Négociable ?

Je lis dans la foulée un papier de Pascal Bruckner dans Le Monde du 26 février et une interview d’Abad Al Malik dans Télérama du 18 février. Tous les deux font un sort au mot « négociable » et touchent, il me semble, le coeur du débat. Que dit le philosophe connu pour ses positions souvent politiquement incorrectes que personnellement je trouve courageuses et lucides ? D’abord son ton est très modéré : « On peut comprendre l’embarras d’un musulman, d’un juif, d’un chrétien, écrit-il,  dans un environnement qui ne l’est pas« . Mais le brillant polémiste qu’il est reprend vite la plume. Alors certes, il s’emballe, dans la forme, mais sur le fond il a raison :  » Tel qu’il (le mode de vie occidental)  existe pourtant dans son imperfection, il semble préférable à ce qui se faisait jadis. Nous n’allons pas reléguer les femmes au foyer, couvrir leurs têtes, allonger leurs jupes, embastiller les homosexuels, interdire l’alcool, limiter la liberté d’expression, bannir les caricatures religieuses, censurer le cinéma, le théâtre.  Selon Pascal Bruckner le vrai moteur des djihadistes serait le refus – parce qu’ils en ont peur – de tous les progrès de la liberté. Il conclut ainsi :  » Il ne s’agit pas d’islamiser l’Europe mais d’européaniser l’islam : en faire une religion parmi d’autres, dotée des mêmes droits et devoirs. (…) Pour cette tâche de longue haleine, il faut commencer par ne pas capituler, ne pas renier le coeur de notre héritage : l’esprit d’examen, l’égalité des sexes, la discrétion religieuse, le respect des droits et des libertés individuelles. Ces principes là ne sont tout simplement pas négociables. »

Abd Al Malik, de son côté, est interviewé par Télérama pour le petit livre qu’il vient d’écrire, « Place de la République, pour une spiritualité laïque » .  Il parle de la cité :  « On intègre vite le sentiment d’être des Français de seconde zone« . Mais il ajoute très vite aussi qu’il a rencontré des enseignants qui ont cru en lui. Et sur France Inter, il y a quelques jours, il soulignait avec force qu’il avait été sauvé par la spiritualité laïque telle que son titre la revendique : Camus par exemple. Pourtant quand on lui demande pourquoi, tout en condamnant les attentats, il accuse Charlie Hebdo d’avoir  » contribué à la progression de l’islamophobie » et s’il souhaite des limites à la liberté d’expression, voici ce qu’il répond : « J’écris aussi que les caricatures sont un acte démocratique par excellence, un éclatant symbole de la liberté. Mais je veux parler de responsabilité : ce n’est pas parce qu’on peut tout faire que l’on doit tout faire. La liberté d’expression est un principe mais j’estime qu’elle n’est pas « non négociable ». Sur France Inter, il précisait   : « Que vaut une liberté d’expression qui menace la fraternité ?  » Et quand Patrick Cohen lui faisait remarquer que l’obsession du journal satirique sur l’islam n’était pas vraiment justifiée sachant qu’il y avait eu sept « unes » sur ce sujet en dix ans, il ne répondait rien revenant au contexte actuel pour justifier  son appel à la modération.

Ce n’est pas faux, le contexte est lourd mais quand même je me suis sentie un peu mal à l’aise avec les propos du jeune écrivain. Il m’embrouillait. Oui ! les caricatures sont un éclatant symbole de la liberté, mais non ! il ne faut pas en faire sur l’islam… J’ai brièvement pensé à l’habileté de Tariq Ramadan et j’en ai eu plutôt mauvaise conscience. Et voilà que, dans le Télérama suivant,  le courriel d’un auditeur l’exprime clairement faisant cette  comparaison en soulignant  la  virtuosité du double langage,  avant d’écrire  : « (…) la liberté d’expression est un principe MAIS… », toujours ce MAIS qui revient à dire que l’islam ne doit pas être critiqué, finalement que les assassins avaient raison (…) ».  J’ai connu le jeune rappeur, il n’était pas célèbre à l’époque, en 2003, lors d’un voyage à Auschwitz à l’initiative d’ Emile Shoufani, arabe, curé de Nazareth : il s’agissait d’emmener sur les lieux de la Shoah un groupe de jeunes  Arabes israéliens et juifs accompagnés de rescapés. Objectif : faire entendre la grande peur historique des juifs encore présente aujourd’hui. Le voyage avait donné lieu à un livre chez Albin Michel « « Un Arabe face à Auschwitz » (livre qui à l’origine avaient pour rédacteurs Victor Malka et moi-même avant que Jean Mouttapa ne récupère le bébé) ). Abd Al Malik faisait partie du voyage. Dans le bus qui nous emmenaient à Cracovie, les jeunes, juifs et musulmans, avaient énormément discuté. J’entends encore Abd Al Malik expliquer à quel point les deux cultures étaient proches. Il s’en était suivi un joyeux charivari avec des chants, des blagues, des échanges de recettes … C’était très chouette ! Je m’étais dit que ce jeune Français qui avait tout pour lui – physique, voix, charisme, intelligence, générosité – irait loin…  La langue de bois n’est pas pour vous cher Abd Al Malik…

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un commentaire de Tisha
Je ne résiste pas à livrer ici le commentaire de l’un des membres de mon comité de rédaction qui manie la dérision avec un certain talent. « Pas d’accord avec Pascal (les ressemblances de nos pères respectifs m’autorisent cette familiarité) et tout à fait d’accord avec Abd Al : la liberté d’expression oui, mais dans les limites de la république des croyants… Mon coeur saigne à chaque représentation du Père Noël car chacun sait qu’à l’instar de son collègue, Dieu, le Père Noël est invisible et ne peux être représenté. Et pourtant chaque année c’est le miracle : il est en même temps dans toutes les cheminées sans que personne ne le voit pour nous déposer des cadeaux à la con.  Et sans se brûler le cul.  Formidable non ?  »

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un commentaire  de May
Merci Dane, pour la diversité stimulante de tes articles . Je te signale l’excellent hors-série « Le Coran » publié par Philosophies Magazine …je retourne d’ailleurs actuellement vers les basiques de la philo et son incontournable exigence d’ ‘affuter notre esprit critique .
************************************************************************************ un commentaire d’Annick
Ce n’est pas parce qu on a le droit de tout faire qu on peut tout faire »: évidemment!
Mille raisons de moduler, d’adapter , de patienter même, en fonction de l évolution des choses; en un mot de réfléchir, et notamment aux autres, avant de foncer dans le mur.
Parfois on se demande si le bon sens, ça existe!
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Une pensée sur “Négociable ?”

  1. Pauvre Abd El Malik, partout vilipendé pour sa distinction pourtant essentielle entre liberté et responsabilité! Ceux qui se gendarment si fort font en général partie de la classe et de la culture dominante: ils sont blancs, hommes et intellectuels. C’est un aspect des choses peu regardé.

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