Merveilles et tourments…

 

Laurence Laffon

Un panorama de la danse du XXème siècle, c’est ce que proposait le week-end dernier pour clore sa résidence au Mucem le chorégraphe Boris Charmatz. Quel délice de déambuler dans ce lieu qui peut, qui sait, être magique et de découvrir ou retrouver des solo mythiques interprétés par de grands danseurs. Beau moment que celui où résonnent sur le parquet du toit-terrasse les envoûtantes trépidations d’un flamenco signé Sonia Sanchez. Ou, place d’ Armes, alors que le vent se fait tiède et joueur, des extraits de ballets de Rudolf Noureev, Balanchine, Trisha Brown… Laurence Laffon, de l’opéra de Paris, nous en offre de délicates quintessences et clôt ses performances par une mini master-class. Yann Saïz fait de même avec notamment un extrait de Density 21.5 de Carolyn Carlson (fondateur de sa carrière et qu’il nous encourage à aller voir sur U-Tubes). En bonus il danse, avec là aussi beaucoup de densité, une variation lente de Noureev dans son Lac des cygnes. On est plongé dans la beauté et la simplicité. On dit merci !
Et on ne dit rien d’une danseuse-performeuse  la tête dans un sac plastique qui s’écroule plus que de raison sur le sol. La perfection n’est pas de ce monde…

Révolution caniculaire ce même week-end pour la RTM qui annonce quelques aménagements tels le billet solo valable toute la journée– info qu’elle nous balance sur les quais toutes les deux minutes. On pouffe ! C’est un peu dérisoire pour un plan d’urgence non ? Rien ne nous est dit par contre des augmentations tarifaires qui viennent de tomber. Marseille étouffe sous ses bagnoles : il y a un vrai choix à faire pour donner une vraie place aux transports en commun. Pour la gratuité vaguement, très vaguement, envisagée, a priori c’est raté – voir le dossier de La Marseillaise du lundi 1er juillet. En gros, le coût de 200 millions d’euros devrait être versée par les sociétés de plus de 11 salariés dans le cadre du versement transport. Ce n’est pas possible ! affirme le rapport commandé par la Métropole… Continuons donc gaillardement dans l’asphyxie.
Canicule canicule encore. De quelle protection bénéficient donc les crapules qui explosent nos tympans et ruinent nos nerfs la nuit sur le boulevard Baille nous interdisant les fenêtres ouvertes ? Il est rarement question de la violence de cette agression dans le débat public. De toutes façons le boulevard Baille qui fut si charmant nous racontait Giono ( voir sur ce blog le 17 août 2018) est ruiné : bruyant, sale, royaume des bagnoles encore une fois et des excréments de chiens.

De la climatisation dans les débats sur l’écologie, il est de la même façon rarement, voire jamais, question . Sur France Culture pourtant (Pierre Ropert 27 juin 2019) :
«  Le développement massif de la climatisation individuelle est peut-être une fausse bonne idée : quand vous climatisez à 25° à l’intérieur de votre logement c’est de l’air à plus de 31 degrés qui ressort à l’extérieur en façade, qui va générer de la chaleur pour votre voisin, pour la ville… Si tout le monde s’équipe de cette façon là on va augmenter les températures, renforcer cet effet d’îlot de chaleur urbain. On n’est pas favorable à ce développement massif de la climatisation. (…) On a estimé qu’à Paris, l’augmentation liée à l’usage massif de la climatisation pourrait augmenter la température, lors des canicules, de 2° C », surenchérissait également Valérie Masson, directrice de recherche de l’équipe climat de Météo France à Toulouse. Dans son rapport publié l’an dernier, l’Agence internationale de l’énergie estimait quant à elle que le nombre de climatiseurs dans le monde allait passer de 1,6 milliard d’unités à 5,6 milliards d’ici 2050… ce qui équivaudra, en matière de consommation d’électricité, à la consommation actuelle, tous secteurs confondus, de la Chine. »
https://www.franceculture.fr/environnement/la-climatisation-de-linvention-dun-cingle-a-un-probleme-de-sante-publique.
PS. Soyons honnête ! je suis allergique à la clim…

 

 

 

 

