pensée. Le fascisme est une pensée de la totalité mais aussi de la sidération, de la capture des esprits. La critique devient muette, les oppositions s’atténuent, le nihilisme, au sens nietzschéen, s’installe comme discours normal et normatif. « Ni-ni », c’est le nid du fascisme. Ne pas voir la différence entre fascisme (Le Pen) et républicanisme (Macron, qu’on le veuille ou non), c’est déjà adopter la posture fasciste, celle qui indifférencie, qui brouille les idées, qui brûle les livres avant de brûler les corps. Celle qui nie l’histoire et qui nargue la mémoire car elle a pour elle un présent éternel.
Pour lire le texte intégral cliquez ci-dessous
texte Alexis Nuselvici

PS. Ce soir jeudi 4 mai, l’émission La grande librairie s’intéresse aux mots de la politique, comme le fait Alexis Nuselovici qui dresse un inventaire du lexique affligeant de cette campagne présidentielle.

Sous le titre La jouissance létale du fascisme, le poète Pierre Parlant a tissé une réflexion poétique  à partir  d’une phrase  de  Gilles Deleuze et de Félix Guattari : Hitler faisait bander les fascistes. Les drapeaux, les nations, les armées, les banques font bander beaucoup de gens.  Et cela en évoquant une scène d’un des plus beaux italiens que je connaisse. Extrait.
Il est hors de question de se demander, précisément parce que nous les aimons, ce qui, pour leur part, fait bander les deux personnages d’Une journée particulière, le film d’Ettore Scola que j’évoque ce soir. Il est hors de question de se le demander car il en va de leur liberté et, en retour, de la nôtre. Pour autant je sais, nous savons, nous qui les avons vu danser et rire, nous qui les avons vu vivre des moments d’une tendresse inouïe et paradoxale — inouïe car paradoxale — que ce n’est pas, que ça ne peut pas être ce pantin criminel qui a pour nom Hitler.
Pour lire le texte intégral, recopiez lien ci-dessous  sur la barre de votre écran :
https://diacritik.com/category/livres/rentree-dhiver-2017/l

 

La réalité au placard…

J’ai tout de suite eu le désir de lire Il se passe quelque chose, le recueil de chroniques parues dans le journal La Croix, de Jérôme Ferrari en l’écoutant sur France Culture. Ses textes s’intéressent tous à « un certain usage du langage, et plus exactement à la façon dont les mots perdent tout contact avec la réalité. » Cela me parait une problématique d’une urgence folle et très peu traitée. Dans sa préface, le prix Goncourt 2012 (Le sermon sur la chute de Rome) cite Hannah Arendt : « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »  Et il ajoute : « Ces lignes datent de 1951 et l’on dirait pourtant qu’elles nous décrivent. » Il revient dans une des chroniques sur la philosophe et son concept de « banalité du mal », objet de fréquents contresens, concept né de sa confrontation avec Eichmann et de son « infaillible faculté à ne s’exprimer ( …) qu’au moyen de lieux communs et de phrases toutes faites. »
Les stéréotypes, les clichés, depuis toujours (et comme disait Rolland Barthes) me fatiguent mais je suis sensible à leur malveillance potentielle depuis que j’ai travaillé sur le Cambodge. La réduction du langage, et donc de la pensée, est révélatrice de la dictature : les Khmers rouges en sont un exemple frappant.

De cette nocivité liée à l’aplatissement ou au détournement de la langue, Jérôme Ferrari nous donne donc des exemples au fil de ses réflexions sur l’actualité entre janvier et juillet 2016. Ainsi de la déchéance de la nationalité. Le tollé que la proposition provoque donne lieu à une remouture du texte: la référence à la binationalité a disparu et « une personne » pouvait être déchue si elle était condamnée pour un crime ou un délit constituant une atteinte grave à la nation. Très bien, exit la stigmatisation. Sauf que si vous ne possédez QUE la nationalité française, on ne pourra vous la retirer puisqu’on ne peut créer d’apatrides. Beau tour de passe-passe…

Autre illustration, celle sur les « éléments de langage » dont les politiques et les médiatiques ne peuvent plus se passer.  « Le lien ténu qui lie tant bien que mal les mots aux choses » se dissout. Et, cela de pair, le sens des mots dans le discours politique   « se trouve désormais totalement occulté par leur connotation psychologique. » Nicolas Sarkozy, parfaite incarnation de « cette personnalisation à outrance, mâtinée de sentimentalisme dégoulinant » en prend au passage plein sa musette. Bref (…) « la langue utilisée dans le « débat » public exhale un parfum fort désagréable, comme si la rigidité des formules toutes faites et lieux communs qui la composent étaient déjà celles d’un cadavre. » Je me demande si le succès de Mélenchon n’est pas dû en partie à ce qu’il parle « vivant »

