Un obus dans le coeur

Ténèbres et lumières dans un cœur d’enfant : conjurer la peur
Il est arraché au sommeil par un coup de téléphone : sa mère est en passe de mourir : elle ne me fera plus chier ! celle, adorée, détestée, dont la maladie l’obsède, qui a investi ses nuits. Il dérape dans les rues glacées sous la neige. Il souffre, il rage. Il est jeune. Violent. Ambivalent. A la télé, quand on perd sa mère, on est triste – L’étranger de Camus au coin de la rue… Sa mère adorée, détestée qui a changé un jour de visage après sa fugue, il avait 14 ans. Il est fragile. Il tombe des lames de rasoir. C’est le froid. Le grand froid de l’hiver qui nous décharne le visage, les doigts, les pieds. L’âme tremble, mais c’est pour autre chose. Il prend un bus pour l’hôpital. Et c’est un autre bus qui déboule de sa mémoire. Il a sept ans. Un bus immobilisé aspergé d’essence, les voyageurs brûlés vifs, la vision hallucinée d’une femme vêtue de noir, aux bras de bois qui saisit à la gorge un garçon avec qui s’était nouée un dialogue éphémère. Puis plus rien qu’une carcasse rougeoyante.
Il faut y aller maintenant. L’hôpital, la chambre où une tante obèse psalmodie à la mourante des grotesques «  Tu es belle ma chérie, on est avec toi !  » La salle d’attente – une salle pour attendre la mort de sa mère ! – aux pathétiques décorations de Noël. Retour dans la chambre. Le râle de sa mère, son ventre qui se soulève et s’abaisse, ce ventre dont il est sorti. Communion soudaine avec l’agonie. Sa mère qui autrefois parlait de ce pays lointain, pays des ancêtres, des cèdres et de l’eau, des montagnes et du soleil, pays perdu, pays vaincu (…). Et l’enfant, écoutant, imaginant une grande promenade ensoleillée au bord de la mer, les passants pantalons aux bords roulés jusqu’en haut des genoux, marchaient en tenant leurs souliers dans leurs mains. Images du bonheur tandis que sa mère meurt.

Tous les thèmes de l’auteur sont là : les liens du sang, la quête existentielle, le rêve, la guerre. Et pour les porter le généreux talent de Guillaume Séverac-Schmitz, artiste accompagné par Les Théâtres depuis 2015, acteur, musicien, metteur en scène et compagnon de route de Wajdi Mouawad. Né au Liban, exilé en France puis au Québec, Wajdi Mouawad a connu le succès avec sa trilogie Littoral, Incendies, Forêts ; sa collaboration avec le chanteur Bertrand Cantat fit couler beaucoup d’encre,  il dirige depuis 2016 le Théâtre national de La Colline à Paris.
On ne vous dit pas la fin d’ Un obus dans le cœur, comment des loups entrent dans la chambre et dévorent la peur de l’enfant, comment sa mère retrouve son vrai visage. N’hésitez pas ! Prenez place…
Un obus dans le coeur. Du 14 au 16 décembre, à 20h30
Théâtre des Bernardines, 17 boulevard Garibaldi, 13001 Marseille
Réservations  08 2013 2013
www.lestheatres.net

 

 

 

 

 

Jean d’O et Johnny

La grande librairie délivre une belle émission deux jours après la mort de Jean d’Ormesson, avec la présence très touchante de sa fille Héloïse. Le compliment qu’elle fait, les larmes aux yeux, sur son père en déclarant qu’elle n’est pas , triste du tout, on le souhaite à chaque parent. Quelque chose comme : Il m’a donné de la joie pour ma vie entière ou je n’aurais pas assez de toute ma vie pour épuiser  le bonheur qu’il m’a légué… Je saisis au vol une citation de l’écrivain sur le bonheur précisément  qui « a la forme d’un escalier descendant vers la mer ». Cela me ravit.
Les conseils de lecture des invités si, comme moi, vous ne l’avez jamais lu, vous contentant de ses yeux bleu malicieux et de son humour pendant les interviews :
Dany La ferrière : Au plaisir de Dieu
Amélie Nothomb : Dieu, sa vie, son œuvre
Eric Orsenna : Garçon de quoi écrire
Bernard Pivot : Je dirai malgré tout que cette vie fut belle
Et tous : Casimir mène la grande vie

