Sur la route du Festival 5

L’image manquante. Dimanche 23 novembre. C’est le film le plus abouti et le plus bouleversant de Rithy Panh. Peu de temps avant, en 2012, était sorti le livre que le réalisateur a écrit avec Christophe Bataille « L’élimination ». (Grasset). Le Monde avait titré « Rithy Panh sort de la nuit khmère ». C’était parfaitement cela et le film aussi : s’est enfin réalisé le désir profond, vital, du cinéaste de sortir de la tragédie khmère en faisant œuvre non plus seulement de documentaires (encore qu’ils soient exceptionnels depuis  S21, la machine de mort khmère rouge jusqu’à Duch, le maître des forges de l’enfer programmé dans notre Festival 2012), mais oeuvre tour court.  A la fois complètement personnelle (ce qui n’avait jamais été le cas) et magnifiquement transcendée. Formidable inspiration que celle des figurines d’argile – nées des mains  de Sarith Mang – qui viennent remplacer les images à jamais manquantes de la barbarie du régime. Le beau texte du film écrit par Christophe Bataille est également paru chez Grasset.

Le procès de Nuon Chea et Khieu Samphan. Le 7 août 2014, au Tribunal international, à Phnom Penh, Nuon Chea, 88 ans, bras droit de Pol Pot, et Khieu Samphan, 83 ans, ex-chef de l’Etat du « Kampuchea démocratique », le « nouveau » Cambodge des Khmers rouges, étaient condamnés à perpétuité pour crimes contre l’humanité. Auraient du être aussi sur les bancs des accusés Ieng Sary, ancien ministre des affaires étrangères du régime, décédé en 2013, et sa femme  Ieng Thirith, ex ministre des affaires sociales, qui a été eN remise en liberté pour démence sénile. Je me souviens, enquêtant pour  Tourments et merveilles en pays khmer en 2008  à Phnom Penh du moment où j’ai appris que, cette fois, ça y était, le procès contesté, remis, empêché, depuis des années, aurait bien lieu et commencerait par la comparution de Douch. En février 2013 , le directeur du centre d’extermination S21 était condamné en févier 2012 à la perpétuité.
Quarante après, l’utopie meurtrière, qui dura et trois ans huit mois et vingt jours et tua près de 2 millions de personnes, soit un tiers de la population, est donc entrée, bon gré mal gré, dans la mémoire historique de l’humanité. Ce qui ne saurait, même si les conditions furent plus qu’imparfaites, être un mal. Un avis qui n’est pas partagé par tout le monde. Ce point sera peut-être abordé , comme il le fut au Festival 2012, au ciné-philo qui suivra la projection de L’image manquante.

Mille jours à Saigon. Dimanche 23 novembre. . Prix du meilleur documentaire au Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul 2014, ce film apparemment modeste. sans effet, sans pathos,  vous embarque et vous laisse  une tristesse  et en même temps une douceur au coeur  – car les choses sont enfin dites. En 1961, Marcelino Truong a quatre ans lorsqu’il découvre Saigon. Son père, diplomate vietnamien marié à une Française, vient d’être nommé à la tête de l’agence de presse sud-vietnamienne. Issu d’une famille catholique, anticommuniste, c’est un proche du président Diêm qui dirige avec poigne la jeune république du Vietnam (le Sud-Vietnam), alliée aux Etats-Unis dans sa lutte contre la guérilla « rouge ». Cinquante ans plus tard, Marcelino Truong, devenu un illustrateur réputé, entreprend le récit de ses souvenirs d’enfance à Saigon entre 1961 et 1963 dans un roman graphique . Le film, entre documentaire, reportage et autobiographie, suit le travail du dessinateur sur ce livre, « Une si jolie petite guerre » qu’il est en train de réaliser.
Mille jours à Saigon nous immerge dans cette période peu connue  du début de  la guerre du Vietnam, tout en suivant le cheminement intérieur d’un artiste qui cherche à comprendre l’histoire de sa famille et à travers elle un éclat de la grande Histoire. A cela vient s’ajouter le grand plaisir pour le spectateur d’entrer dans le processus de création, dans les gestes mêmes de l’artiste.

