La fêlure et la lumière

Des pages magnifiques dans Libé du week-end 12 et 13 novembre sur l’écrivain-poète-chanteur qui s’en est allé. (…) Léonard Cohen est entré dans l’intimité de femmes et d’hommes qui n’en auraient laissé entrer aucun autre – pas même Dylan son alter ego (il était peut-être plus légitime pour le prix Nobel de littérature, est-il suggèré). Je ne le connaissais pas  bien, mais j’ai versé, à une époque, des torrents de larmes le soir dans le noir en écoutant Hallelujah repris par Jeff Buckley. De bonnes larmes qui ont irrigué mon cœur fatigué… Je ne sais pas si je vais autant écouter son ultime album You want it darker, mais il est bouleversant. You want it darker que Didier Péron, j’auteur de l’article suggère, très finement, de traduire par : Alors comme ça, vous voulez de la gravité ? qui redonne à Léonard Cohen son sens de la désinvolture, quoi qu’il en soit des affres de  la vie et de la mort. Je découvre dans ce  dossier qu’il est l’auteur de deux vers que je porte aux nues :
There is a crack in everything. That’s how the light gets in. Il y a une fêlure dans toute chose/ C’est ainsi que la lumière y entre.

Pour rester dans l’actualité, les lamentations que je pourrais exprimer sur le succès de Trump n’apporterait rien. Je me contente de recommander un article de Pascal Bruckner dans les pages Débats du Monde du 11 novembre (très mal intitulé Le triomphe des papys braillards) qui fait le point sur, à son sens, les trois raisons de cette calamiteuse élection. « Ce Néron narcissique et libidineux a su admirablement capter une humeur, une colère et incarner ce qu’il y a de pire en Amérique. » La fêlure et la lumière ne font pas partie de son vocabulaire.

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« Mon père, cet inconnu »

J’ai rencontré Doan Bui à une signature dans une librairie du 19ème arrondissement parisien. Elle racontait bien, avec naturel, humour, sans s’attarder – ce qui est très rare chez les auteurs qui ont tendance à s’épancher dès qu’on leur tend un micro. J’ai lu Le silence de mon père. J’ai adoré ce livre d’une grand- reporter à l’Obs, née en France de parents vietnamiens : une enquête sur son père atteint d’aphasie, après une avc, en 1985. Cette perte de la parole d’un homme discret, médecin, arrivé en France pour ses études, empêché de repartir quand Saigon tombe en 1975, bouleverse Doan Bui : elle pend conscience qu’elle a très peu parlé avec son père, qu’elle le connaît mal. Qu’elle connaît aussi très mal ses origines vietnamiennes. Une seule chose a compté durant toutes ces années : réussir. Ce à quoi la poussent mordicus (elle et ses quatre soeurs) les deux parents : « En dehors de l’X ou de l’ENA pour devenir président de la République, ou ministre à la rigueur, la vie ne valait pas la peine d’être vécue. »
img_0664L’enquête mènera la jeune femme bien plus loin qu’elle ne croit. Cela commence, elle n’est pas journaliste pour rien, par un chapitre sur l’aphasie  (qui me renvoie aux livres d’Oliver Sacks, voir ci-dessous), chapitre qu’on dévore. Saviez-vous que Baudelaire en fut atteint : « Baudelaire, qui avait tant trituré la pâte des mots, termina sa vie en n’en malaxant plus qu’un seul. Même pas un mot, une interjection : « Crénom ! » Ravel lui aussi perdit la parole : «  J’ai tant de mélodies dans la tête, je n’ai encore rien dit et j’ai encore tant à dire. » Puis confrontée à l’impossibilité de dorénavant communiquer avec son père, elle doit bien admettre que si elle a recueilli les témoignages d’exilés du monde entier, elle « ne sait rien de la blessure de mon père, arraché de son pays natal. »
Elle fait un détour par son histoire à elle. En maternelle, quand on lui demande de chanter Frères Jacques qu’elle ignore, elle entonne la chanson de Brassens, la seule qu’elle sache : Quand Margot dégrafait son corsage… (ma grand-mère me l’avait apprise à moi aussi !), elle se régale de la comtesse de Ségur, et sa mère, qui a perdu ses terres avec la prise de pouvoir par les communistes, se voit en Scarlett O‘Hara « à la peau de lait »…On a peine à le croire mais c’est ainsi, notamment et sans doute surtout, que s’enracine la volonté farouche de devenir français.
Française, Doan l’est jusqu’au bout des ongles. Jusqu’à ce qu’elle perde sa carte d’identité et qu’une cerbère de l’administration exige un impossible certificat de nationalité française… Mais c’est en démarrant une enquête qui donnera lieu à un livre Ils sont devenus français  que le dossier de naturalisation de son père 11079X75 la rejoint. Il ne la lâchera plus. La friche de la mémoire s’ouvre devant la journaliste française et fille de son père. L’exil brise les pères et galvanise les mères, écrit-elle. C’est sûrement très juste. Son père en tout cas sera effectivement brisé et la perte de la parole n’est peut-être que l’étape ultime d’une longue dépossession. Je vous laisse découvrir la suite et les rebondissements quasi romanesques bien que parfaitement authentiques de l’odyssée de la famille Bui. Vous aurez sans doute ensuite un autre regard sur cette population croisée rue de Belleville ou dans le 13ème. Ajoutons que le tout est irrigué par une écriture d’une belle simplicité et d’une grande vérité. Vous pouvez ranger aux oubliettes ce sentiment d’imposture qui vous taraude parfois chère Doan Bui.
Le silence de mon père. Doan Bui. L’Iconoclaste.