Sur France Culture, Geneviève Brisac  s’énerve un peu que Johnny occupe tout l’étal ou quasi de son kiosquier. Que sa gueule à tous les âges ! Elle finit par citer un écrivain (je n’ai pas noté son nom) qui établit un parallèle entre libéralisme et dictature : un seul visage, un seul film, un seul journal… On se calme : on n’en est pas là. Bien sûr que cette ferveur populaire est récupérée, mais on s’en fout, elle existe bel et bien.

Peggy Pickit voit la face de dieu

Le thème de la pièce Peggy Pickit voit la face de dieu : deux couples de médecins, Liz et Frank qui mènent une vie cosy dans une grande ville d’Europe; Karen et Martin de retour après six ans dans un dispensaire en Afrique. Le modèle de la réussite sociale occidentale d’une part, la vertu d’un engagement humanitaire de l’autre. Meubles Roche Bobois contre balafon du Nigeria. Ils se retrouvent pour une soirée. Accompagné de photos du spectacles bien déjantées, l’alléchant dossier de presse allait-il tenir ses promesses ?

cliché Justine Simon

Oui le plaisir du théâtre est au rendez-vous. Dû à un excellent texte de Roland Schimmelpfennig, un des auteurs allemands les plus joués dans les pays germanophones. A une fidèle et néanmoins brillante mise en scène. A des acteurs déchainés qui jouent entre naturalisme et théâtralité.
C’est en effet le pari pas si facile à relever, l’écriture du dramaturge jouant elle-même avec les répétitions de courts morceaux de scène, avec les flash-back mais surtout les flashforward qui bousculent la chronologie en donnant à entendre ce qui arrivera plus tard. Par exemple la gifle de l’épilogue est racontée et vue plusieurs fois tout au long de la pièce. Et le ton est donné dès la première réplique avec une adresse au spectateur :
C’était une catastrophe complète
Un parfait désastre.
Folie totale.

cliché Frédéric Poinceau

Tout cela a priori très artificiel fonctionne admirablement. Très réussie également la présence de deux marionnettes : Peggy Pickit, poupée de plastique, produit d’une société marchande libérale, et abeni-annie, poupée de bois sculptée made in tiers-monde, simulacres d’enfants absentes… C’est du Yasmina Reza : percutant, grinçant, dérangeant. L’écriture répétitive dit le ressassement, l’ennui, le convenu. Car ces deux couples sont en plein délitement même si a priori les expates devraient être mieux dans leurs baskets que les autres. La tirade de Liz sur le garage le dit ainsi avec quelle drôlerie dérisoire  : « Et chaque jour le coup d’œil vers la porte du garage, oh Franck est déjà de retour, la voiture est garée, oh, Franck n’est pas encore de retour, la voiture n’est pas là, toujours bien ouvrir le garage, bien fermer le garage, je veux dire, vous, vous risquez votre vie pour aider d’autres hommes et nous, nous ouvrons et nous fermons la porte du garage. » Oui, nos humanitaires devraient se sentir mieux, mais non ! Ils ne vont pas du tout : ils ont eu des aventures extra-conjugales, ils sont peut-être contaminés, et surtout ils ont laissé derrière eux – pas vraiment le choix se défend Karen – une petite Annie. Et si elle n’est pas soignée régulièrement, « alors elle va crever – et d’une certaine façon nous l’acceptons, parce que soi-disant, ce n’est pas en notre pouvoir de changer ça (…) hurle Liz. Pas de réponse, pas de morale, la pièce se termine sur ce constat implacable.
Mise en scène Frédéric Poinceau. Cie Les travailleurs de la nuit. 
Avec Stephen Butel, Amandine Thomazeau,
 Sandra Trambouze, Eric Bernard.
Une création au Théâtre de la Joliette
, du 5 au 9 décembre 2017
Texte de R. Schimmelpfennig aux éditions L’Arche précédé de Le dragon d’or.

