Le salaire de la faim

Sortie d’usine, environs de Phnom Penh, dans le bus (photo D. Cuypers)

Au Nouveau Latina, (cinéma à fréquenter : sa programmation, son engagement, son délicieux café à l’étage, rue du Temple), j’ai vu fin septembre deux films sur la condition ouvrière en Asie. Le premier, Cambodge –  Le salaire de la faim, celui  des ouvrières textiles, réalisé par le collectif Ethique sur étiquette, en dit beaucoup en vingt minutes. Vous pouvez le visionner sur https//vimeo.com/49592343. Le second, 45 minutes,  « Asie, le réveil ouvrier », de Michaël Sztanke,  brosse un tableau  plus large et plus analytique –  le film  est sur les réseaux sociaux, me dit le réalisateur qui s’emploie à le commercialiser

La soirée se déroulait sous l’égide d’Altermondes – revue trimestrielle de solidarité internationale. Je ne l’avais jamais lue : c’est mieux que bien. (www.altermondes.org,  tel 01 44 72 89 72)  A la une du  numéro 35 qui vient de sortir, un excellent dossier : Vivre de son travail, est-ce trop demander ?

Moins cher qu’une barquette de fraises. La revue et les deux films nous font réfléchir à nos achats de fringues : un tee-shirt moins cher qu’une barquette de fraises voire qu’un pamplemousse, c’est irrésistible, pas la peine de le nier. Il ne s’agit pas de renoncer au « made in Cambodia ou Bangladesh », mais au moins de savoir de quoi tout ça est tissé. Et peut-être d’agir. Dans toute l’Asie du sud-est,  les salaires sont scandaleusement bas qui  représentent 1,5 à 3% du prix du vêtement ! En Chine, bien que les syndicats libres soient interdits, ils tentent d’exister et  les rémunérations  sont passées sous la pression sociale grandissante à 200 euros par mois. (Un des intervenants nous informe que FO est en France le seul syndicat à entretenir des relations avec les syndicats chinois libres…).  Cette augmentation et la baisse de l’activité économique ont amené des centaines d’entreprises à fermer leurs portes. Et à délocaliser : au Cambodge par exemple où le salaire tourne autour d’une soixantaine de dollars avec des conditions de travail exécrables, et souvent des contrats de trois mois. Les ouvrières (91% des employés sont des femmes ) ne peuvent pas s’en sortir  : une fois payées la chambre, les vêtements, les produits d’hygiène, reste autour de 30 euros pour la nourriture .

Des évanouissements dans les usines. On ne mange pas à Phnom Penh ou dans ses environs  avec 1 dollar par jour. Les ouvrières, qui  travaillent 10 à 12h et pèsent autour de  50 kilos, devraient bénéficier de 2200 calories.  Elles en sont loin. On a relevé beaucoup d’évanouissements dû à un taux de glycémie trop bas –  un rapport de la marque H&M (qui se fournit au pays khmer) les  a mis  sur le compte d’une hystérie collective  et du stress ! Le stress, elles vivent avec et pour le reste, les imprévus, les maladies, l’argent à la famille, elles empruntent. On voit dans Le salaire de la faim une très jeune femme qui pleure de ne  pas se sortir de ses dettes – et puis soudain une camarade lui dit quelque chose de drôle sans doute  et n u adorable sourire à la cambodgienne éclaire de façon enfantine tout son visage.

Cambodge, Corée, Bangladesh, et sans doute bientôt la Birmanie,  sont donc devenus les sous-traitants des patrons chinois. Au Bangladesh, l’opinion avait été alertée par  l’incendie de l’usine de Tazreen en novembre 2012, puis l’effondrement en avril 2013  de Rana Plaza à Savan tuant plus de 1200 personnes. Selon Eglises d’Asie, le Bangladesh, deuxième exportateur mondial de vêtements (après la Chine), emploie dans ses 4500 usines textiles plus de 3 millions d’employés (dont 70 % de femmes) représentant  80% de ses exportations annuelles. Mais les ouvriers  ne gagnent qu’un salaire de base mensuel de 3 000 taka (28 euros) – soit l’un des plus bas au monde, un montant dérisoire qui a pourtant été obtenu de haute lutte en août 2010 après des mois de manifestations très violentes. Les ouvriers demandent aujourd’hui un salaire de 100 dollars par mois (73 euros) ; les industriels affirment ne pouvoir accorder qu’une augmentation de 20 % (soit 5 euros) en raison de la conjoncture économique mondiale. « Une famille de quatre personnes a besoin d’au moins 182 euros par mois, pour seulement survivre et ne pas mourir de faim » s’indigne un économiste bangladais. Au moment où j’écrivais ces lignes, des manifestations étaient violemment réprimées. Pour en savoir plus, suivre  le lien avec un Ctrl +clic  http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/bangladesh/2013-09-25-les-ouvriers-du-textile-poursuivent-leurs-protestations

Les femmes s’affranchissent. Pour revenir au Cambodge, M&V – sous-traitant entre autres de  H&M et Zara – emploie près de 10 000 ouvrières  payées trois fois moins cher qu’en Chine. En octobre 2011, cependant, l’usine a dû faire face aux 5000 ouvrières  en colère d’une de ses deux usines. Car, malgré tout, le Cambodge bénéficie de la liberté syndicale et, petit à petit, ces jeunes femmes, venues de la campagne, et peu habituées à prendre la parole et encore moins le pouvoir dans une société qui ne leur donnent pas volontiers, s’aguerrissent, s’affranchissent. Dans le dossier d’ Altermondes,  la journaliste Anne-Laure Porée,  rapportant les propos  de trois d’entre elles, rappelle  que cette population – 500 à 700 000 sur 14 millions d’habitants – a  pesé  dans les élections législatives fin juillet où l’opposition, qui  a  connu une percée historique, a mis dans ses promesses le salaire des ouvriers à 150 dollars par  mois.

La pression sur les marques. Que pouvons-nous faire nous, consommateurs ? Pas de boycott, qui serait la pire des solutions, mais des actions auprès des grandes marques (1). Par exemple auprès de H&M, Zara, Levis, Gap qui se fournissent massivement au Cambodge. Le Collectif Ethique sur l’étiquette affirme qu’elles ont les moyens d’améliorer la situation des travailleurs même si elles avancent de nombreuses excuses pour ne pas augmenter les salaires à un niveau vital (2). Le collectif  se mobilise pour  demander aux entreprises présentes en France et aux grandes marques françaises et internationales de veiller aux conditions de production des marchandises qu’elles commercialisent. Allez faire un tour sur le site www.ethique-sur-etiquette.org. Il y a peut-être moyen d’être un jour fiers de nos jolis tee-shirt made in Cambodia.

(1) ce que  David Eloy rapporte dans le numéro 35 d’Altermondes nous y encourage :  C’est parce qu’en réaction à la tragédie de Rana Plaza, plus d’un million de personnes, à travers le monde, ont signé la pétition relayée par Avaaz et Change.org que, le 23 mai, 38 multinationales se fournissant au Bangladesh ont signé, avec IndustriALL et sept fédérations syndicales bangladaises un accord contraignant sur la sécurité des usines textile.

(2) Le salaire minimum vital – Asia floor wage – est une campagne forte de 18 pays membres qui établit un salaire minimum standard à travers l’Asie, calculé en fonction des monnaies et du coût de la vie.

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