Lire Asli Erdogan

J’avais commencé le dernier livre d’Asli Erdogan, Le silence même n’est plus à toi (Actes Sud), tout de suite séduite par la grande poésie de son écriture et touchée par l’authenticité de sa révolte et sa détresse. Mais aussi un peu perdue car ce recueil de chroniques parues dans un journal pro-kurde fait référence à des événements en Turquie que je maîtrise mal. L’épisode de mon poignet cassé avait stoppé une rédaction assez laborieuse. Et voilà que l’écrivaine est l’invitée de La grande librairie (jeudi 28 septembre 2017). En août 2016, elle a été incarcérée pour ses articles et libérée fin 2016 avant de repasser devant la justice le 31 octobre 2017 – la Turquie est au 151ème rang sur 180 pays pour la liberté de la presse.  La journaliste est à Paris. Sa présence sur le plateau secoue : elle y apparaît très fragile, atteinte dans son équilibre, dans sa chair. « Après la prison, dit-elle, j’ai mis longtemps pour être à même de dire « je », « moi ». Je suis encore toujours à moitié en prison. » Avant même de vivre cette épreuve, elle racontait dans Le Bâtiment de pierre (Actes Sud) un séjour en prison. A l’écouter c’est comme si elle n’en était sortie, ni du livre ni de sa cellule à Istanbul. Peut-on raconter tout, la torture par exemple ? lui demande François Busnel. Cela peut vite devenir pornographique, répond-elle. Mieux vaut un langage circulaire, indirect. Se déplacer dans le couloir, dire les hurlements mais ne pas pousser la porte. Elle dit très simplement qu’elle pense être quelqu’un de très passif, très axé sur elle-même, qu’elle n’a jamais décidé de résister : c’est venu tout seul comme l’écriture. Ma littérature est du côté des victimes, ajoute-t-elle. « J’ai raconté l’histoire d’autant de victimes que je le pouvais : femmes violées, arméniens, kurdes, homosexuels… »

Choisira-t-elle l’exil si elle le peut ? Non, c’est une autre prison. Sa seule patrie c’est sa langue. Elle précise : « Je me suis interdite de continuer à lire en anglais pour ne pas perdre ma langue. Je ne sais pas bien raconter les histoires, j’entends les mots, le chuchotement des mots et le rythme qui est très important et cela je ne peux le saisir que dans ma propre langue … les mots sont réduits au silence pour moi dans une langue comme l’anglais. »
Pour découvrir cette magnifique langue formidablement traduite par Julien Lapeyre de Cabanes et pour soutenir l’écrivaine insoumise, lisons-la.
Le silence même n’est plus à toi- La ville dont la cape est rouge – Le Bâtiment de pierre. Actes Sud.

Extrait – Il est tout près, dit Rilke, ce pays qui n’appartient à personne, dont les rameaux s’embrasent aux premières floraisons, et qu’on appelle la vie, nous marchons esseulés, sur ces terres, routes et pages muettes qui sont notre destin, certains ne se relevant plus (…) Et nous marchons toujours, tandis que le jour se couche et se lève, nous nous contentons de marcher, et silencieux, nous nous arrachons à la nuit… »  

 

 

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