Les balades des gens heureux

Un livre apaisant, on entend bruire le vent, striduler les cigales, clapoter les vagues. Une pérégrination tranquille au gré des clichés pris par Edouard Cornet, vitrier de son état et photographe des jours heureux. Sur les 2000 plaques de verre resurgies en 2004 et entrées aux Archives de Marseille grâce à un neveu héritier, canadien et gardien du trésor, mais prêt à le partager, 150 ont été choisies et commentées par huit spécialistes. Les beaux dimanches d’Edouard Cornet nous donnent à voir Marseille et la Provence entre 1900 et 1928, le plaisir des promenades urbaines et champêtres, tout le charme d’une vie familiale et amicale. Nous est aussi offert une vision de la ville et de ses grands environs au début du XXème siècle : paysages, panoramas, calanques, ruines …. L’industrialisation grandissante est présente en arrière-plan tout comme le pont transbordeur ou l’exposition universelle de 1906 au Parc Chanot.

Baignade au bassin du carénage vers 1913

Photographe amateur et très éclairé, Edouard Cornet prenait ses photos dans le cadre de la Société des excursionnistes marseillais créée en 1897 (qui existe toujours). Venant de la classe moyennes, ces «  buveurs d’air » étaient férus de nature et de grand air, synonyme de bonne santé. S’ils ne possèdent ni bastide ni cabanon, ils ont les plus belles balades du monde et en profitent : on les voit, dans ces portraits collectifs, marcher, escalader, se reposer à même le sol – y compris les femmes avec leurs robes longues à falbalas – et tirer le repas hors du sac, vin cuit ou Noilly-Prat compris évidemment. Et puis il y a les bains de mer, inventés au 19ème siècle et devenus très prisés, qui allient plaisir et pratique médicale. Ceux qui connaissent bien ce territoire vont se régaler en reconnaissant les lieux où, aujourd’hui encore, on nage et on crapahute. Et peut-être que la même douceur, comme une parenthèse enchantée, est encore au rendez-vous ? Un joli cadeau de fin d’année.
Les beaux dimanches d’Edouard Cornet. Textes de Laurence Américi, Marie-Françoise Attard-Maraninchi, Martine Chalvet, Sylvie Clair, Noëlle Colombié, Roger Cornet, Xavier Daumalin, Marie-Noëlle Perrin . Editions Arnaud Bizalion.
Pour en savoir et en voir plus :
http://www.arnaudbizalion.fr/fr/home/62-les-beaux-dimanches-d-edouard-cornet-photographies-1900-1928-9782369801214.html

Indispensables !

En ce début hivernal, pour sortir des idées gelées sur l’islam, une interview indispensable de Yadh Ben Achour, spécialiste des ides politiques de l’islam, l’un des pères de la constitution tunisienne, paru sur le site du Monde des religions (lien ci-dessous). Tout ce que cet entretien – réalisé dans le cadre des Rencontres d’Averroès à Marseille – m’a apporté a été formidablement complété par l’émission Concordance des temps sur France Culture du 26 novembre. Sur le thème « humanisme et renaissance : l’apport des pays d’islam », un éclairage lui aussi indispensable.
http://www.lemondedesreligions.fr
Faites suivre cette lecture et cette écoute roboratives en cuisinant bien au chaud l’une des recettes si goûteuses mitonnées depuis des années par les Triplettes dans leur merveilleux gîte de Fontlargias . Ah ! vous n’avez pas le livre « Triplette et coups de fourchette » publié aux Editions des 3 Toquées, ce petit bijou culinaire et poétique … Commandez-le, si vous m’en croyez, derechef (bon de commande ci-joint) Un très beau cadeau pour vous. Ou quelqu’un que vous aimez beaucoup.
Bon de commande-2

Et encore de la lumière !

Cliché D. Cuypers

 

La convivencia et Camus

Vous en connaissez beaucoup des lieux où vous écoutez un auteur de BD, Jacques Ferrandez, vous parler de Camus qu’il a couché dans ses albums avec érudition, simplicité, passion, où vous vous régalez pour une somme dérisoire d’ une chorba aux poissons concoctée par un chef, Pierre Gianetti, et où enfin, verre à la main, vous retrouvez sur scène l’auteur camusien flanqué d’une contrebasse, écrivain-musicien dont vous avez peut-être acquis entre temps, sur le mini stand de la librairie Pantagruel, un ou plusieurs livres.

