L’affaire était entendue d’avance : je suis pour combattre le port de la burqa – sous quelle forme ? ne sais pas, ce n’est pas mon métier. Pour autant j’ai voulu en savoir un peu plus et, à la vérité, d’avoir croisé mon amie Agnès de Féo m’y a encouragé. Spécialiste de l’islam de l’Asie du sud-est (réalisatrice de documentaires dont « Un islam insolite » diffusion Arte), auteure, elle a, depuis longtemps déjà, une opinion peu convenue voire inconvenante ! venant d’une femme et d’une intellectuelle sur le voile (intégral: burqa, ou pas: hidjab). Une opinion qu’elle a forgée en interviewant des femmes voilées et en se glissant elle-même sous le niqab, autre mot pour l’intégral.
Que dit-elle ? Que le voile est revendication d’une religion, d’une culture, d’une autre féminité contrôlant totalement son corps et le symbole d’une rectitude morale montée au paroxysme. Rien de bouleversant. Plus étonnant : qu’il est un jeu de séduction. « Le niqab permet de faire fantasmer les hommes sur un corps qui se dérobe au regard.» Mais aussi il est un moyen de lutter contre la concu rrence féminine : moches ou belles, jeunes ou vieilles, toutes à la même enseigne … (puisque sans enseigne !). Ce sont donc non pas les femmes mais les hommes, selon la réalisatrice, qui pâtiraient de ce tombeau vestimentaire : regard castré et frustration pour les premiers, tandis que les secondes, débarrassées du harcèlement sexuel , « voient tout et continuent à jouir du monde. » Il n’y aurait donc pas en l’occurrence de domination masculine : « Les femmes possèdent un libre-arbitre, cessons de les inférioriser. (…) Mes travaux m’ont montré que la plupart des femmes en niqab, ou simplement voilées, le font par choix (…) Mais le débat sur le voile ou le niqab ne laisse que rarement les filles qui le portent s’exprimer , préférant les réduire à des femmes sans âme ayant intériorisé leur propre soumission. » S’il y a soumission, dit enfin Agnès De Féo, elle est sublimée, elle est de l’ordre de l’érotisme. Ce fantasme, ajoute-t-elle, est partagé par toutes les cultures, voir Histoire d’O par exemple…
Mais au fond ce qui nous irrite, argumente-t-elle, et là à mon sens elle fait mouche, c’est que ces femmes « burquées » ne jouent pas le jeu social. Elles nous voient et nous ne les voyons pas. « Elles rompent la réciprocité de l’échange et elles peuvent se sentir très puissantes ».
Autre point de vue, mais contestant également la seule grille de lecture féministe, celui de Abdennour Bidar dans un papier un peu jargonneux ( Le Monde (24/25 janvier), à la thèse néanmoins intéressante (il est rédacteur à la revue Esprit et auteur de « L’islam sans soumission », Albin Michel 2008). Selon lui, la burqa serait l’expression, « le cri d’une subjectivité, le « je suis, j’existe » d’une conscience » - même si, admet l’auteur, c’est l’effet inverse qui se produit. En effet, argumente-t-il, quels choix sont offerts aux individus pour les aider à développer une personnalité singulière et profonde » ? Pour répondre aux injonctions de Plotin « Sculpte ton âme » ou de Nietzche « deviens ce que tu es », ce qu’on nous propose c’est de consommer, d’avoir des quantités de choses comme chante si bien Souchon, de cultiver le paraître, l’apparence. » La burqa serait alors une réponse inconsciente au règne totalitaire de l’image : le « disparaître » pour refuser le « paraître »… Séduisant certes mais question : pourquoi cette « rébellion vestimentaire contre le sort d’uniformité et de pure apparence » ne concerne que les femmes ?
Face à ces arguments contestant peu ou prou l’aspect « droit des femmes », ceux de deux autres intellectuels, farouches pourfendeurs de la prison de tissu. Commençons par Wassyla Tamzali, qui fut directrice des droits des femmes à l’Unesco, auteure de « Une femme en colère », (Gallimard 2009). A l’une des questions posées par Josyane Savigneau (Le Monde 12/12/2009) lui demandant ce qu’elle a envie de dire aux filles qui, en France, revendiquent le port du voile, elle répond : « (…) on ne peut pas exprimer sa liberté en se jetant pieds et poings liés dans une culture dont l’objectif est la domination des femmes. »
Et elle regrette infiniment que les musulmans modérés ne réagissent pas : « Je voudrais leur dire qu’au lieu de voir dans le débat sur la burqa les signes du racisme, ils devraient dire qu’ils refusent la burqa et que c’est abject de vouloir mettre les femmes dans cette posture. » La clé est entre les mains des musulmans silencieux mais qui n’en pensent pas moins, c’est en substance ce qu’elle affirme en rêvant d’une grande manifestation où ils s’exprimeraient enfin.
