La réalité au placard…

J’ai tout de suite eu le désir de lire Il se passe quelque chose, le recueil de chroniques parues dans le journal La Croix, de Jérôme Ferrari en l’écoutant sur France Culture. Ses textes s’intéressent tous à « un certain usage du langage, et plus exactement à la façon dont les mots perdent tout contact avec la réalité. » Cela me parait une problématique d’une urgence folle et très peu traitée. Dans sa préface, le prix Goncourt 2012 (Le sermon sur la chute de Rome) cite Hannah Arendt : « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »  Et il ajoute : « Ces lignes datent de 1951 et l’on dirait pourtant qu’elles nous décrivent. » Il revient dans une des chroniques sur la philosophe et son concept de « banalité du mal », objet de fréquents contresens, concept né de sa confrontation avec Eichmann et de son « infaillible faculté à ne s’exprimer ( …) qu’au moyen de lieux communs et de phrases toutes faites. »
Les stéréotypes, les clichés, depuis toujours (et comme disait Rolland Barthes) me fatiguent mais je suis sensible à leur malveillance potentielle depuis que j’ai travaillé sur le Cambodge. La réduction du langage, et donc de la pensée, est révélatrice de la dictature : les Khmers rouges en sont un exemple frappant.

De cette nocivité liée à l’aplatissement ou au détournement de la langue, Jérôme Ferrari nous donne donc des exemples au fil de ses réflexions sur l’actualité entre janvier et juillet 2016. Ainsi de la déchéance de la nationalité. Le tollé que la proposition provoque donne lieu à une remouture du texte: la référence à la binationalité a disparu et « une personne » pouvait être déchue si elle était condamnée pour un crime ou un délit constituant une atteinte grave à la nation. Très bien, exit la stigmatisation. Sauf que si vous ne possédez QUE la nationalité française, on ne pourra vous la retirer puisqu’on ne peut créer d’apatrides. Beau tour de passe-passe…

Autre illustration, celle sur les « éléments de langage » dont les politiques et les médiatiques ne peuvent plus se passer.  « Le lien ténu qui lie tant bien que mal les mots aux choses » se dissout. Et, cela de pair, le sens des mots dans le discours politique   « se trouve désormais totalement occulté par leur connotation psychologique. » Nicolas Sarkozy, parfaite incarnation de « cette personnalisation à outrance, mâtinée de sentimentalisme dégoulinant » en prend au passage plein sa musette. Bref (…) « la langue utilisée dans le « débat » public exhale un parfum fort désagréable, comme si la rigidité des formules toutes faites et lieux communs qui la composent étaient déjà celles d’un cadavre. » Je me demande si le succès de Mélenchon n’est pas dû en partie à ce qu’il parle « vivant »

De façon paradoxale, cette déconnexion de la langue et de la réalité, serait aggravée, selon l’auteur, par les réseaux sociaux et leur tranquille revendication de l’indifférence à la vérité. Dans un autre chronique, il revient sur internet qui en   » matière de contagion de la bêtise a pulvérisé tous les records. » C’est pas faux… Depuis, de plus, il y a eu Trump, ses tweets et les « alternative facts ».

Je disais que Sarkozy était égratigné mais il n’est pas le seul. Alain Finkielkraut en prend aussi pour son grade (cela dit, Jérôme Ferrari, le sait-il ? partage avec ce dernier une idée exigeante de l’éducation) Mais l’allumage est fait avec une bonne dose d’humour teinté d’affection, je trouve, et ce cher Alain Finkielkraut, qui souvent et quoi qu’on en dise, n’en manque pas d’humour, n’a pas dû en prendre ombrage
Car ce que je n’ai pas dit c’est que l’auteur – comme tout chroniqueur digne de ce nom – est drôle et qu’il manie la langue avec maestria : hyperboles, antiphrases, litotes… les effets de son ironie sont aux petits oignons (avec ou sans i ? voyez une autre de ses chroniques) et on rit souvent…

Dans mon Question de style, Dane Cuypers, CFPJ, un chapitre sur les clichés
Voir aussi Tourments et merveilles en pays khmer, Actes Sud

 

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