Le cannibalisme de la bonté

Dimanche d’été. Après ma gym (une merveille, en plein air, au parc des Buttes Chaumont, avec les JTB, tel ), le petit déj au bistro. Sacré. Surtout s’il fait beau. C’est le cas. Après une semaine éprouvante pour mon ego, je vais recharger mes batteries solaires. A la table à côté de moi, un SDF soufflant dans un  grand mouchoir crado, tirant sur une clope mal roulée, lisant une  vieille page jaunie de journal . Pour une fois aucune empathie –  c’est qu’il est sur mon territoire et pas sur son trottoir… Je m’entends dire  à voix basse : «  ça fait peur » ! Oui, je ne le pense pas,  je le dis. Je tente de me rassurer : il ne m’a pas entendu. J’ai grande honte.  Je n’ai pas encore lu le livre de Pascal Bruckner.

Quelques temps plus tard, je vais prendre le train pour Marseille. A la station Hôtel de ville, la ligne 1 est fermée : je vire sur Chatelet, le tapis roulant  est lui aussi hors d’usage. J’accélère . Nos trajectoires se croisent- sur un espace pourtant  large. J’essaie de dévier, pas lui, au contraire il  heurte volontairement, violemment, deux fois de suite de son épaule, la droite ou la gauche, je ne sais pas, mais sur la mienne, la gauche, cela me fait mal, (souvenir de bras cassé : non ! on ne me fait pas mal là ) ;  son regard est d’une grande mauvaiseté,  il a envie de me pulvériser. Je repars, je flageole un peu. Nettement moins envie de donner pendant quelques semaines aux SDF que je croise, à part les « miens » de mon quartier qui, à leur façon, m’exténuent aussi : leur reconnaissance disproportionnée – et pourquoi je ne tente rien de plus pour les aider ?  Quand je tamponne le gars au Chatelet,  je suis en train de lire Bruckner.

Je rentre à reculons dans  La maison des anges (Grasset). Je résiste à la montée phobique de son héros Antonin vis-à-vis des SDF, jusqu’à sa décision de les éliminer…. Mon éducation à l’ombre des cornettes dans la noble institution de La Providence me retient. A partir de l’entrée en scène de la grande sœur sexy de mère Teresa, je ne résiste plus, je suis embarquée. Et pire je ris – de bon cœur ? peut-être pas encore, mais je ris. Car l’auteur de Parias, de L’euphorie perpétuelle (un essai décapant sur le devoir de bonheur) ou de Mon petit mari, n’a pas la plume dans sa poche. Et un sens de la formule irrésistible. Parlant de la madone des paumés : « Elle ignorait la notion de dégoût. Elle débouchait les WC avec le même allant qu’elle mettait le couvert. » Je dois dire  que Pascal  Bruckner, qui fut d’une générosité remarquable  au cours d’une interview où j’avais omis de désenclencher la touche « pause » du magnéto, cet auteur  donc me réussit : il calme en moi la crainte  (toujours La Providence !) des mauvaises pensées…

Si vous aimez Paris, celui d’un matin de printemps – « C’était  un de ces jours féériques où Paris vous suffoque, prodigue ses splendeurs sans compter. » -, si vous aimez Paris, accrochez-vous. Un clochard qui vient vomir sur les pieds des futurs acquéreurs d’ appartement de luxe fait rater à Antonin une vente quasi bouclée.  Antonin, élevé par des parents de gauche,  personnage obsédé d’ordre et de propreté, vient de découvrir un autre Paris : « Une autre ville émergeait, pouilleuse, loin de la capitale poudrée, ripolinée qu’on vendait aux touristes. »  Le héros se transforme « en détective de la mouise », il fréquente les quais de Seine, les abords des gares, tous les lieux où pousse la mauvaise herbe, celle de la misère. Il s’enfonce dans « le grand cloaque de Paris », mu par sa rage et son projet d’éradication.

L’auteur aurait pu s’essouffler dans cette descente fielleuse en enfer mais, eureka,  à la mi-temps du livre, entre Isolde de Hauteluce, née de parents d’extrême droite, diva de l’humanitaire français (…) restée plusieurs années chez Mère Teresa à Patna et à Calcutta, elle avait aussi été blessée par balle, au bras gauche lors d’une fusillade à Freetown (…) . Celui qui se croit élu pour purger la capitale de sa vermine va se retrouver (je vous laisse découvrir comment) dans La  Maison des anges, une association d’aide  que cette « Notre Dame des affligés « a créée dans le 9-3.

