"Les Descendants"

 

Théâtre de l’Aquarium. Sur scène six acteurs  jouent une vingtaine de  personnages. De belles lumières et des effets visuels ouvrent l’imaginaire du spectateur, le recours à quatre langues avec sous-titrage (français, allemand, arménien et turc) qui se relaient et se tissent, exigent toute notre attention  et nous mettent d’emblée au cœur du sujet : la difficulté du dialogue.

« De la force du théâtre comme moyen de réfléchir sur la violence du monde », Bruno Freyssinet, metteur en scène français, est persuadé. Avec Sedef Ecer, auteure d’origine turque, et Serge Avédikian, documentariste d’origine arménienne, ils ont, pendant deux ans, travaillé sur le thème de la réconciliation  après la guerre, entre pays ou – et c’est désormais le cas de plus en plus fréquent – entre populations d’un même pays . Deux ans de recherche en résidence et d’ateliers avec des jeunes d’Allemagne, de Turquie, d’Arménie et de France, ont abouti à un processus de création collective  qui s’est déroulé à Erevan. La pièce retrace le destin de trois générations de femmes : la première a connu l’horreur, la seconde a essayé de l’effacer de sa mémoire, la troisième veut comprendre son passé pour se tourner vers l’avenir.

La pièce parle-t-elle d’une histoire bien précise, celle du génocide arménien ? Non répond Sedef Ecer : «  C’est une fiction que j’ai créée de toutes pièces, en imbriquant des pans d’histoires qui me hantent depuis longtemps, des Balkans jusqu’en Anatolie, de l’Europe jusqu’en Afrique, d’Amérique latine jusqu’en Extrême-Orient. » Peut-être faudrait-il en avertir d’emblée  le public en se servant de l’écran video avec une formulation comme « Toute ressemblance avec toutes les guerres existantes ou  ayant existé, ne relèvent pas de la coïncidence, du hasard, mais de la réalité. » Car oui, les bouts de slogans ou le vocabulaire -« le travail rend libre », « toutes les fonctions sensibles leur sont interdites »,  « une nation purifiée », « partez sans rien emmener » « charnier , « âmes errantes »  ou l’apparemment anodine  « Organisation » (l’Angkar des Khmers rouges)  – résonnent des catastrophes de la Shoah, du Rwanda, de l’ex-Yougoslavie ou du Cambodge. La question de la douleur ou la honte des descendants, victimes ou bourreaux, est posée, sans langue de bois, sur un plateau par une troupe qui se sent concernée. Tout cela pourrait être trop didactique mais la construction narrative (trois lieux, trois époques),  la  mise en scène, fluide, vivante, et le jeu des comédiens tel celui de  Selin Altiparmark qui interprète Dounia ou Serra Ylmaz dans le rôle du dictateur féminin,  protègent en grande partie de cet écueil.

Cette  soirée de théâtre, intelligente et sensible, se passe  à la Cartoucherie de Vincennes, toujours aussi magique. Avec le plaisir de savourer avant ou après la représentation la succulente soupe (entre autres) d’un cuisinier rieur et de rencontrer créateurs et acteurs. Jusqu’au 27 mai. Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h00. Tel  01 43 74 99 61.

 

 

 

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