Chakras

 

Belleville. Janvier, trottoirs pouilleux et ciel grincheux, une courbe quasi parfaite me passe devant le nez. Pour ce faire,  le jeune  qui marchait devant moi a  légèrement tourné la tête sans dévier aucunement ni ralentir son avancée. Je le dépasse. Je suis de mauvaise humeur pour mille raisons. Le crachat en arabesque est la goutte de trop – cas de le dire. J’informe donc le cracheur de l’incivilité de son geste. C’est une habitude, tout le monde crache, pas moyen de ne pas le faire, me répond-t-il sans agressivité. J’ai le tort d’insister : «  Vous ne pouvez pas … » Ma façon directe de l’exprimer – j’aurais du dire, m’informe-t-il,  « ça ne se fait pas » ou quelque chose de ce genre –  le met brutalement hors de lui  : « Je n’ai pas à lui donner d’ordre !»  J’insiste pourtant puis je hausse mentalement les épaules et m’engage pour traverser la rue. Très énervée. Tellement que je ne vois pas  un vélo qui déboule. Je l’évite ou plutôt il m’évite de peu. L’expectorant rebelle  hurle  –  c’est de bonne guerre – de plaisir mais il ne fait pas dans la dentelle. Il regrette  vraiment de ne pas me voir à terre  crachant mon sang et  mes poumons.  Je prends sa bouffée de haine pleine tête. Moi-même  je ne baigne pas dans les bons sentiments.   Allez ! respire par le ventre et ouvre tes chakras …

D’accord mais quand déclarera-t-on la lutte aux crachats ? C’est moche et dangereux de cracher. On nous serine  : lavez-vous les mains , mangez cinq légumes par jour, mettez votre ceinture arrière, fumer tue,  mais on ne dit pas, on  ne dit jamais  Ne crachez pas ! Peur de faire preuve d’un racisme anti-jeunes ?

Exercices. A propos de chakras, la nouvelle formule du magazine  Nouvelles Clés qui perd son « nouvelles « et devient Clés est bien intéressante : très belle mise en page, moins de chacras en veux-tu-en-voilà et toujours la recherche de sens et des éclairages inattendus sur nos existences  Je citerai l’interview de Peter Sloterdijk, un philosophe allemand, provocateur nous dit-on. En tout cas les propos sortent des chemins battus. Je retiens que  » toute culture supérieure commence avec la découverte que l’on est capable de se former soi même à travers des exercices volontaires « ,  le contraire de la répétition subie qu’on transmet de génération en génération.  Selon l’écrivain, est en train de se forger  une nouvelle forme de spiritualité fondée sur l’affirmation de la forme au sens très large. Autrement dit  il nous faut travailler une culture quotidienne basée sur un système de bonnes habitudes, ancrées sur des exercices.  Cela me parait simple et vrai. Et d’ailleurs qu’est-ce que je fais d’autres avec ce blog que des exercices …

Inquiètudes. Dans le  bistro où j’avais ensuite rendez-vous, un vieux café de Belleville, nouveau pour moi, apparemment très populaire, deux jeunes gens discutaient de leur scénario. Dans tous les cafés de  mon quartier 19ème et 20ème, tous les gens – moi compris –  discutent de leur prochain film, pièce, performance, livre, documentaire, émission … Mais où sont,  où sont donc passés tous ceux qui vont nous lire, nous voir, nous écouter, nous applaudir, nous acheter ? Je m’inquiète.

Sous blister. Je viens d’acheter un petit magnétophone sans pouvoir le toucher, le soupeser, l’essayer. J’ai dit au gars de chez Darty : «  Il faut faire gaffe,  un de ces jours c’est nous qu’on va mettre sous blister … » Au moins, pour les crachats, plus de problèmes.

Poésie. Il est temps que j’en mette un peu ! Vous avez raté l’expo Monet au grand Palais. Ne regrettez pas tant. Embouteillée comme le tapis roulant du changement Chatelet un samedi soir. Cela dit, même dans ces pitoyables conditions, il ya  des moments où le bleu angélique d’ un ciel fait couler en vous le lait de la reconnaissance. Ne regrettez quand même pas et connectez-vous au lien ci-dessous. J’y allais d’un clic sceptique. J’avais tort.  La promenade numérique  est fantastique. N’oubliez pas de  zoomer: plongée extatique dans la lumière, chakras grand ouverts. http://www.monet2010.com/

4 réponses sur “Chakras”

  1. Vous aurez remarqué (?) que si le lait de la reconnaissance semble marqué du sceau féminin, le crachat est bien masculin. Pourquoi les femmes ne crachent-elles pas ? Dans un passé pas si lointain on trouvait des pots à crachats au pied des bars bien de chez nous. Dans d’autres cultures on trouve des pots à crachats dans les cours. Il va sans dire que ces pots sont vidés par les épouses des cracheurs. De nos jours, le pot à crachat semble réservé au milieu hospitalier, chargé d’analyser les matières émises par les malades, femmes et hommes confondus. On peut donc conclure que ce crachat est la manifestation d’un mâle dominant dans une société à son image où la femme n’est qu’un accessoire. Afin de ne pas s’étendre sur ce sujet nauséeux au ras du trottoir, mieux vaut en effet passer directement du crachat à la pratique de l’ouverture des chakras. Et à la poésie : Baudelaire est à l’honneur ce dimanche à 15h30 à la Halle Saint Pierre.

    1. Chère Catherine ton commentaire précis et drôle me ravit …J’avais complétement oublié ces pots qui je pense avaient du être installés quand on luttait contre la tuberculose – parait-il qu’elle repointe le bout de son nez dans nos régions. Ah tout ça n’est pas très sexy !

  2. Non Catherine, le crachat n’est pas masculin mais humain et la cracheuse est aussi peu ragoutante que la cracheur (sauf les cracheurs de feu cela s’entend). Et, si je ne m’abuse, la loi qui punit d’amende le crachat ne fait aucune distinction entre le crachat masculin et le crachat féminin.

  3. Il n’y a pas si longtemps dans les z’autobus, on pouvait lire sur un panneau placé en haut à l’avant : »Défense de cracher et de parler au chauffeur ». Cette association sublime me ravissait autant que l’enseigne « Hôtel de la Poste et de la Perdrix » dans de nombreuses villes. On suppose que le fils du patron de l’Hotel de la Poste s’est marié avec la fille de celui de la Perdrix et qu’ils ont associé leur affaire. Bref, cela ne nous éloigne pas du crachat, puisque le petit qu’ils ont eu était le portrait craché de son père. Ce qui vient confirmer ici que le crachat est bien une affaire de mâles !
    Ma prochaine chronique : « La véritable histoire d’amour de Vercinge et Torix », suivie de « Tout sur la rapide ascension de Roux et Combaluzier ». Lisez les trésors littéraires bien de chez nous ! Faut pas cracher dans la soupe !

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