La Colline des anges- retour au Vietnam 1972-1992. Trente ans plus tard, en 1992, le photographe Raymond Depardon et le journaliste Jean-Claude Guillebaud retournent dans ce Vietnam qu’ils ont quitté en 1972 , juste après l’offensive du Giap sur le 17ème parallèle. Extraits du livre réédité chez Points /
« C’est ici que beaucoup d’entre nous sont nés au journalisme. C’est à Saigon qu’ils ont affronté « en grand » les ambiguïtés du témoignage, l’anxiété de ce métier, cette solitude inquiète du reporter qui, par la suite, les a tenus à distance des solidarités militantes, comme en exil. On a tant polémiqué plus tard sur les « erreurs » d’untel, sur les « aveuglements » ou les « tricheries » d’un autre qu’on a peu parlé des silencieux. Les circonspects, les mieux renseignés qui pataugeaient plus modestement dans le doute et n’eurent rien à « confesser ». J’en étais. Quand les reporters revenaient de Saigon jadis, ils étaient trop éclaboussés par les événements pour avoir les idées nettes. les témoignages qu’ils ramenaient étaient pointillistes, incongrus, trop contradictoires pour être enfournés dans la chaudière des manifs. La conscience des militants était impitoyablement limpide : le Bien, le mal, le Noir, le blanc, tout ça… »
(…)
« Sous les arbres, en face du ministère des Affaires étrangères, un grand rassemblement d’hommes, âgés pour la plupart, dénote dans cette ville en liberté surveillée. Assis dans l’herbe, appuyés sur des vélos ou debout, ils s’agglutinent en petits groupes bavards. Manifestation quelconque ? Grève d’employés ? En réalité, ce rassemblement est un rituel quotidien qui fait partie du paysage. Tous ces hommes appartiennent à l’ancienne armée du Sud-Vietnam ou à l’administration proaméricaine que les communistes appelaient « fantoche ». Ils ont séjourné dans des camps de rééducation avant d’être amnistiés. Interdits de travail, empêchés ou insoucieux de réinsertion, ils flottent dans une absence qui les a vieillis. Pendant des années, ils ont vécu dans l’espoir vague d’un visa pour l’Amérique, l’Australie ou la France. On leur disait : « Revenez demain.  » C’est ainsi qu’ils ont pris l’habitude de se retrouver devant le ministère des Affaires étrangères. L’espoir d’un visa s’est évanoui, mais l’habitude est restée. Les voilà devenues les âmes mortes du Vietnam, les « fantoches » du centre-ville, les fantômes inoffensifs du « temps d’avant » (…)  A leur sujet, les Vietnamiens  ont inventé une expression apitoyée et moqueuse : « Ho don bio », textuellement « Ceux qui attendent le vent ». Mais quel vent? Quand ils parlent aux étrangers, les gens du Sud refusent de choisir entre les deux formules :  » chute de Saigon » ou  » libération d’Hô Chi Minh Ville ». Ils disent  » avant 1975″ pour désigner cette période imprécise qui va, grosso modo, des accords de Genève (1954) à la débandade des hélicos Huey sur le toit de l’ambassade US à Saigon (avril 1975). »

Et  si vous voulez comprendre la difficile relation Vietnam-Cambodge, lisez le chapitre « Les frères ennemis  » extrait  de l’Impertinent du Cambodge, François Ponchaud, entretiens avec Dane Cuypers (Magellan) en le chargeant  ci-dessous (disponible dans quelques heures)

Repères historiques  :
26 octobre 1955 : proclamation de le République du Sud-Vietnam
20 décembre 1960 : création à Hanoi du front de libération du Sud
1er décembre 1961 : Kennedy autorise des opérations des « Forces spéciales au Nord.
15 000 conseillers US au Sud
8 février 1962 : création du commandement militaire US au Sud-vietnam
1er novembre 1963 : coup d’Etat à Saigon avec l’assistance des Américains. Assassinat du président catholique Diem
22 novembre 1063 : assassinat de Kennedy. Johnson président des Etats-Unis
6 février 1965 : premiers bombardements US au Nord-Vietnam
30 janvier 1068 : offensive vietcong pendant la fête du Tel
avril 1968 : arrêt total des bombardements US sur le Nord
1er décembre 1968 : 550 000 soldats américains au Sud-Vietnam
3 septembre 1969 : mort d’Ho Chi Minh
30 mars 1970 : opérations américano-sud-vietnamiennes au Cambodge
7 octobre 1970: Nixon propose un cessez-le-feu
30 mars 1971 : offensive communiste au Sud-Vietnam
6 avril 1972 : reprise des bombardements américains
23 janvier 1973 : Accords de Paris
29 mars 1973 : départ des dernières troupes américaines du Sud-Vietnam
17 avril 1975 : entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh au Cambodge
30 avril 1975  : entrée des troupes communistes dans Saigon
(source Le Figaro magazine)

Tout le programme du Festival, jours et horaires,  en cliquant sur :
Visages du Cambodge_2014

 

 

 

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