De façon paradoxale, cette déconnexion de la langue et de la réalité, serait aggravée, selon l’auteur, par les réseaux sociaux et leur tranquille revendication de l’indifférence à la vérité. Dans un autre chronique, il revient sur internet qui en   » matière de contagion de la bêtise a pulvérisé tous les records. » C’est pas faux… Depuis, de plus, il y a eu Trump, ses tweets et les « alternative facts ».

Je disais que Sarkozy était égratigné mais il n’est pas le seul. Alain Finkielkraut en prend aussi pour son grade (cela dit, Jérôme Ferrari, le sait-il ? partage avec ce dernier une idée exigeante de l’éducation) Mais l’allumage est fait avec une bonne dose d’humour teinté d’affection, je trouve, et ce cher Alain Finkielkraut, qui souvent et quoi qu’on en dise, n’en manque pas d’humour, n’a pas dû en prendre ombrage
Car ce que je n’ai pas dit c’est que l’auteur – comme tout chroniqueur digne de ce nom – est drôle et qu’il manie la langue avec maestria : hyperboles, antiphrases, litotes… les effets de son ironie sont aux petits oignons (avec ou sans i ? voyez une autre de ses chroniques) et on rit souvent…

Dans mon Question de style, Dane Cuypers, CFPJ, un chapitre sur les clichés
Voir aussi Tourments et merveilles en pays khmer, Actes Sud

 

VOTER !

Nécessaire. Manif du 1er mai à Castellane, Marseille. Pas mal d’Insoumis. Sur la banderole d’un groupe, ces mots :  « LE VOTE NECESSAIRE ». Mais oui ! Je discute avec un manifestant : C’est pas contradictoire avec la position de Mélenchon ? Il se retourne pour lire, apparemment surpris,  hésite un peu, puis déclare : « En tout cas, moi je le suis : je vote pas ! »

Procuration. Envie de citer Laurence Rossignol, ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, dans le Jdd du 30 avril. A l’intention des (très) éventuels lecteurs de ce blog qui ne seraient pas convaincus qu’il faut voter Macron…
Chaque électeur « est porteur de millions de procurations. Ces procurations leur sont confiées par toutes celles qui souffrent ou se battent pour leurs droits, les Salvadoriennes emprisonnées pour avoir avorté, les Nigériennes qui mettent chacune sept enfants au monde, les 200 millions de victimes de mutilations sexuelles…Toutes ont besoin de nous, d’une France féministe et laïque. Et ce n’est pas Marine Le Pen, officiellement soutenue par les activistes anti-IVG et toujours hostile à la parité, qui leur apporterait le moindre soutien. Pour ces femmes, le vote blanc ou l’abstention ne sont pas des options. (…) Pour elles, pour nous, il est vital d’infliger la plus sèche défaite à Marine Le Pen. Pour cela, il faut voter Emmanuel Macron. »

Divan. Les psychanalystes se mobilisent (comme ils l’ont fait avant le premier tour) et s’élèvent contre l’intolérance, l’exclusion, l’arbitraire incarnés par Marine Le Pen. Le forum anti-haine au théâtre Toursky à Marseille sera l’occasion d’entendre 13 intervenants (journalistes, universitaires, artistes, intellectuels) autour du débat télévisé entre les candidats du 2ème tour. Cela se passe mercredi 3 mai entre 18h30 et minuit. « L’idéologie lepéniste sur le divan des psys comme le titrait La Marseillaise, ça ne se refuse pas … parmi les invités Philippe Pujol, auteur de La fabrique du monstre : 10 ans d’immersion dans les quartiers nord de Marseille, la zone la plus pauvre d’Europe, (Les Arènes 2016), Mon cousin le fasciste, (Seuil 2017)
Entrée libre sur inscription : scalp-3mai2017@orange.fr
Théâtre Toursky, 16 passage Léo Ferré. Marseille

Freud et mes boucles d’oreille

Comme tout le monde, je perds bien sûr des chaussettes, une sur deux, mais je m’en bats l’œil. Alors que mes boucles d’oreille, mazette, quel drame… Pour sublimer un peu, j’ai imaginé cette œuvre !  composée de mes boucles orphelines. Freud (ce badge me fut offert lors de La Nuit de la Psychanalyse à La Friche-Marseille) est là : il me dit, l’air sévère,  que la perte fait partie intrinsèque de notre condition humaine … et que je n’ai qu’à la boucler.