La vera viva vita

Patrick Coulomb auteur et éditeur, a écrit un beau papier sur Philippe Carrese qui vient de mourir. Je m’étais promis de lire les romans d’un des piliers de « Plus belle la vie » pour mieux comprendre Marseille (sur laquelle je travaillais en écrivant Marcel Pagnol-Albert Cohen : une amitié solaire), Marseille  « qu’il aime tant et qu’il déteste aussi. » Philippe Carrese : réalisateur, dessinateur, musicien … et homme d’une extrême gentillesse. C’est dit et bien dit dans cette page de La Provence du 7 mai par quelques uns de « la tribu Carrese ».  Et c’est ce que j’ai vivement ressenti en discutant un moment avec lui lors d’une petite soirée chez l’éditeur David Gaussen. Hier, j’ai regardé (replay du 6 mai sur France 3) son documentaire « Marseille, l’italienne », trace des origines napolitaines d’un vrai Marseillais. Et je me suis délectée.

. Il y aura un mois le 16 mai que Marie-Bélen a été tuée d’un coup de couteau pour un téléphone portable à l’entrée de la station Timone à Marseille. J’ai lu ou entendu qu’elle travaillait (pour un mémoire, me semble-t-il) sur le thème du rouge à lèvres, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir de fortes convictions féministes. Bouleversant.

. La vie n’est pas une autobiographie (Galilée, lignes fictives) , le dernier livre de Pascal Quignard  je ne l’ai pas lu, mais la critique de Bertrand Leclair (Le monde des livres, 3 mai 2019) m’en donne grande envie : La biographie est une construction toujours rétrospective à quoi tout échappe de ce que les Romains appelaient la vera vita viva, la vraie vie vive – qui est bien ce dont veut ici témoigner l’écrivain en écho à une merveilleuse citation de T.S. Eliot : Nous n’avons existé que pour cela/qui n’est pas consigné dans nos nécrologies.  Me revient en mémoire une séance  « Biographèmes » (une proposition d’Aleph Ecriture d’après Roland Barthes),  que j’animais en atelier. Il s’agissait de  faire un portrait loin des  repères conventionnels ( études, carrière, etc), avec des gestes, un timbre de voix, des marottes … Les jeunes journalistes que je faisais travailler rédigeaient des portraits magnifiques, souvent de leurs grands-parents.
Il n’ y a que les proches de Marie-Belen et de Philippe Carrese qui connaissent leur vera vita viva.

. Extrait d’un texte fameux de Philippe Carrese écrit en 2006 en entier en cliquant : « J’ai plus envie »J’ai plus envie d’entendre les mots « tranquille » « on s’arrange » « hé c’est bon, allez, ha » prononcés paresseusement par des piliers de bistrots.
J’ai plus envie de ce manque de rigueur élevé en principe de vie.J’ai plus envie de l’incivisme, plus envie de la médiocrité comme religion, plus envie du manque d’ambition comme profession de foi.
J’ai plus envie des discours placebo autour de l’équipe locale de foot en lieu et place d’une vraie réflexion sur la culture populaire. J’ai plus envie non plus de me tordre à payer des impôts démesurés et de subir l’insalubrité à longueur de vie.
J’ai plus envie de m’excuser d’être Marseillais devant chaque nouveau venu croisé, décontenancé par sa découverte de ma ville… Ma ville !
Tout le texte :

Apocalypse Café : joyeux et dévastateur …

Cliché Pascal Gély

Je vous promets une soirée cabaret  pleine de sens, de peps et de charme. Hélène Delavault, comme le dit un bel article de La Croix, est une « semeuse de graines de joie ». Une chanteuse lyrique de grand talent, une femme pleine d’esprit, à la carrière éblouissante : opéras, comédies musicales, concerts, films… Elle fut la Carmen de Peter Brook dans le monde entier et son interprétation lui valut une nomination aux Ace Award : « Best actress in a musical .» Mais aussi elle monte et interprète des spectacles hors des sentiers battus. Au Café Blomet, le 16 mai, elle reprend pour une date unique sa création « Apocalypse Café » : une évocation en chansons, charades, fables et textes de journaux des années 20 en France et en Allemagne.
 » Cent ans après la Grande Guerre, dit la chanteuse, dans une Europe contestée par le retour du repli communautaire et nationaliste, il me paraît opportun de réunir sur une même scène des auteurs de part et d’autre de la frontière qui se retrouvent dans une commune dénonciation. Tout ceci dans un esprit joyeusement dévastateur, même si « on connaît la suite , hélas !  »

