Livres buissonniers

photo nappe« Nappes-mondes – Pour une géopolitique de la relation », c’est le titre d’un livre sur le point de naître aux éditions Artefiz. Non, ce n’est pas un concept de plus qui tenterait de « faire-du-lien »… C’est l’idée géniale, généreuse, joyeuse d’une artiste atypique, Joëlle Naïm. Longtemps je l’ai croisée dans les petites rues du 19ème arrondissement, aux terrasses des cafés, penchée sur son ordinateur et, souvent, en pleine discussion avec un interlocuteur. Accoudés à une table de bistrot parisien, ils avaient créé, pour un moment éternel et éphémère, un monde à eux seuls – on le sentait rien qu’en passant.
20150911_132020Pour Joëlle Naïm, qui a gardé en elle toutes les couleurs de sa Tunisie natale quittée à neuf ans, la rencontre est l’une des grandes affaires de la vie. Peindre, jouer avec la laine (son matériau de prédilection), écrire ou faire un film, autant de voyages vers l’autre, dit-elle de sa voix douce, joliment cassée. Ce livre d’artiste en est une merveilleuse illustration : Au café donc, où elle travaille et rencontre beaucoup de gens, lui est venue il y a quelques années l’idée de faire de la nappe en papier le support d’une création commune. La nappe ou comment célébrer la rencontre, cette aventure intérieure par excellence, en offrant un lieu peu précieux et ludique, à deux, trois personnes différentes et proches, d’ici et d’ailleurs. « La nappe de bistro, ce fragile carré de papier est devenu le support de mon côté entremetteuse nomade, de mon fantasme d’ubiquité, de mes rêves d’échanges, de paix et de création », écrit-elle. Et elle poursuit : dans un bistro parisien, l’artiste algérien peut rencontrer la poétesse de Tel Aviv, l’écrivain né à Cuba présenter son ile à la peintre née en Tunisie, le Palestinien de St Jean d’Acre raconter ses souvenirs douloureux à l’italienne juive qui connaît très bien Ramallah, Gaza …
De façon réelle ou fictive (par courrier) une centaine de personnes, artistes, poètes écrivains, dont beaucoup de la Méditerranée et du Moyen-Orient, ont ainsi vécu des échanges poétiques, artistiques et humains. Résultat : 65 nappes 95 illustrations, 120 textes en 8 langues ! Et un livre « dont la réussite n’est pas seulement esthétique » se réjouit Bernard Noël qui le préface.
« Au temps de la vitesse, des nouvelles technologies, du concept et de la consommation, je résiste – et pas seulement joyeusement Je résiste avec ma lenteur, mon pinceau, mes larmes », écrit encore Joëlle. On la conjure de continuer…Parution : automne 2015 aux Editions Artefiz,
300 exemplaires numérotés (1 à 300) et signés : 30 euros
Edition de tête, 30 ex. numérotés (I à XXX) et signés + une nappe originale : 230 euros
sur le site : http://denisfizelier.wix.com/artefiz-editions