Quelque chose de Tennessee…

Photo Elizabeth Carrechio
Soudain l’été dernier de Tennessee Williams
mise en scène: Stéphane Braunschweig
avec Jean-Baptiste Anoumon, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse, Luce Mouchel, Marie Rémond

Après le Théâtre de l’Odéon à Paris, Soudain l’été dernier de Tennessee Williams au Gymnase à Marseille. La grande magie du théâtre au rendez-vous. Encore deux jours. Mon papier sur la Théatrothèque ci-dessous :
http://www.theatrotheque.com/web/article4876.html

 

Un autre tour de manège

A l’heure des confidences et interrogations de Ruwen Ogien à propos de son cancer dans Mes mille et une nuits , on peut, sur un tout autre registre mais sur le même thème de la maladie dévoreuse, faire Un autre tour de manège (éditions Intervalles 2014) avec Tiziano Terzani, journaliste international décédé en 2004. Un extraordinaire tour du monde, un véritable état des lieux de la médecine, conceptions et pratiques, oppositions ou complémentarités orient-occident, réalisé par un homme malade, en quête de soins et de savoir.
Tiziano Terzani souffre, c’est une évidence, mais ne s’étale jamais sur l’ampleur de ses douleurs. Ce n’est pas son propos et cela accroît l’acuité du récit. Pour l’auteur, son désir, outre de n’en avoir plus, – de désirs – est de trouver le soin qui l’apaisera, de se sentir en adhésion totale avec la thérapie proposée, corps et esprit. Le problème est que jamais aucune  n’est « la bonne » » ! Son exigence, son insatisfaction, sa lucidité, son objectivité, son expérience (il hésite perpétuellement dans le choix des termes) ne lui permettent pas de se décider pour le soin qui lui apporterait la quiétude et le ré-confort. D’oncologues en chamanes, d’homéopathes en ayurvédistes, de véganistes en radio-thérapeutes, d’herboristes en spiritualistes, il chemine à la rencontre de tous ces maîtres, pseudo-maîtres, docteurs, spécialistes, alchimistes, qui tentent de lui négocier, vendre, échanger leur aide, savoir-faire, savoir-guérir.
Arnaques manifestes, bonne volonté, bon sens, talent, empathie, compassion, égoïsme, égotisme, intellectualisation, illuminations, hallucinations….il subit et c’est souvent après coup qu’il mesure les phénomènes. Après avoir été séduit, rassuré, enthousiasmé, embarqué, voilà qu’il se retrouve « entre deux chaises ».  L’expression est récurrente. Doit-il retourner vers sa fidèle et monstrueuse « araignée » ? « Araignée » nom qu’il donne à l’ensemble des machines ultra-modernes de chimio radio injection perfusion cathéters seringues qu’on lui administre régulièrement à New-York. L’araignée, redoutée et pourtant apprivoisée. L’araignée, rassurante, insuffisante. La médecine avec ou sans l’implication personnelle : on me soigne ou bien je me soigne ? Et chaque fois, déçu par sa dernière expérience, Tiziano Terzani reprend sa route vers de nouveaux soignants, homéopathes, praticiens de reiki, de jeûne, de chant sacré, yoga, et même de pyramido-thérapie (construire la structure pyramidale, s’asseoir en son centre et en attendre les bienfaits…). Le meilleur et le pire. Cynique anecdote de l’hydrothérapie du colon où on essaie de le convaincre que même en jeûnant, son organisme va rejeter quotidiennement des strates de toxines accumulée. Sceptique, il décide de ne pas absorber les gélules « naturelles » qu’on lui donne le soir pour favoriser l’élimination, et il constate au matin qu’il n’a plus rien à éliminer, les toxines n’étaient que le résidu des fameuses gélules du soir. Immense business de la santé : il y en a pour tout le monde ! Et toujours la question de « la foi » : si ça ne marche pas, c’est qu’on n’y crois pas – rationnel, irrationnel, superstition, manipulation.
L’important dans une vie ne serait-ce pas d’apprivoiser au mieux la mort ? Au fil du voyage et de tous ces « tours de manège », on finit par comprendre que Tiziano Terzani a élimé son mental, attendri ses résistances, et choisi de laisser fondre tout son être jusqu’à sa dissolution paisible dans son ermitage toscan.
Catherine Bureau