Cliché Pascal Gély

Les auteurs sont  Kurt Tucholsky, Le Canard Enchaîné, Colette, Tristan Tzara, Kessel, Eluard… avec des textes du Canard Enchaîné. L’occasion de découvrir le premier, Kurt Tucholsky,  auteur de chansons drôles et caustiques  et journaliste très engagé. Découvrir aussi  un lieu légendaire : le Bal Blomet fréquenté par Joséphine Baker, Kiki de Montparnasse, Fitzgerald, Cocteau et tant d’autres. Un lieu qui inspirait Simone de Beauvoir  : « J’aimais regarder les danseurs; je buvais du punch ; le bruit, la fumée, les vapeurs de l’alcool, les rythmes violents de l’orchestre m’engourdissaient ; à travers cette brume je voyais passer de beaux visages heureux. Mon cœur battait un peu plus vite quand explosait le quadrille final : dans le déchaînement des corps en fête, il me semblait toucher ma propre ardeur de vivre.  » (La force de l’âge)
Un spectacle conçu et interprété par Hélène Delavault

Romain Dayez chant, jeu
Cyrille Lehn piano
Bal Blomet, 33 rue Blomet, 75015 Paris. 16 mai, 20h30
Réservations Fnac, site balblomet ou sur place le soir-même
http://www.balblomet.fr/programmation
En savoir plus :  https://www.laurentcarme-difusionscene.com/helene-delavault-apocalypse-cafe

 

 

France-Vietnam, une mémoire en partage

Le Vietnam était au théâtre de  La Criée à Marseille du 25 au 27 avril avec une pièce, Saïgon et une journée, La mémoire de l’exil. De riches moments. En voici quelques flashes .

Saïgon d’abord, dans une mise en scène de Caroline Guiela Nguyen, avec sa compagnie Les Hommes approximatifs, nous fait vivre dans un lieu unique, le restaurant vietnamien de Marie-Antoinette (un prénom d’impératrice française et une formidable comédienne), l’histoire d’amour et de douleur entre la France et le Vietnam. Unité de lieu mais pas de temps. Les onze personnages ne quittent pas le restaurant  partagé sur le plateau en trois, la cuisine, la salle à manger kitsch, la petite scène de music hall. Mais ils voyagent entre deux dates : 1956 à Saïgon, la veille du départ des derniers Français d’Indochine, et 1996 à Paris quand la fin de l’embargo américain rend possible un retour des exilés au Vietnam.

A travers les destins de couples mixtes, nous entrons dans les espoirs, les déchirements, les remords de ces existences prises dans le vent de l’Histoire. Le premier, un militaire français rentré en métropole avec sa fiancée vietnamienne Ly : la scène du mariage avec la belle-famille française qui n’arrivera jamais est d’une indicible tristesse. Et la relation que le fils métissé, Antoine, entretient avec sa mère un bijou de finesse, de justesse. La mère – l’actrice est fantastique – est parfaitement intégrée. En apparence. Fière, légère, drôle – « toujours sourire pour ne pas attrister les autres » – mais aussi « sèche » comme lui dit son fils à un moment. Sa mère, « si menue », qu’il aime passionnément et qui l’énerve prodigieusement… On sort du thème Vietnam pour entrer dans la complexité des rapports mère –fils : tendresse, pudeur, agacement, inquiétude. Quand il ne supporte pas qu’elle dise à tout bout de champ : « D’autant plus ! », c’est criant de vérité. Et drôle.

