L'Ethno-roman de Tobie Nathan

Il est né en Egypte en 1948, l’année de la création d’Israël. Comme moi. Arrivé en 1958 en France, après un détour par l’Italie, (les Juifs d’Egypte furent chassés jusqu’au dernier en 56 après la crise de Suez), en 1968 il était étudiant à La Sorbonne. Comme moi. Je ne l’ai pas croisé. Il aurait pu – j’étais à l’époque fort jolie – me draguer, séducteur qu’il était et qu’il est resté. Non,  c’est en 1996 que je l’ai rencontré : une interview pour Télérama, sans doute l’une des plus difficiles que j’ai faites. Ethnopsychiatre, formé par Georges Devereux, il est aussi essayiste et romancier. Il vient de publier un Ethno-roman, à savoir  une autobiographie mâtinée de quelques textes passionnants sur des séances de thérapie et des rencontres aux  bouts du monde, là où règnent les sorciers, les guérisseurs la magie, les amulettes, les talismans, les transes…  Car un ethnopsychiatre se sert de tout ça, de ces croyances et pratiques-là qu’il tisse au « ça » de la doxa psychanalytique freudienne

Freud, il l’a lu  à 15 ans et il estime, avec son sens de la formule et de la démesure qui enchante ou exaspère, que c’est « une lecture pour adolescents » tant ces derniers sont obsédés par la sexualité. Comme Freud.  A 18 ans, c’est décidé, il sera psychanalyste. Le livre nous raconte sa quête identitaire et professionnelle. De ses amours juvéniles, il dit joliment :  « Au fond, je ne collectionnais pas les femmes, mais les récits et les rêve, et j’avais appris que ces récits ne pouvaient se cueillir qu’au décours  d’une nuit d’amour. »

Il y a, le fait est, de forts beaux moments dans le livre :  ainsi des souvenirs de sa mère et de son père faisant revivre une enfance où la judéité et la culture arabe (la langue, les saveurs, les parfums) ne sont pas le moins du monde antagonistes et ouvrent l’enfant à la différence – par exemple ce souvenir où sa mère, « Rena, d’une grande intelligence, « qui ne croyait ni à Dieu ni à diable », prononçait une formule avant de verser dans l’évier l’huile bouillante des frites : destour ya s’harb el ard –  qu’il en soit selon votre loi, propriétaire du sol… Au « pourquoi ? » de son fils, elle répondait simplement « C’est mieux ! » C’est mieux de ménager les esprits car on ne sait jamais. Des années plus tard  djinns et génies s’inviteront aux consultations de celui qui sera devenu ethnopsychiatre. Le portrait de Rena, est magnifique : une  femme « pétrie de curiosité, passionnée, virtuose jusqu’au romantisme » qui ne pense « qu’à apprendre et transmettre « Ma mère c’était George Sand » écrit-il. Et plus loin « Ma mère c’était Sarah Bernhardt ! » Et encore :  Ma mère c’était Shirley Temple dans les films des années 30 . On lit entre les lignes qu’il ne s’en « libérera » que tardivement.  Un peu longue à mon sens est  l’histoire de son nom Tobie Nathan ; héritier de générations de rabbins et fier de l’être, il se définit comme un juif « au naturel ». La  figure du père, qui n’en voulut jamais à ses fils de ne pas prier, lui qui avait « un amour de Dieu bien tempéré » et qui à l’âge de 44 ans dut reconstruire sa vie de fond en comble, est très émouvante.