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Un homme puissant

Rencontrer une force de la nature, ça fait toujours du bien … C’est ce qui m’est arrivé en lisant En mouvement- Une vie, l’autobiographie d’Oliver Sacks, neurologue britannique, médecin, professeur de neurologie et de psychiatrie à la Columbia University (NewYork). Depuis longtemps je voulais lire ce fameux L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Toujours remis. Quand j’ai vu que paraissait l’ autobiographie de son auteur, que l’homme avait bien l’air d’un phénomène mais un phénomène gentil, genre gros ours surdoué, je me suis dit : Allons y ! Cela m’ennuyait qu’il soit motard comme on le voit sur la couverture, ma bête noire, mais enfin nobody is perfect…
J’ai plongé dans ce récit publié trois mois avant sa mort en août 2015. Je m’y suis parfois noyée tant le monde la médecine et celui des sciences en général m’est fermé. Mais j’ai tenu bon tant aussi la personnalité d’Oliver Sacks est addictive : vous entrez dans le torrent de sa vie sans avoir le loisir de chipoter. Sa vie ? on devrait dire ses sept vies, celles d’un chat. Il frôle la mort à tout bout de champ, se lance dans des projets impossibles, ne dort pas la nuit mais chevauche sa moto, pendant quatre ans sous l’empire des amphétamines il perd 37 kilos en trois mois – une analyse et ses meilleurs amis le sauveront. Il est d’une inconscience absolue en ce qui le concerne, d’une générosité immense et d’une attention extrême en ce qui concerne les autres.
Les autres mais pas n’importe lesquels : les éclopés du cerveau, enfermés dans les troubles neurologiques les plus étranges, souvent pour la vie, la plupart du temps inguérissables mais dont on peut adoucir, réguler en partie l’existence. Ces mondes particuliers le touchent profondément, lui révèlent des aspect de notre humanité qui le passionnent peut-être parce que, lui aussi, se trouve d’une certaine façon, à la marge, pas en phase, décalé.
Ces vies soumises à des contraintes folles dont je n’avais pas idée sont pour le médecin un terrain si riche qu’il a très vite l’envie de les consigner, de les écrire. Un des premiers livres publiés sera L’Eveil où il raconte sa prise en charge à la fois neurologique et psychiatrique des postencéphalitiques, malades qui ont été atteints de la maladie du sommeil lors d’une pandémie et qu’on a laissé vivoter, enfoncés dans une profonde léthargie. Réunir neurologie et psychiatrie sera son moteur, son combat, sa mission. Paraitra ensuite en 1985 L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, récits de cas cliniques hallucinants que j’ai donc lus, dans la foulée, qui sera un énorme succès de librairie dans le monde entier. Le compositeur Michael Nyman fera un opéra de chambre à partir du récit qui donne son titre au recueil. Mais les textes du neurologue-écrivain ont aussi croisé Pinter ou Robert de Niro…
Si vous n’avez pas peur d’un peu (un bon peu !) d’hermétisme, si vous aimez le scenic railway qui symbolise la vie de Sacks, si l’idée de l’imaginer faisant le tour de Long Island en nageant (six heures) ou soulevant une barre de 272 kilos (record de l’état de Californie) vous amuse, si vous avez envie de savoir ce que c’est que le syndrome de Tourette ou plus simplement, car cela nous concerne tous, la proprioception, ce sixième sens inconscient et invisible mais essentiel qui permet de percevoir son propre corps dans l’espace, si la prodigieuse puissance de la musique sur notre cerveau vous intéresse, et enfin si vous voulez retrouver l’ humour britannique à son meilleur, alors allez-y ! Lisez En mouvement. Titre sans doute inspiré par le poème de son ami le poète Thom Gunn On the move :
Au pire, on est en marche ; et au mieux/N’atteignant aucun absolu où se poser, /On est toujours plus proche en ne restant pas immobile
PS.
Sur la musique je rajoute ceci : une rencontre avec un taureau prive Oliver Sacks de l’usage de sa jambe. Multiples opérations. On lui demande de se relever. Il entend « avec une force hallucinatoire un passage superbement rythmé» du Concerto pour violon et orchestre en mi mineur de Felix Mendelsohn qui lui rend la faculté de marcher. Ce sera le centre du livre Sur une jambe… Ah mais quel homme !
Oliver Sacks. En mouvement – Une vie. Seuil. Traduit de l’anglais par Christian Cler.
L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Points Seuil.