Un autre couple ne se formera jamais vraiment, celui de Hao qui quittera Saïgon en 1956 pour échapper à de possibles représailles mais ne reviendra pas rechercher son amoureuse. Son retour, à la fin de sa vie, dans son pays, est bouleversant et raconte toute la complexité de l’exil. Le secret, le silence, les silences sont constitutifs des vies des personnages. Le passé, les racines sont gommés. La mémoire trouve pourtant refuge dans la cuisine, les plats de là-bas, les goûts, les odeurs et ce n’est pas pour rien que tout se passe dans un restaurant – c’est aussi là que peut se  tisser un lien entre nos deux pays comme ce Phô, peut-être notre Pot-au-feu…

La mémoire est également vivante dans la musique. Elle est envoûtante tout le long de la pièce. C’est la musique jaune, celle du sud, des chansons interdites et chéries, le jaune c’est l’or, nous expliquait John Kleinen Ph.D de l’université d’Amsterdam lors de la journée Mémoire de l’exil. « Nous sommes face à un vide de la parole » disait Pascal Bourdeaux, maître de conférences de l’ Ecole pratique des hautes études qui récolte des témoignages de familles pour partager, faire connaître une histoire encore trop sous le boisseau. Hélène Patarot, comédienne ( voir sur ce blog, 14 mars 2019,  sa belle interprétation de Un instant Proust ) se souvient de son père qui ne parlait pas. Hélène qui a compris sa relation à son pays en lisant Marguerite Duras ! En miroir : « moi vietnamienne en France, elle française au Vietnam … «  explique-t-elle. Sur le silence, me revient à l’esprit un livre de Doan Bui, Le silence de mon père (Ed. L’iconoclaste). Celui-ci est soudainement atteint d’aphasie. C’est alors que la journaliste de l’Obs, prix Albert Londres 2013, que j’avais rencontrée à Paris dans une librairie de Belleville, commence sa quête d’identité en partant à la recherche de l’homme que fut son père, un voyage dans les secrets de famille, les exils et la mémoire, de la banlieue du Mans aux ruelles de Hanoi. Superbe.

D’autres intervenants nous ont ouvert des portes qui donnent envie d’aller plus loin tels Corinne Flicker, maître de conférences en littérature française (Aix Marseille Université) et spécialiste de la francophonie en Asie : elle a notamment évoqué Van Ky Pham, grand prix du roman de l’Académie française en 1961, auteur de plus de 70 pièces dont une seule mise en scène, par Anne Delbée, Le rideau de pluie, un village coupé en deux, symbole de l’écartèlement de l’exilé . Pouvoir consulter ces interventions en ligne serait précieux.

Clichés de Saïgon Jean-Louis Fernandez
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Bref …

Robot. J’en ai assez de prouver que je ne suis pas un robot en m’esquintant les yeux pour reconnaître des feux rouges ou des cochons roses sur des photos floues …
Bougonne. J’ai une boulangère un peu bougonne, mais quelle amitié dans ses yeux quand on lui dit que son pain à la châtaigne est délicieux.
Trottinettes. j’en avais déjà ras la casquette des trottinettes quand hier, devant moi, une femme en a pris une direct sur ses deux chevilles. Cassées ou pas ? Je l’ai laissée en tout cas folle de douleur let de rage avec les trois gamins qui s’excusaient vaguement et un jeune homme qui la déchaussait délicatement en lui proposant d’appeler les pompiers…
Ballot. Les vélos c’est pas mieux. Les pistes cyclables à Marseille sont pitoyables. Je pédale pourtant au parc Borély : divin. L’autre jour je remets mon vélo à une station concentrée comme une malade sur le double bip et le voyant vert signifiant que tout va bien, la bécane est enregistrée. Mais oui, mais non. Mail deux jours plus tard : le vélo a disparu, j’appelle : « ils » vont débiter mes 300 euros de caution. J’essaie d’argumenter, d’envisager un bug à la centrale, le gars me récite le règlement en boucle. Comme un mantra, de cette façon-là vous savez, obtuse, robotisée. Qui fait peur. Je fonce à la station, ça tombe bien je n’ai que ça à faire, je retrouve l’engin là où je l’ai laissé. J’appelle. Ah c’est ballot ! apprends-je d’un autre employé : la station est déconnectée et n’enregistre donc rien. Toutes nos excuses. Non non c’est rien, merci pour le stress. L’erreur est acceptable mais la rigidité non.