Je n’ai pas résisté à m’offrir L’étranger (Gallimard, paru en 2015). Retrouver l’anti-héros Meursault en images est pour moi, peu liseuse de BD, une belle expérience : l’enterrement, la belle Maria, le mélancolique dimanche soir algérois, le crime, le procès… le récit au « je » dont on sait (ou pas !) comme il est particulier, dépourvu d’affects, bien que nous soyons à l’intérieur de la conscience du personnage (la fameuse écriture blanche), s’efface pour des dialogues. Et ça marche. Je craignais pourtant de ne pas retrouver ma phrase préférée : « (…) je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. « Mais elle était bien là …

Du même Jacques Ferrandez vient de sortir Le premier homme (Gallimard), dont beaucoup estiment que c’est le meilleur roman de Camus. Ferrandez s’est inspiré des nombreuses notes du manuscrit pour compléter et nourrir ce livre inachevé et retrouvé dans la voiture où l’auteur a perdu la vie en 1960. Autre BD du même auteur, l’adaptation d’une nouvelle peu connue :  L’hôte. En l’occurence, l’hôte de ce cocon marseillais c’est Thierry Fabre, fondateur des Rencontres d’Averroès qui se déroulent du 16 au 19 novembre à la Criée, Marseilel.  La convivencia, c’est sous ce signe qu’il place ces soirées où il se sent comme un poisson dans l’eau. Chacun s’y sent bien dirait-on. C’est chaleureux, sans chichi, intelligent, ouvert à l’autre.

Mais restons encore avec Camus pour la parution de la correspondance amoureuse de celui-ci avec Maria Casarès (1944-1959, toujours chez Gallimard). Lettres incandescentes, nous dit Macha Séry, qui embrasent et transportent (Le Monde des livres, 20 novembre 2017) et que Catherine Camus, la fille de l’écrivain, a finalement choisi de publier. Elle écrit dans sa préface «  Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé. » A lire une citation de la comédienne  : «  Je t’aime irrémédiablement, comme on aime la mer. » on a hâte de se perdre dans ces lettres-là… A signaler aussi en folio inédit et pour la première fois réunies les Conférences et discours du Prix Nobel de littérature 1957 – on en fête les 60 ans.

Et enfin, toujours avec Camus et si vous êtes curieux de l’atelier de l’artiste Jacques Ferrandez, paraît au Mercure de France, Entre mes deux rives  « un autoportrait vibrant nourri de dessins et d’illustrations. (…) Il déplie devant nous avec ses pinceaux, ses crayons et ses couleurs toute une mémoire familiale, marquée par l’attachement à l’Algérie mais aussi par l’exil. D’une rive à l’autre de la Méditerranée qu’il aime tout entière depuis l’enfance et qui le constitue… » Dixit Babellio – moi je ne l’ai pas encore lu.

Quelques vidéos et citations de l’amour fou Camus-Casarès sur : https://www.franceculture.fr/litterature/albert-camus-et-maria-casares-une-passion-en-archives.
La Fabrique de Méditerranée et l’U.Percut tous les premiers mardis du mois entre 19h et 22h
127 rue Sainte, 13007 Marseille. 06 60 96 78 88 / 06 51 83 54 87 / contact@u-percut.fr

 

Kiosque ou web

Les lumières de la science au théâtre

Rue du Théâtre à Marseille
Photo DC

Vous saurez tout sur Les Rendez-vous de demain au Théâtre du Gymnase à Marseille  en suivant le lien qui vous emmène sur le site de La Marseillaise.
Bonne occasion de soutenir ce journal qui se bat  pour continuer à exister. Tout sur le site :
http://www.lamarseillaise.fr/culture/theatre/64517-theatre-du-gymnase-demain-a-la-lumiere-des-sciences

Et pendant que êtes au kiosque, faites aussi l’acquisition de la très bonne revue Alternatives économiques. Vous y trouverez une  interview de notre cher Edgar Morin, qui porte allégrement ses 96 ans : toujours aussi percutant, joyeux, amoureux…
Ou le lire sur le site :
https://www.alternatives-economiques.fr/search/solr?search=morin