Très beau portrait aussi de  Georges Devereux. Et fascinante la relation  entre le maître et l’élève. L’homme est à la fois génial et névrosé jusqu’à l’os, mais, dit Tobie Nathan : «  J’ai évité les dérives les plus violentes qui ont succédé à mai 68, les  violences politiques et la toxicomanie, parce que Georges Devereux m’a capturé, kidnappé (…) » Cet  anarchiste de droite inventa l’ethnopsychiatrie qui, donc, tient compte des différences culturelles et religieuses pour soigner les  patients – Tobie Nathan créera une consultation de ce type à Bobigny puis à Saint-Denis – c’est là que j’assisterai à des séances de thérapie et l’interwiewrai.  La notion de « désordres ethniques » peut donner une idée de cet avatar de la psychanalyse, à savoir que certains troubles seraient fournis par la culture : «  Lorsqu’ils deviennent fous, les Malais » courent l’amok » (on le dit aussi des Cambodgiens), les Algonquins  voient des spectres spécifiques qu’il appellent « Windigo », les Chinois du Sud ont une étrange maladie appelée « koro » réputée faire disparaître leurs organes sexuels dans l’abdomen. » A contrario de la psychanalyse pour laquelle les symptômes sont l’illustration  d’une pulsion inconsciente.

 J’aurais eu envie qu’il parle plus de sa pratique, de la façon dont sans doute elle a évolué. Je me souviens de certaines de ses interventions où il défendait bec et ongles, et à dire vrai de façon que j’estimais très excessive, les différences culturelles jusqu’à ne pas condamner l’excision – les mots avaient trahi sa pensée, dira-t-il plus tard. Je me souviens dans son ouvrage L’influence qui guérit de pages iconoclastes où il plaçait le marc de café bien au-dessus du test de Rorschah !  L’homme et l’écrivain sont brillants, mais aussi attachants avec une vraie tendresse pour l’être humain, ses angoisses et ses joies, identiques sur toute la planète, quand bien même elles s’expriment différemment. Il écrit au tout début de son livre : «  J’ai toujours été étranger à moi-même, considérant au fur et à mesure du temps que la seule véritable tâche d’homme était de de parcourir ses recoins cachés, de s’adapter à ses propres singularités. » J’adhère…(Ethno-roman, Tobie Nathan, Grasset. prix Femina de l’essai. Un blog Contre les trous de mémoire qui s’ouvre sur un gros plan des yeux de l’auteur….)

2 réponses sur “L'Ethno-roman de Tobie Nathan”

  1. Bonsoir Dane,

    Je ne sais pourquoi mais je sens que je dois vous écrire.
    je viens de rentrer de mon troisième voyage en asie, moi qui disais toujours que voyager dans les livres me suffisait !!
    Je suis arrivé à Paris après cinq semaines Laos Cambodge Thailande et j’ai été, comme souvent, chez Gibert et j’ai acheté votre livre « tourments et merveilles en pays Khmer » j’ ai retrouvé dans votre livre tout ce que j’ai vécu l’an dernier et cette année au Cambodge. Depuis que je voyage j’aime me plonger dans la littérature donc le saut du varan, le portail, cambodge année zero, le roi lépreux…
    Autre circonstance surprenante ma fille qui était à Science po Lyon a fait un mémoire sur le traitement de l’information en France sur l’arrivée des Khmers Rouges au pouvoir en 1975 je m’étais dis à l’époque quelle idée de choisir ce sujet ?
    L’an dernier j’ai osé prendre contact avec François Ponchaud qui m’avait invité à le rencontrer mais finalement je ne l’ai pas rencontré à cause d’un problème d’emploi du temps.
    Et aujourd’hui je vais sur votre Blog pour voir une communication sur Tobie Nathan, j’ai lu au moment de sa sortie Saraka Bo et j’avais été impressionné.
    Que de synchronicité !!!
    J’ai visionné hier le très beau documentaire de Agnès De Féo sur les Chams et j’ai téléchargé DOGORA
    Bonne soirée à vous
    Dominique de Bretagne

    .

  2. J’ai oublié: très beau votre extrait de Christian Bobin.
    Je travaille à l’inspection du travail et il n’y a pas longtemps je suis arrivé sur un chantier et un turc chantait une chanson c’était vraiment magnifique je suis resté écouté avant d’intervenir mais ensuite je n’ai pas osé lui dire que c’était magnifique au regard de ma fonction j’ai sûrement eu tord.

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