Au jardin botanique de Borély

 

Sorcier. Assaut de beauté : à Marseille les cerisiers japonais du jardin zoologique du parc Borély et les arbres de Judée des Tuileries à Paris. Bon d’accord la pyramide du Louvre c’est pas Notre- Dame, mais on va nous la rendre, allez. Notre architecte du Mucem à Marseille est déjà ans les starting-blocks. Il était à la Une de La Provence qui a titré « Notre-Dame de Ricciotti »  ! Il est – drôlement ! inspiré : « De même que le Diable a soufflé sur la cathédrale, il faut travailler avec

Aux Tuileries à Paris

un souffle de sorcier… » Pour la flèche, Il pense à des lianes de béton de quatre centimètres de diamètre. » Perche no ?
PS. Après la flèche de Notre-Dame voilà-t-y pas que, sur une idée de Macron, l’Ena pourrait bien se volatiliser à son tour. Tout fout le camp.

 

 

La liberté d’offenser ?

Depuis le début, le mouvement #metoo a des aspects qui me dérangent. La dénonciation entraine toujours des dérapages. Tout récemment je suis également dérangée par le scandale autour des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par Philippe Brunet à la Sorbonne. Des activistes se réclamant de l’antiracisme ont bloqué l’accès à la représentation de la pièce. Motif ? Les actrices du chœur, jouant des Egyptiennes, ont le visage maquillé en noir et des masques cuivrés et ce choix relèverait de la vieille pratique du blackface consistant pour un blanc, dans un objectif dégradant, à se grimer en noir.

Ce n’était en aucune façon le propos du metteur en scène qui se voit accusé de   « propagande afrophobe, colonialiste et raciste. » Des personnalités de la culture (Ariane Mnouchkine, Barbara Cassin, François Morel …) se sont insurgées contre cette « logique de censure intégriste et identitaire. » Leur manifeste est musclé. (Le Monde 12 avril 2019). Ainsi, évoque-t-il les étudiants qualifiés de commissaires politiques  « qui ont sécrété un interminable communiqué  en forme de fatwa, exigeant réparation des injures, entre autres sous forme d’un colloque sur la question du blackface en France, un programme de rééducation en somme … »

Dans une salle d’une brasserie marseillaise : une variante du blackface, inconsciente mais bien réelle

J’étais de plain-pied avec ce manifeste. Et puis j’écoute sur France Culture dans Les chemins de la philosophie Yala Kisukidi, philosophe et enseignante à Paris VIII. Elle parle de façon éloquente, sensible, de la complexité à vivre son corps noir de femme noire. Je suis d’une génération dont la mère rêvait de trouver un bébé noir sur son paillasson ! ce qui dit bien une condescendance, une infériorisation inconscientes de la « race » (est-ce une bonne idée d’avoir banni ce mot de la Constitution française ? ), noire, dont je garde, évidemment contre mon gré, des traces. Et je ne sais rien, de l’intérieur disons, du fait d’être noir, bien que j’ai lu quelques grands livres sur le sujet. Du coup, à écouter cette brillante jeune-femme (qui partage avec Assa Traoré une interview dans les Inrokcuptibles), je comprends un peu mieux l’indignation au demeurant excessive autour de la pièce.
Dans cette même double page du Monde Débats, d’autres atteintes à la liberté sont stigmatisées. Je retiens un long papier de Ian Buruma, l’ex-rédacteur en chef de la « New York Review of Books ». En septembre 2018, il décide de publier dans le cadre d ‘un dossier sur les hommes déchus un récit de Ian Gomeshi, ex-animateur radio, télé, jugé pour agressions sexuelles, acquitté par manque de preuves, devenu la cible des réseaux sociaux, perdant son emploi, etc. Tollé de protestations : un tel personnage n’a pas droit de cité dans une revue progressiste. « Un membre de la rédaction m’a rappelé l’existence du mouvement #metoo. « Et on ma dit que l’on n’avait que faire des nuances ; que la nuance était considérée comme une forme de publicité » écrit Ian Buruma qui conclut : « (…) j’ai sous-estimé la force de l’esprit du temps, et j’ai mis le doigt sur le bouton qui déclenche les tempêtes d’indignation. Je le regrette. Mais un journaliste doit pouvoir prendre des risques. Une forme de liberté d’offenser est nécessaire. La dénonciation, si elle remplace le débat, aboutira à un conformisme dicté par la peur. Et la peur de défier l’esprit du temps abêtira le discours public. (…) En muselant aujourd’hui les personnes que nous n’aimons pas, nous ouvrons la voie à ceux qui voudront museler celles que nous aimons. » On n’est pas loin de La Tâche, le fascinant roman de Philip Roth.
En savoir plus sur le blackface https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/18/le-blackface-une-pratique-raciste-encore-presentee-comme-humoristique-en-france_5231575_3224.html