 

 

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Déménagement

img_1842img_1841img_1834img_1844Une tempête, un ouragan, un maelström :  l’article du Monde sur le trauma lié au déménagement dont je comptais m’inspirer ici a disparu dans la tourmente. Reste mon expérience et franchement je ne la souhaite pas à mon pire ennemi ! Ce blog ne sera donc plus écrit de Paris mais de Marseille – ce qui ne change pas grand-chose mais quand même.
Mais avant les les derniers clichés (dans les deux sens du terme ! ) de ma dernière semaine parisienne.

Piaf et des dattes fraîches rue de Belleville
Le café « Chacun fait… » rue de la Villette avec vue sur  l’irremplaçable épicerie de Momo !
Thé à la menthe tout près du Parc de Belleville.

Et puis pour entrer dans ma nouvelle ville, ouvrir les persiennes, celles d’une rue du 5ème arrondissement de Marseille et celles de Picasso, « Dormeuse aux persiennes », 1936)  au Musée Cantini dans la très belle exposition « Le rêve ».
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Et enfin un petite histoire que me raconte Jean Jacques d’Aietti, le plombier, à mon premier jour marseillais.  J’étais un matin de bonne heure chez un client qui avait un problème de chauffage. Il m’invite à boire un petit café. Je m’asseois à côté d’un homme. Je dis bonjour. Il tourne sa tête vers moi : c’était Montand ! Tout frissonnant, je lui ai demandé un autographe et il m’a écrit sur un bout de papier « Au petit plombier très sympa du matin… »   Je l’ai encadré et affiché chez moi.

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Les Pépites

Allez-y ! le film de Xavier de Lauzanne se joue encore. L’ouragan évoqué ci-dessus a retardé mes encouragements. Allez-y pour leurs yeux lumineux, le tendre éclat de leurs sourires, le velouté de leur peau, la soyance de leurs cheveux, leur fabuleuse vitalité et la gentillesse – comme un immense et permanent Merci – qui les habite. Cette renaissance de 10 000 enfants perdus, détruits au jour le jour en fouillant dans la décharge de Phnom Penh, Christian et Marie France des Pallières l’ont rendu possible. Avec leur association « Pour un sourire d’enfant », en vingt ans, en y mettant toutes leurs forces, toute leur vie, ils ont sorti ces enfants de l’enfer et créé des écoles et 28 filières de formation professionnelle. Leurs visages aussi sont beaux. Christian qui est mort quelques jours avant la sortie du film (une fois encore je ne félicite pas le grand ordonnateur…) est bouleversant : son discours un peu pataud rayonne de bonté. Et sa femme, qui le laisse parler le plus possible, a bien souvent des larmes de bonheur aux yeux. C’est leur fille khmère adoptive qui prendra le relais. Bravo.

 

 

 

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