Charlotte Delbo : la voix de l'extrême

Je ne la connaissais que par quelques vers  qui disent en substance : dansez, aimez, faites quelque chose ! ce serait trop bête de ne rien faire alors que tant sont morts et que vous êtes vivants…. Invitée à un colloque pour le centenaire de la naissance de la résistante, déportée à Auschwitz-Birkenau, convoi du 24 janvier 1943, je m’y rendis mue par l’intuition de devoir y aller. De fait, j’allais rencontrer un grand très grand  écrivain. Ah ! me direz-vous de grands textes sur la déportation, on en a eu, on en a lu. Oui. Peut-être pas de cette excellence littéraire-là. Aucun de nous ne reviendra, son premier texte écrit en 1946 ne fut publié qu’en 1965, sans aucun retentissement, à part un article de François Bott dans l’Express. Dans l’euphorie des années d’après-guerre, devait expliquer ce dernier, devenu l’ami indéfectible, on ne parlait pas des déportés, on ne les entendait pas.  Face à la barbarie, Charlotte Delbo a opposé la frêle littérature, dit-il  avec une gravité empreinte de tendresse- à l’auditoire du Studio-Théâtre de la Comédie Française : « Elle a rendu leur dignité et leur beauté à ces femmes suppliciées, martyrisées. »

De son écriture je ne savais rien vous disais-je donc, mais à écouter les passionnantes interventions, celles de l’universitaire Catherine Coquio sur le vrai et le véridique ou de Frédéric Marteau sur l’écriture du regard (donner à voir), en sortant je n’eus qu’une hâte :  lire Charlotte Delbo. J’ai donc acheté Aucun de nous ne reviendra (Minuit. 1970), premier d’une trilogie Auschwitz et après. Je crois n’avoir jamais rien lu d’aussi fort – plan littéraire, plan émotionnel,  fond et forme, se confondant jusqu’au  vertige. D ’une modernité absolue,  une écriture faite pour être dite à haute voix, chuchotée, criée . Pas si étonnant : la jeune femme fut entre 1937 et 1941 la secrétaire de Louis Jouvet. Elle prenait en notes (en sténo, une technique qui permet de noter la parole aussi vite qu’elle est émise) les cours qu’il donnait au Conservatoire et couchait aussi sur le papier ses impressions, ses commentaires – comme nous l’apprit la communication de Magali Chiappone-Lucchesi  –  restituant le verbe du « Patron »  dans toutes ses dimensions. La conférencière, qui prépare une thèse sur le sujet, nous apprit aussi que la pièce Elvire Jouvet 40 de Brigitte Jacques (je l’avais vue à la télévision il y a des années) est inspirée des notes de la jeune assistante. J’ai longtemps gardé la vidéo réalisée par Benoit Jacquot – c’était une merveille – vidéo qui a disparu dans un déménagement. Charlotte Delbo écrira des pièces (qui viennent d’être publiées chez Fayard) dont Spectres mes compagnons (1977) , considéré comme son ultime lettre à Jouvet, où se profile la silhouette d’Ondine. Quant à Claude Alice Peyrottes, Compagnie Bagages de sable, qui réalisa en 1995 une nuit de lectures de la trilogie Auschwitz dans les communes des femmes du convoi 43, elle nous fit entendre avec son I Phone la voix vibrante de Charlotte Delbo à la radio déclarant :  « On revient pour attraper un bout de bonheur ! »

Magie  des correspondances :  travaillant sur le livre de Tobie Nathan (voir article  ci-dessous), je trouve la narration de sa rencontre avec Anna Langfus qui  eut le prix Goncourt en 1962 pour Bagages de sable… L’ethnopsychiatre, alors tout jeune homme, lui avait envoyé son premier roman et elle lui avait donné rendez-vous dans un bistro à Sarcelles l’encourageant à écrire.

Je viens de finir Aucun de nous ne reviendra. Un sentiment d’horreur comme une nausée m’habitait; rien, un petit spasme, rien à côté de ce que les déportés ont vécu. A la limite du supportable pourtant. Des coups, de la soif, de la peur, du spectacle de la mort, ce sont les pages sur le froid (alors que l’hiver parisien m’est très difficilement supportable) qui m’ont le plus atteinte.

« La porte est ouverte aux étoiles. Chaque matin il n’a jamais fait aussi froid. Chaque matin on a l’impression que si on l’a supporté jusqu’ici, maintenant c’est trop, on ne peut plus. Au seuil des étoiles, on hésite, on voudrait reculer. Alors les bâtons, les lanières et les hurlements se déchaînent. Les premières près de la porte sont projetées dans le froid. Du fond du block, sous les bâtons, une poussée projette tout le monde dans le froid. »  

« Le froid nous dévêt. La peau cesse d’être cette enveloppe protectrice bien fermée qu’elle est au corps, même au chaud du ventre. Les poumons claquent dans le vent de glace. Du linge sur une corde. Le cœur est rétréci de froid, contracté, contracté à faire mal, et soudain je sens quelque chose qui casse, là, à mon cœur. »

 Allez sur le site pour en savoir plus et connaître toutes les manifestations liées au centenaire. Lecture-théâtre « Qui rapportera ces paroles ? » le 15 avril au Théâtre du Vieux Colombier-Comédie Française.  Spectacle-concert le 22 juin à la mairie du 2ème arrondissement parisien. D’autres événements en province. www.charlottedelbo.org. La trilogie Auschwitz et après est publiée aux éditions de Minuit. L’oeuvre théâtrale aux éditions Fayard ainsi qu’une biographie de Violaine Gelly et Paul Gradvohl.

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