 

Regain, le goût du bonheur…

Les ruines du village d’Aubignane aujourd’hui

Cinéma Le Pagnol, Aubagne, 10 avril 2019

Dans la salle, on rit beaucoup, de très bon cœur, et on commente aussi. C’est joyeux, chaleureux, familial. Car ce soir les spectateurs ont presque tous une histoire avec le héros, le génie, le chantre d’Aubagne,  j’ai nommé bien sûr Marcel Pagnol. A commencer par Josée Boutin, Présidente des Amis de Marcel Pagnol, racontant que Paul, le petit frère de Marcel, le berger,  venait chercher du fourrage à la ferme de ses grands-parents sur la route de La Treille. Ce soir on assiste à la première projection de Regain depuis vingt ans.
Tiré d’un roman de Giono, c’est peut-être le plus beau film de Pagnol ; en tout cas, loin de toute mièvrerie, il est porté par un ample souffle lyrique qui remue profondément. Un film sur le goût du bonheur, dira Floryse Grimaud, créatrice des événements Marcel Pagnol à Aubagne, en ouvrant la séance, un film écologique avant l’heure selon Nicolas Pagnol, qui, depuis quelques années s’est fait le gestionnaire de l’œuvre de son grand père. Les deux thématiques se rejoignent. Les miches de pain dans les mains de Panturle qu’il apporte à sa femme sont une ode à la joie. « Et le blé qui va pousser, « c’est celui du coin pas celui de Monsanto, insiste le petit fils. Mon grand-père cherchait toujours des propriétés où il pourrait être autosuffisant. Ses valeurs : l’eau, les forces telluriques, la vie en communauté qui se forge dans le travail ensemble. » Il rappelle aussi que la musique du film est  signée Arthur Honegger qui vint s’inspirer sur les lieux mêmes. Et forme le rêve un peu fou qu’un jour cette symphonie résonne dans les collines… Autre projet, la reconstruction du village d’Aubignane (à deux lettres près c’est Aubagne), le village qui forme le décor de Regain, un village en ruines – puisque l’histoire est celle de l’exode rural -,  de vraies ruines conçues par le maçon et ami de toujours, Marius Broquier, et qui ont en partie défié le temps.

Nos deux passeurs de mémoire auraient encore mille choses à dire. Floryse cite un extrait du livre de son père,  Lucien Grimaud, Histoires d’Aubagne, où Pagnol, un après-midi torride de juillet 1937, année du tournage, entre dans la chapellerie Négrel à Aubagne pour trouver des couvre-chefs, des casques coloniaux ! à son équipe. Quand Maria Négrel lui déclare « C’est moi qui vous ai reçu quand vous êtes venu au monde », il est d’abord sceptique. Mais la sage-femme sort un registre coincé entre deux piles de cartons à chapeau. « Parlez-moi de ma mère, lui dira alors Pagnol ému aux larmes : je l’ai perdue encore enfant ». Quant à Nicolas Pagnol il nous recommande avec une belle ardeur la BD des Pestiférés (Eric Scotto, Serge Stoffel, SamuelWambre) paru chez Bamboo. Tirée d’une nouvelle inachevée dans Le temps des amours (publié à titre posthume), elle narre, dans le cadre de la peste qui ravagea la Provence en 1720, la lutte d’un petit groupe solidaire. La fin, passée de bouche à oreille dans la famille Pagno,l est enfin dévoilée…

Mais silence!  Sur le grand écran les images restaurées de Regain– un investissement de 210 000 euros aidé par le département et la région – nous offrent un noir et blanc éblouissant. Revivent dans tout leur éclat le truculent Fernandel ahanant derrière sa bricole, Orane Demazis marchant sans le savoir vers son homme, Gabriel Gabrio dont la désarmante tendresse nous inonde…