Ce n’est pas Abdelwahab Meddeb qui dira le contraire. Ecrivain et poète, il anime l’émission « Cultures d’islam » sur France Culture et il est l’auteur entre autres de « La maladie de l’islam » (Seuil 2002) (je me souviens que mon désir de faire une grande interview de lui avait été rejeté à l’époque par la rédaction en chef d’Actualité des Religions : le titre même de l’ouvrage était politiquement incorrect ). Sa démonstration ( Le Monde 28/12/2009) est d’une précision admirable. Il rappelle bien sûr que le niqab n’est ni une obligation divine ni une disposition cultuelle mais simplement une coutume. Et, plus encore, que cette coutume date d’avant l’islam et pourrait être dissoute par l’islam. A l’origine de cette coutume il y aurait eu la peur des hommes « dans une société endogame qui encourage le mariage entre cousins, où prévaut l’obsession de la généalogie, où la sexualité est indissociable de la filiation. (…) La burqa radicalise la hantise de l’homme face à l’incontrôlable liberté de la femme. Hantise de l’homme qui ne pourra authentifier l’origine de sa progéniture, par laquelle se transmettent le nom et la fortune. » Tout cela est bien dépassé et n’a donc plus lieu d’être dit-il en substance.
Mais ce qu’il énonce formidablement c’est le pourquoi du malaise que nous ressentons ( que je ressens en tout cas) à croiser en sortant du supermarché une femme sous cloche. Et il éclaire ainsi sous un autre jour, nettement moins positif, les propos d’Agnès De Féo sur le sentiment de puissance et d’orgueil ressenti par les ensevelies en « cercueil mobile ». "Cette disparition de la face affole » dit-il d’emblée. Et il explique : « Le critère d’une identité franche disparait. Comment respecter l’intégrité du corps ? La conquête séculaire de l’habeas corpus n’exige-t-elle pas un visage et un corps visible, reconnaissables par l’accord du nom et de la face pour que sans équivoque fonctionnent l’état civil et le pacte démocratique. » Mais l’effroi ressenti s’explique aussi et sans doute surtout par l’impression d’inhumanité liée à la disparition du visage et il cite Emmanuel Lévinas le philosophe qui en a exploré les mystères. C’est l’accès à l’autre qui est interdit. Alors une loi ou une simple mobilisation des ressources déjà existantes ? Abdelwahab Medded ne tranche pas mais il refuse « un débat d’idiots » sur la liberté de l’individu à disposer de son corps comme il l’entend. Une liberté, qui malmène la dignité de la femme et son égalité, n’en est pas une …
Les propos d’Agnès De Féo sont extraits d’une longue et passionnante interview réalisée par Bruno Deniel-Laurent (et longtemps refusée par l'ensemble de la presse). Vous trouverez le lien sur le site de la chercheuse :
agnesdefeo.book.fr
ainsi qu’une video sur des femmes voilées que je n’ai pas pu visionner. Faites-le et dites-nous ici en cliquant sur « comment » ce que vous en pensez.
Le Monde magazine, supplément du 30 janvier, publie aussi les propos d'Agnès De Féo
« UN POT CONVIVIAL »
Se réunir autour d’un pot convivial, ça vous tente ? J’aurais pu vous proposer un pot solitaire, un pot chacun pour soi, un pot je m’enfile les petits sandwiches, les tacos et le vin rosé tiédasse, sans rire et sans parler, dans mon coin, en suisse, tranquille comme Baptiste…Pas du tout ! je vous invite à trinquer avec nos verres en carton et à craquouiller les chips mais ensemble. Convivial quoi.
« PAS DE SOUCI »
Vous me gonflez à mort avec votre garantie obsolète, avec votre taille 40 trop petite, avec l’annulation de notre rendez-vous…Mais je vous le dis pas de souci ! tout va bien, on s’aime !
Je reviens sur l’emploi du mot malédiction à propos d’Haïti dénoncé par Mimi Barthelemy (voir ci-dessus) pour citer l’écrivain Dany Laferrière dans le monde du 17/18 janvier :
« Il faut cesser d’employer ce terme de malédiction. C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paye. C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. (…) Si c’était une malédiction alors il faudrait dire aussi que la Californie ou le Japon sont maudits. Passe encore que les télévangelistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias. (…) Il y a une autre expression qu’il faudrait cesser d’employer à tort et à travers c’est celle de pillage. Quand les gens, au péril de leur vie, vont dans les décembres chercher de quoi boire et se nourri avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage mais à de la survie.