La Fuite, d’après Boulgakov. Après La Criée, le spectacle de Macha Makeïeff entame une tournée Ma critique sur
http://www.theatrotheque.com/web/article4979.html

 

Sur votre agenda

Maison de la sagesse
Ce généreux projet conçu en avril 2017 voit le jour. Il s’agit de créer un lieu à l’image des premières Maisons de la sagesse à Bagdad ou au Caire pour favoriser les rencontres et la transmission des cultures – le traduction y jouant un rôle essentiel. (Voir lien en bas de la page). Mercredi 4 et jeudi 5 octobre se déroulera ainsi à l’Iméra un séminaire de recherche sur les « Intraduisibles des trois monothéismes ». Le thème de ces journées : comment dit-on « l’autre » dans la Torah, la Bible, le Coran ?
Avec  Cyril Aslanov (Aix-Marseille U. /CNRS, Académie de la langue hébraïque, Jérusalem), Daniel Barbu (CNRS), Rachid Benzine (Islamologue, Historien, Chercheur associé au Fonds Paul Ricoeur à Paris, Philippe Borgeaud (U. de Genève), Gilles Dorival (Aix-Marseille U.), Adil Jazouli (Sociologue), Francesco Massa (Université de Genève), Adi Ophir (Tel-Aviv University, Brown University). Barbara Cassin, philosophe et philologue, à l’origine de ce projet avec Danielle Wozny, sera la modératrice des débats. Intellectuellement et humainement on vous promet de passionnants moments…
Et jeudi 5 octobre à La Friche Belle de Mai, de 18h30 à 20h30, suivra une soirée pleine de promesses elle aussi :
– lancement d’un Glossaire de la bureaucratie française concernant l’accueil des migrants,
– performance sur le thème du Patrimoine migrateur et des objets-récits par Generik Vapeur et Alan Vaniev, 
– rencontre avec l’ADIE et quatre bénéficiaires de micro-crédit, organisée par Generik Vapeur, suivie d’une dégustation des Saveurs d’hier pour dire aujourd’hui.

L’Iméra, 2 place Leverrier, 13004 Marseille. 9h30-12h30 et 14h-17h
Il est plus sage de s’inscrire :
maisondelasagesse13@gmail.com
En savoir plus : Rencontre http://www.lemondedesreligions.fr/une/une-maison-de-la-sagesse-pour-reinventer-bagdad-18-04-2017-6238_115.phples chercheurs sur les intraduisibles des trois monothéismes.

Les rendez-vous de demain
Sortir du repli, de la défiance, faire circuler la connaissance, cerner les grands enjeux de notre temps, comprendre ce qui va façonner notre avenir… ambitieux programme. Initiative de l’IMéRA, l’Institut méditerranéen de recherches avancées (fondation d’Aix-Marseille université), Les Rendez-vous de demain relèvent le défi en invitant les scientifiques, spécialistes, universitaires, chercheurs, écrivains qui sont à même de nous donner les clés du futur. Ces rencontres sont aussi placées sous le signe de l’art puisque Dominique Bluzet ouvrira pour les accueillir les portes du beau théâtre du Gymnase. Elles ont été conçues par Thierry Fabre, directeur du programme méditerranée à l’IMéRA, et Stéphan Paoli qui les animera avec la verve et la curiosité qui le caractérisent.
Six rencontres sont prévues. La première aura lieu le mardi 17 octobre à 19h sur le thème « Ordre et désordre du temps » . D’où vient le temps ? D’un big bang initial, primordial ? Que nous raconte l’histoire du ciel et de ses planètes ? Que nous disent les sciences d’aujourd’hui ? Et qu’en est-il du temps des humains, qui rythment et découpent volontiers le temps ?
Avec Jean-Pierre Luminet, astrophysicien (CNRS, Laboratoire d’astrophysique de Marseille); Levent Yilmaz, professeur d’histoire des idées ( Koç University,)
Théâtre du Gymnase, 4 rue du Théâtre français, 13001 Marseille.
Entrée libre.