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Sakura du printemps…

Visiter le jardin botanique du parc Borély avec Anne Béatrice pour guide n’est pas juste mettre des noms sur les plantes, c’est aussi, c’est surtout, se laisser gagner par sa joie à voir la nature qui chante : les bourgeons impatients, les toutes petites feuilles lovées sur elles-mêmes, les fragiles tulipes – mais peintes par quel artiste ?
Nous nous dirigeons ce dimanche 24 marsvers le jardin japonais du jardin botanique, parc Borély à Marseille, avant un atelier Sakura. Autrement dit avant d’apprendre à dessiner une branche de cerisier japonais. Les deux Sakura du jardin ne sont pas encore fleuris – si vous êtes là ce week-end, ils le seront certainement, offrez-vous ce cadeau. Mais pêchers ou pommiers chinois ont la même gracieuse délicatesse. Nous nous en régalons avant de rejoindre l’atelier. Non ! je ne vous dirai pas comment nous avons réussi NOS charmants dessins, sans mal, sans talent particulier. La prochaine fois qu’Anne Béatrice proposera, entre autres, ce moment délicieux dans le cadre des journées « Animez-vous aux jardins » organisées par la ville de Marseille, n’écoutez que votre curiosité, inscrivez-vous ! (Allo Mairie 0810 813 813)
Cerise sur la branche, un haïku écrit par Issa.  Haïku : poème japonais en trois vers 5,7,5 syllabes), très simple, souvent relié à la nature, de préférence sans rime, qui saisit comme le fait une photo, un instant(ané)

quelle étrange chose
d’être ainsi vivant
sous les fleurs de cerisiers ! Issa

 

Pousser la porte de « La Recherche » …

Toutes celles et toux ceux qui ne sont pas  entrés dans l’univers de Proust ou n’y ont fait que de timides incursions et s’en lamentent … se saisissent de toutes les occasions pour enfin  pousser   cette porte de La Recherche. En voilà une  offerte par Jean Bellorini qui, après Hugo, Dostoïevski, Rabelais, met subtilement en scène l’ une des plus belles langues de notre littérature. Sur le plateau du Grand théâtre de La Criée, un narrateur (Guillaume de la Guilllonnière) écoute une femme âgée (Hélène Patarot dont c’est l’histoire) ) se remémorer son enfance et  les traumatismes de son exil d’Indochine – très joli moment où elle évoque sa madeleine à elle, l’odeur et la saveur des nems. Peu à peu, son récit et le verbe proustien se mêlent, « et Marcel Proust dit la vérité d’Hélène Patarot » écrit justement Christine Friedel (Théâtre du blog). Tous deux ont adoré une grand-mère et s’en souviennent :   beaucoup de nous, spectateurs, sont alors soudain touchés et entrainés sans effort  au cœur du récit.
Le metteur en scène écrit :
Ce spectacle devait rendre hommage au théâtre que j’aime, il rendait donc hommage à tous les fantômes dont chacun est fait, tous les êtres chers qui ne sont plus. On est constitué de ce qui ne nous appartient plus. Après des passages sur la tendre relation de Proust à sa mère, c’est donc ceux sur sa grand-mère et particulièrement sur sa mort qui nous sont donnés. « La vie en se retirant venait d’emporter les désillusions de la vie. Un sourire semblait posé sur les lèvres de ma grand-mère. Sur ce lit funèbre la mort comme le sculpteur du Moyen-Age l’avait couchée sous l’apparence d’une jeune fille. Ce n’est qu’un plus tard que l’adolescent réalisera brutalement que sa grand-mère si chérie  est morte et ressentira enfin l’énorme chagrin de sa perte.  « Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur.  »
Photos Pascal Victor

Un instant. D’après A la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
Jusqu’au 16 mars 2019. 20h00. La Criée, 30 quai de Rive Neuve, 13007 Marseille. 04 91 54 70 54 – www.theatre-lacriee.com
Avant ou après le spectacle écouter en podcast une belle interview de Jean Bellorini sur France Culture en cliquant sur Bellorini.

Le joyeux carnaval de Marseille !

Je suis aspergée de farine, on m’offre une mûre, en vrai, et en dessin sur mon bras. Et une citation :
(…) « Car moi qui suis joyeux, je vais renverser tes écriteaux, tes règlements et tes murs. » Bertold Brecht, Grandeur et décadence de la ville Mahagonny,