Mais, avant de vous lancer, sachez bien que les bons sentiments ne sont pas au programme.  A  La Grande Librairie  sur La 5, avant l’été, l’auteur (toujours aussi beau gosse ) s’en expliquait. A la question de François Busnel «  Vous ne croyez plus à la grandeur d’âme à la générosité ? » il répondait : « Si, il y en a. Mais un certain nombre de gens sont mus par des pulsions un peu plus troubles et notamment on voit beaucoup d’humanitaires qui ont le souci de devenir les propriétaires de  la souffrance de l’autre et qui, au fond, ont besoin que des gens soient malheureux pour leur rendre service. Ce ne sont plus alors des misérables qui ont besoin qu’on leur tende la main, ce sont des généreux qui ont besoin à tout prix des misérables pour les aider ; d’ailleurs, dans les associations, on est très conscient de cette perversion possible de la charité qui à un certain moment rate son but et devient en quelque sorte une gourmandise du malheur. Il y a un cannibalisme de la bonté. J’ai fait beaucoup de missions au Pakistan en Afrique :  dès que ça va mal, il y a des gens  qui foncent comme des corbeaux sur une charogne. »

Plus loin dans l’entretien, le romancier raconte qu’il a  rencontré mère Térésa en 1984 à Calcutta :  « (…) c’est vrai que son visage ne respirait pas la bonté ; il y avait une sorte de méchanceté presque inconsciente dans ce visage et j’ai appris par la suite que ses mouroirs étaient aussi  des salle d’attente pour envoyer les âmes vers Dieu. C’était ambivalent. Il  y a parfois une sorte de cruauté des humanitaires très intéressante du point de vue du romancier. « 

Car il le rappelle : ce livre n’est pas un essai mais un polar. Je ne crois pas, car les polars m’ennuient : c’est une fiction qui s’autorise à explorer les méandres de nos motivations les plus altruistes et qui dérange bigrement. Je vous laisse lire comment finira l’horrible Antonin (vous vous en doutez bien un peu…). Je vous laisse aussi – car je n’en sais rien –  tirer morale ou conclusion sur le « bon comportement » face aux exclus, dont, selon Bruckner, nous aurions tous plus ou moins peur de faire partie un jour. La seule chose dont je suis sûre, c’est qu’on ne peut pas fermer les yeux et se cacher derrière l’argument : les pouvoirs publics n’ont qu’à agir-  même si c’est aussi  vrai .

PS. Le lendemain de la rédaction de cet article, à une terrasse, une vieille dame fait la manche. Je viens de donner, je rechigne. Mes deux jeunes voisines lui offrent une viennoiserie et une pièce. La vieille dame leur explique qu’elle sort des bain- douches et que cela lui a coûté 3,50 euros – elle n’avait pas toute la somme, un autre client a pays pour elle. Les jeunes femmes s’étonnent que cela ne soit pas gratuit. La vieille dame ajoute que son tee-shirt lui a coûté 6 euros. Nous nous écrions en cœur : beaucoup trop cher ! J’ajoute  qu’au marché de la Place des Fêtes, il y en a à 2 euros, de jolis qui plus est. Une des filles sort son smartphone et trouve la liste des bains-douches gratuits à Paris. Celui de la Place des Fêtes l’est. Elles rattrapent leur protégée pour le lui dire. Cela me semble pas mal tout ça. On peut dire aussi que c’est du bricolage et de la bonne conscience à pas cher ? Encore une fois je ne sais pas.

 

 

Une pensée sur “Le cannibalisme de la bonté”

  1. Et bien, après Parias, ça a l’air de lui ressembler côté « french » ? c’est du même style ? en tout cas tu me donnes sérieusement envie de le lire. Nous avions beaucoup écrit en Inde sur le thème : « je donne ? je donne pas ? » avec Philippe Renard pour évacuer tous ces traumatismes de mendiants pantelants ou de gamins accrocheurs « one rupee ».
    Si tu as envie de te changer les idées, va donc faire un tour sur mon blog voir l’installation du nouveau pont à Lyon, une merveille technologique, et pour pas un rond.(bijoliane.blogspot.com)

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