Demain à la lumière des sciences
Dehors ce n’est plus l’été mais pas encore l’automne. Froissement de feuilles au sol et miroitement des luminaires devant le Théâtre du Gymnase. Mardi 17 octobre, 19 heures. Entrons. Sur le plateau, trois fauteuils rouges, seul décor pour une savante et néanmoins délectable conversation à trois. Conversation ? Cela y ressemble mais il s’agit plutôt d’un cours magistral, au premier sens du terme, donné par l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet et le professeur d’histoire des idées Levent Yilmaz, et orchestré par le très sagace Stéphane Paoli. Les spectateurs-auditeurs n’ont qu’une chose à faire : se concentrer tout en se laissant porter par les exposés, explications, digressions (elles sont nombreuses, cela fait partie du charme de l’exercice), interrogations, avec ou sans réponses. Le plaisir des intervenants est évident, celui de la salle ne fait pas de doute. Il faut dire que le thème de cette première soirée est inspirant : « Ordre et désordre du temps ». « Les rendez-vous de demain »  prennent en effet ce soir-là leurs marques car cette rencontre sera suivie de cinq autres.
Sortir du repli, de la défiance, faire circuler la connaissance, cerner les grands enjeux de notre temps, comprendre ce qui va façonner notre avenir… ambitieux programme. Initiative de l’IMéRA, l’Institut méditerranéen de recherches avancées (fondation d’Aix-Marseille université), et conçus par Thierry Fabre, Les Rendez-vous de demain entendent relever le défi en invitant scientifiques, spécialistes, universitaires, chercheurs, écrivains qui sont les mieux à même de nous donner les clés du futur. Mais revenons au temps. Jean-Pierre Luminet en est l’éblouissant spécialiste et le troubadour – car il est aussi poète. L’écouter donne le vertige, sa pensée va bien plus vite que sa langue. Les idées, les associations, les incertitudes (elles le boostent, nous dira-t-il), les conclusions – toute provisoires  – se répondent, s’entrechoquent se télescopent. On saisit au vol la profondeur du temps, le tango que danse le couple espace-temps, le fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, l’attirante théorie d’un univers « chiffonné », le nouveau concept très complexe d’ « émergence » . On apprend que la loi la plus fondamentale de la physique stipule que l’entropie de tout système isolé ne peut que croître, autrement dit le désordre apporté par le temps est inéluctable : il prend toujours le dessus et réduit en quelques siècles une bibliothèque à un tas de poussières sauf si on intervient (d’où le sempiternel ménage dans nos maisons !)
Et puis il y a ces fameux « trous noirs », passion du chercheur, qui s’y meut avec une joyeuse aisance – dans quelques mois, en 2018, on aura une image de la silhouette d’un trou noir calculé, modélisé par lui en 1970 ! Et pourtant ! notre maîtrise du temps n’est qu’illusoire. Et nous jouons en ce moment avec lui, pensant nous en affranchir. « I Phone !, 9 , 10 ! Le passé on n’en veut plus, à la poubelle ! » se désole Levent Yilmaz. Quant à l’instantanéité de la communication à travers les réseaux sociaux, elle fait doucement rire nos deux hommes. D’ailleurs toute la séance est placée sous le signe certes de la « gravité » mais aussi de la légèreté, de l’humour. Et, grâce à une question du public, la rencontre se clôt sur l’amour ….
Prochain Rendez-Vous , mardi 14 novembre, à 19h : « Du génome et de l’humain », avec Nicolas Lévy, professeur de médecine et généticien, et Michel Cassé, astrophysicien et écrivain.
Théâtre du Gymnase, 4 rue du Théâtre français, 13001 Marseille.