L’ancien footballeur Lilian Thuram sort un livre « Mes étoiles noires » , qui révolutionne le regard des blancs, mais aussi des noirs, sur les noirs annonce d’emblée Frederic Taddei à « Ce soir ou jamais » du lundi 18 janvier. « Mes étoiles noires », le titre est explicite : il s’agit d’un panorama sur les noirs qui ont marqué le monde . Pour 80% des Français l’histoire des noirs commenceraient avec l’esclavage. Sont passées à la trappe les grandes civilisations et les grandes figures. Certes on connait Martin Luther King, Mohamed Ali ou Aimé Césaire mais tous les autres ? D’ Esope, celui des fables, à une star de la Nasa, père des sondes et malien, d’une kyrielle d’inventeurs (le frigidaire, la moissonneuse batteuse, les feux de circulation et des dizaines d’autres ) au premier opérateur à cœur ouvert … les étoiles noires n’ont pas éclairé seulement les cieux de la musique et du sport. « Tous ces personnages m’ont permis d’avoir confiance et de parler du racisme de façon sereine » affirme Thuram. Et son fils s’appelle Marcus comme Marcus Garvey 188è61940) le chantre du panafricanisme, celui pour qui l’émancipation intellectuelle, politique, économique et culturelle du peuple noir passait d’abord par la maîtrise de son histoire. Les extraits de film choisis par l’animateur viennent souligner le propos, ainsi de celui sur Patrice Lulumba (« Lulumba », un film de Raoul Peck, 2000), étoile s’il en est, héros de la décolonisation du Congo, assassiné en 1961. Et là je réalise à quel point Thuram dit vrai, en tout cas en ce qui me concerne, à quel point je ne sais rien ou si peu de l’histoire des noirs. Sa conclusion, évidente, simple : la meilleure façon de lutter contre le racisme est d’apprendre et il a créé une association qui s’intitule « Education contre le racisme »
A mi parcours, le parcours s’élargit et accueille d’autres intervenants pour la seconde partie de l’émission consacrée à Haïti. Et cela devient encore plus passionnant. C’est la conteuse et auteure Mimi Barthélémy (j’ai un souvenir lumineux d’une interview chez elle il y a des lustres lors d’un reportage sur les contes, Dieu qu’elle a bien vieilli ! ) qui attaque direct. Elle pointe la soi-disant malédiction sur ce pays … Liée à une faute suggère-t-elle : s’être opposé à la France… Le 29 août 1793 la fin de l’esclavage est programmé quelques temps avant son abolition par la Convention. Au centre de la révolution Toussaint Louverture (j’y reviens) qui ira jusqu’à défaire les troupes de Napoléon ! La proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804 couronne la première révolte d’esclaves victorieuse de l’histoire. Mimi s’insurge contre cette image d’Haïti « plongée dans les ténèbres », « pays le plus pauvre du monde » et qui se résume à «un cyclone aux infos ». Elle dit la riche culture haïtienne qui vit dans le monde, les créateurs de haut niveau et dont on parle si peu. A propos du tremblement de terre, elle dit aussi en substance : nous sommes une terre de volcans et ceci nous donne un caractère, une spécificité particulières . Bref ce qu’elle supporte mal, qui ne lui parait pas « bienvenue », c’est cette « fatalité » toujours brandie à propos de ce qui secoue le pays, séismes politiques et économiques compris. Il y a aussi des raisons objectives, historiques renchérissent les autres invités aux malheurs de l’île, notamment (si j’ai bien compris et je crois que oui) le blocus, l’embargo de l’Occident sur Haïti après son insurrection pour éviter que la liberté ne se propage ….
Le débat rejoint alors le propos de Thuram : il faut lutter contre l’ignorance des Français. Tiens, prenons justement Toussaint Louverture. Le premier film qui va – enfin - lui être consacré est fait par … les Américains. La France ne s’est pas saisie de ce personnage magnifique. Mais il n’existe pas non plus de grand film sur le Cameroun ou sur Madagascar, le seul long métrage sur la décolonisation c’est « Indigènes » ( et je ne l’ai pas vu !) . Alain Fox, auteur de « NOIR - de Toussaint Louverture à Barack Obama » (éditions Galaade) intervient. Comme Nelson Mandela, comme l’actuel président américain, dit-il, Toussaint Louverture ne voulait pas une république noire, il voulait une nation de toutes les ethnies ; et d’ailleurs, après l’abolition, il a tenté de faire revenir les colons. Obama est dans la même ligne : ne pas se laisser dépasser par la couleur.
Ignorance encore soulignée par le rappel que la France n’a toujours pas de musée de la décolonisation ( on en parle oui depuis des années on en parle ), aucun lieu consacré à l’outre mer- mais, raille un des invités, on compte un nombre conséquent de musées sur les sabots en France. Ignorance flagrante - et logique donc dans ce contexte - de l’histoire d’Haïti : elle est intimement liée à la nôtre, elle fait partie de notre identité nationale et qu’en savons-nous ? Nous l’avons oubliée, occultée. Et là, après ce terrible séisme, nous nous précipitons. C’est le moins...
Dernière chose, parmi les invités se trouvent les auteurs d’un Appel pour une « République multiculturelle et postraciale » : ils ont réuni 100 personnalités pour 100 propositions. Le texte sera disponible en kiosque à partir du jeudi 21 janvier.