Rompre le silence (suite)

Soko Phay-Vakalis et Pierre Bayard

Le colloque, Le génocide effacé, s’est poursuivi les 10 et 11 décembre  sur la lancée du premier jour :  d’une grande densité . En voici quelques échos, quelques flashes  (les actes seront publiés : le blog vous en informera).

  • Démonstration dévastatrice de l’aveuglement, du déni absolu de la presse de gauche sur les Khmers rouges (Le Monde, Libération et l’Humanité) magistralement menée par Pierre Bayard, professeur à Paris VIII. Un déni qui persistera jusqu’en  1977. Les journalistes se félicitent : le drapeau de la révolution flotte sur Phnom Penh, une société nouvelle est en gestation, les pauvres sortent de leur misère…  Un florilège surréaliste, pathétique,  qui fait peur. Certes, devait préciser l’orateur comme conscient soudain de l’efficacité de sa charge et peut-être essayant de l’adoucir ! certes le comportement des journalistes n’est rien comparé à la posture des états occidentaux, les Khmers rouges à l’Onu entre autres broutilles . Certes … Pierre Bayard devait ensuite analyser,  au-delà du contexte politique,  idéologique, les raisons psychologiques d’un tel délire généralisé (dans Tourments et merveilles en pays khmer,  je cite le décapant papier de Marie Despléchin, paru dans Le Monde en août 2005, sur l’adolescente enthousiaste qu’elle était : «  Les Khmers rouges sont des camarades comme nous les aimons, des amis du peuple chinois, des victimes de l’impérialisme») . Une fois le délire passé reste la violence qu’il faut s’imposer pour accepter de s’être trompé. J’en profite pour rendre hommage  au courage de  Jean Lacouture qui sut se dédire.  
  • « Peindre l’extrême » la communication de Soko Phay Vakalis , qui a organisé le colloque, fut du même tonneau. Cette si jolie Cambodgienne affûte toujours ses propos dans un langage  d’une grande précision et accessible à tous. Elle souligna le rôle de l’art qui, encore une fois, permet d’appréhender l’horreur, de mettre sous les yeux ce qu’on ne saurait voir ni entendre. Permet aux survivants « de se réapproprier un passé hanté par la destruction ». Soko a mené des ateliers de création à Phnom Penh au centre Bophana avec  deux artistes. Vann Nath, rescapé de S21, qui produit une « peinture de l’effroi  au « réalisme brut et minutieux ». Et  Séra  porteur d’une «  peinture endeuillée », qui procède  dans ces Bd à un tissage de témoignages et de fictions, ses  dessins côtoyant, s’appuyant sur des coupures de presse, des documents photos;  sa peinture étant quant à elle une expression poétique de l’exil et de l’absence, un corps à corps avec la matière (voir la performance et le film de Céline Dréan ). Ces ateliers ont  donné lieu à un livre Cambodge, l’atelier de la mémoire (Sonleuk Thmey, 2010) et à un DVD. Les œuvres réalisées par les jeunes Cambodgiens sont exposés dans le hall de Paris VIII  jusqu’au 15 janvier – l’exposition sera clôturée  ce jour-là par Vann Nath qui viendra spécialement du Cambodge.
  • La thématique « anamnèses corporelles dans Shoah de Claude Lanzmann et S21 de Rithy Panh »  ne peut se résumer ici. Elle fut l’objet d’un exposé de Emmanuel Alloa. J ’ai dit dans mon livre comme les deux  démarches me semblaient proches. A entendre ce spécialiste de l’image, elles  ne le seraient pas tant que ça. En tout cas, me semble-t-il,  l’effet de saisissement pour le spectateur est semblable. Ce sont deux films dont on ne peut pas  faire l’économie si on prend le risque de s’intéresser à ces thématiques du mal.  « Anamnèses » … le mot me replonge dans les ateliers d’écriture : il est en effet le titre d’une séance classique où celui qui écrit restitue à la façon de Roland Barthes le souvenir dans sa précision, mais sans effet, sans le faire vibrer.  Anamnèse c’est au départ l’historique d’une maladie. Reconstituer, retracer la façon dont le mal est arrivé,  ce mal qualifié par la journaliste Laure de Vulpian de « mal-mystère », expression recueillie auprès  d’un prêtre au Rwanda…   on est au cœur du sujet.
  • Bel intermède littéraire – et toujours le leitmotiv de l’art qui permet « d’en parler » –  offert par Suppya Bru-Nut, chercheuse sur le Ballet Royal à l’Inalco avec une lecture par Jean-Baptiste Phou de textes  d’auteurs cambodgiens. Je cite un extrait  de Soth Polin (L’anarchiste) qui dit les mots de l’exil  :
      Je ne suis plus qu’une plaie béante, ambulante, déchiquetée par cette multitude de piranhas que sont les souvenirs. Je suis la proie du temps, de mon univers phnompenhois : de ma femme, de mes belles-soeurs, de mes parents, de mes anciens amis…, du Mékong. Ils ont maintenant disparu, mais ils ressurgissent à chaque instant devant moi sur mon volant, au détour d’un chemin, au fond d’un verre de bière, ou dans la fumée d’une cigarette. Ils me rattrapent comme un petit voleur jusque dans mon sanctuaire parisien : dans mon taxi ou dans un café …Et un autre extrait du poète Kung Bun Chhoeun qui me touche beaucoup car je me souviens d’un   ami cambodgien me racontant précisément ça :  l’horreur que constituait sous le régime de Pol Pot la dérisoire perte d’une cuillère (qu’on portait souvent  autour du cou pour éviter de la perdre)  : Une cuillère / peut vous rendre la vie difficile/ et jamais gaie./Une cuillère que l’Angkar/ A distribué pour qu’on en prenne soin / Afin qu’elle ne se casse pas. /Il faut être vigilant/ Et veiller jour et nuit/ Et en prendre soi/ Car si on la perd,/ C’est la mort assurée,/Car si on la casse,/ C’est la mort assurée.
  • Echo enfin de la brillantissime intervention de Louis Arsac, ancien attaché de coopération au Cambodge. Ce que je vais en dire est un pâle reflet mais enfin… Le sujet :  l’utopie qui dérape, à savoir  une dystopie. La façon de l’aborder de Louis Arsac : un parallèle instauré entre W ou le souvenir d’enfance de Georges Pérec qui a perdu sa mère déportée par les nazis et le fonctionnement et les règles de l’Angkar, l’organisation invisible et toute puissante sous les Khmers rouges .Dans la fiction de Pérec, comme dans la réalité cambodgienne, les canons de l’utopie sont inversés. Par exemple l’idéal sportif dans W et l’idéal du travail sous Pol Pot, en soi louables, deviennent des facteurs de mort. Ce renversement des paradigmes de l’utopie était visible dès 1976 rappelle  l’orateur. Pöurtant on l’a vu aveuglement, déni.

      Le procès qui vient de condamner Duch, le responsable de S21,  et qui va reprendre si tout va bien  en 2011, pourrait, devrait être, nous est-il suggéré, le procès d’un certain nombre d’autres utopies qui, elles, certes « ont réussi » contrairement à celle du Kampuchéa démocratique ( sic ! ) mais à quel prix …On pourrait presque penser, devait conclure Louis Arsac, qu’il y a un degré de sincérité dans le projet utopique de Pol Pot. Pourquoi cette timidité soudaine ? Bien sûr qu’on peut le penser : c’est bien là un des nœuds du drame cambodgien et de toutes les utopies qui ont mal tourné.

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