 

 

 

 

 

Lire Asli Erdogan

J’avais commencé le dernier livre d’Asli Erdogan, Le silence même n’est plus à toi (Actes Sud), tout de suite séduite par la grande poésie de son écriture et touchée par l’authenticité de sa révolte et sa détresse. Mais aussi un peu perdue car ce recueil de chroniques parues dans un journal pro-kurde fait référence à des événements en Turquie que je maîtrise mal. L’épisode de mon poignet cassé avait stoppé une rédaction assez laborieuse. Et voilà que l’écrivaine est l’invitée de La grande librairie (jeudi 28 septembre 2017). En août 2016, elle a été incarcérée pour ses articles et libérée fin 2016 avant de repasser devant la justice le 31 octobre 2017 – la Turquie est au 151ème rang sur 180 pays pour la liberté de la presse.  La journaliste est à Paris. Sa présence sur le plateau secoue : elle y apparaît très fragile, atteinte dans son équilibre, dans sa chair. « Après la prison, dit-elle, j’ai mis longtemps pour être à même de dire « je », « moi ». Je suis encore toujours à moitié en prison. » Avant même de vivre cette épreuve, elle racontait dans Le Bâtiment de pierre (Actes Sud) un séjour en prison. A l’écouter c’est comme si elle n’en était sortie, ni du livre ni de sa cellule à Istanbul. Peut-on raconter tout, la torture par exemple ? lui demande François Busnel. Cela peut vite devenir pornographique, répond-elle. Mieux vaut un langage circulaire, indirect. Se déplacer dans le couloir, dire les hurlements mais ne pas pousser la porte. Elle dit très simplement qu’elle pense être quelqu’un de très passif, très axé sur elle-même, qu’elle n’a jamais décidé de résister : c’est venu tout seul comme l’écriture. Ma littérature est du côté des victimes, ajoute-t-elle. « J’ai raconté l’histoire d’autant de victimes que je le pouvais : femmes violées, arméniens, kurdes, homosexuels… »

Choisira-t-elle l’exil si elle le peut ? Non, c’est une autre prison. Sa seule patrie c’est sa langue. Elle précise : « Je me suis interdite de continuer à lire en anglais pour ne pas perdre ma langue. Je ne sais pas bien raconter les histoires, j’entends les mots, le chuchotement des mots et le rythme qui est très important et cela je ne peux le saisir que dans ma propre langue … les mots sont réduits au silence pour moi dans une langue comme l’anglais. »
Pour découvrir cette magnifique langue formidablement traduite par Julien Lapeyre de Cabanes et pour soutenir l’écrivaine insoumise, lisons-la.
Le silence même n’est plus à toi- La ville dont la cape est rouge – Le Bâtiment de pierre. Actes Sud.

Extrait – Il est tout près, dit Rilke, ce pays qui n’appartient à personne, dont les rameaux s’embrasent aux premières floraisons, et qu’on appelle la vie, nous marchons esseulés, sur ces terres, routes et pages muettes qui sont notre destin, certains ne se relevant plus (…) Et nous marchons toujours, tandis que le jour se couche et se lève, nous nous contentons de marcher, et silencieux, nous nous arrachons à la nuit… »  

 

 

Moutons

Charles Dantzig était sur France Culture (vendredi 29 septembre 2017) pour parler de son livre Traité des gestes (Grasset). Comme d’habitude avec cet auteur la forme est celle des fragments, sur un sujet peu traité et très riche. Il est futé ce Dantzig ! et doué. L’extrait qu’il nous lit sur les applaudissements est un régal qui me convient parfaitement car je suis sur le point de m’offrir Désobéir de Frédéric Gros (Albin Michel). Il nous raconte des spectateurs qui se lèvent à un concert ou un opéra, je ne sais plus, pour applaudir alors que a priori la prestation était très mauvaise. Mais la presse dithyrambique. J’ai trop souvent vécu cela pour ne pas le croire. C’est navrant cette conformité, cette forme d’obéissance or donc à un diktat culturel. Cette façon de rester dans le troupeau, de ne pas penser avec son « je ».

D’ailleurs je l’expérimente le lendemain à une projection de cinéma esperimentale où j’espère améliorer mon italien. Les films sont muets c’est ballot, mais surtout d’une nullité telle qu’on en reste tétanisé sur son siège à regarder pendant vingt minutes une ampoule nue pendue par un fil au plafond, navrante vision, agrémentée de quelques vues sur un ballon, de rugby je crois, sur de tristounettes maisons dans la campagne, sur une femme qui ouvre les jambes et les referme aussitôt, façon Courbet. Mais ici on est plutôt dans l’origine de l’ennui que dans celle du monde. Quand, ouf, l’ampoule s’éteint, les spectateurs applaudissent. Si.