Il pleut des mains sur le Congo.Marc Wiltz est animé par deux passions : les voyages et les livres. Il les a réunies en créant sa maison d’éditions Magellan, où il publie aujourd’hui un essai plein de colère, férocement intitulé Il pleut des mains sur le Congo. Amoureux de l’Afrique où il a séjourné trois ans, il a plongé dans l’histoire qui met en scène le roi Léopold II et le calvaire d’un peuple et a décidé de partager son indignation. Comme beaucoup, je présume, j’ignorais tout du souverain belge qui régna de1865 à 1909. Résumons. Obsédé par l’idée de posséder une colonie, Léopold II parvint à s’octroyer en février 1885 un territoire de deux millions et demi de kilomètres carrés. Il n’y mit jamais les pieds mais parvint à l’exploiter jusqu’à l’os : c’est le cas de le dire avec l’ivoire puis avec le caoutchouc. Sous les apparences d’une colonisation civilisatrice qui entendait éradiquer l’esclavage que les noirs pratiquent entre eux ou qu’ils subissaient des arabes, il mit au travail forcé, même s’il n’en portait pas le nom, les populations du Congo– le nombre de ceux qui y ont laissé leur vie pourrait atteindre dix millions.
Ce qui a motivé le travail de Marc Wiltz, c’est le fait que les exactions du roi belge restent non pas ignorées – elles sont parfaitement recensées – mais passées sous silence, à pertes et profits, si l’on peut dire. C’est en publiant une biographie de Henry Morton Stanley, extraordinaire explorateur sur le fleuve Congo, qui s’acoquina un temps avec le roi, que l’intérêt de l’éditeur est éveillé. Reste à tirer le fil. Il le fait et découvre les hommes, et pas des moindres, qui, au long des années, ont pris la parole et la plume pour témoigner et dénoncer.
Il y a le révérend et historien américain, George Washington Williams, qui, en 1889, cherchant une terre d’accueil pour ses compatriotes noirs américains, découvre l’enfer congolais. Un exemple entre tant d’autres : le traitement des prisonniers frappés à l’aide d’une chicotte, un morceau de peau d’hippopotame séchée qui tue en quelques coups. De son périple, il conclut que « tous les crimes perpétrés au Congo l’ont été au nom du roi. Tromperie, fraude, vol, assassinat, mutilation et razzia sont les seuls instruments politiques de Léopold (…) »
Il y a Roger Casement, nationaliste irlandais qui finira pendu pour haute trahison (sa vie est contée par Mario Vargas Llosa dans Rêve du celte). D’abord et longtemps fervent défenseur de la « mission civilisatrice », il est nommé consul de Grande-Bretagne au Congo et chargé de faire la lumière sur le régime d’exploitation mis en place au nom de Léopold II . Communautés disparues, famines, raids armés, viols, enlèvements, fusillades… il s’avère que toutes les exactions sont commises par des fonctionnaires blancs aidés par des miliciens noirs.
Il y a Joseph Conrad qui fait du Congo le cadre grandiose et apocalyptique de son témoignage romancé Au cœur des ténèbres, « sommet de la littérature » que Marc Wiltz donne furieusement envie de lire si on ne l’a, comme moi, jamais fait. En 1927, André Gide dédicacera son Voyage au Congo à Joseph Conrad.
Il y a le formidable et incorruptible journaliste franco-britannique Edmund Dene Morel qui créera une association dans le but d’alerter l’opinion. Association que soutiendra l’écrivain américain Mark Twain  en publiant en 1905 un pamphlet à l’ironie mordante, Le Soliloque du roi Léopold – ce sera le coup de grâce pour ce dernier, contraint, en 1908, de rendre « son » Congo à la Belgique : « Le régime de Léopold est mort sous les mots. » Mais aussi sous les photos de mains coupées illustrant la première édition du Soliloque, pratique atroce qui serait née sous l’ l’impulsion d’un fonctionnaire pour punir ceux qui n’avaient pas assuré leur quota de production de caoutchouc. Un autre écrivain mènera l’enquête, sir Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, qui publie en 1909 Le crime du Congo belge. Il le considère comme « le plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l’humanité ». Et le prouve dans un récit construit comme un très long reportage. Enfin, l’ouvrage de l’historien américain Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold, paru en 1998, reconstitue définitivement tous les éléments, toutes les scènes du cauchemard congolais. L’éditeur est le dernier maillon de cette chaine et il fait le job avec beaucoup de rigueur et de conviction, en nourrissant son texte de ses admirations (et y a-t-il sentiment plus porteur? ) pour les personnalités, les personnages pourrait-on dire, de cette épopée justicière. Et il ne s’arrête pas là puisqu’il lance ces jours-ci une pétition pour que disparaisse à Paris l’avenue Léopold II. Son livre est en effet avant tout une question : pourquoi les morts du Congo, victimes de Léopold II roi des Belges, souvent encore qualifié d’humaniste ou de bienfaiteur de l’Afrique, ont disparu sans laisser de traces. Volatilisés. Pas une ligne dans les livres d’histoire. Aucun souvenir dans la mémoire des peuples. Et des rues et statues belges en veux-tu en-voilà. À croire que l’existence même de ce crime de masse insensé, qui a précédé tous les autres que l’on sait, est sujette à caution. Pourtant, ce fait historique s’est déroulé au vu et au su de tous, décidé en plein coeur de l’Europe consciente, documentée, active. Tout a été écrit, lu, dénoncé, prouvé, argumenté. Reste à le faire savoir…
Il pleut des mains sur le Congo. Marc Wiltz. Magellan
Signer la pétition pour la suppression de l’avenue parisienne Léopold II :
https://www.change.org/p/m-fran%C3%A7ois-hollande-pr%C3%A9sident-de-la-r%C3%A9publique-d%C3%A9baptisez-l-avenue-l%C3%A9opold-ii

 

 

Une pensée sur “Livres buissonniers”

  1. Bravo pour cette rubrique sur les livres, toujours passionnante!!
    j’avais lu « les fantomes du roi Léopold » et je me suis toujours demande pourquoi ces crimes odieux n’étaient pas plus connus du grand public .

    J’adore, aussi, les citations d’Albert Cohen sur Paris et, de façon générale, la liberté de ton de ce blog, qui a l’art d’attiser ma curiosité, et d’aborder, avec humour et fantaisie, des sujets profonds.

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