Vivre en poésie

Hélène Cixous sur France inter samedi 5 décembre : « L’acte poétique lorsqu’il se produit dans la langue fait un certain travail (…) qui produit des irradiations de vérité inextinguibles. On ne peut pas vivre sans poésie. Nous ne serions pas vivants sans poésie sauf à être des vivants de bois ».

Le philosophe Edgar Morin, dont je suis en train de lire le si douloureux « Edwige l’ inséparable » Fayard) sur l’amour de sa vie disparu en février 2008, ne disait pas autre chose. Je l’avais interviewé pour Actualité des religions et il m’avait semblé qu’il mêlait l’intelligence la plus aigue et la plus ouverte à l’extrême fragilité d’un enfant. Il le dit dans ce livre à sa femme qu’il est un enfant et qu’elle l’était aussi, qu’ils avaient tous deux connu l’absence, elle de son père, lui de sa mère et que cela les unisssait indéfectiblement, les rendait inséparables.
Edgar Morin, c’est le philosophe de la complexité (théorie exposés dans « La Méthode »), c’est-à-dire, pour faire bref, l’impossibilité de fragmenter la réalité humaine, de la découper en tranches, et donc la nécessité pour la comprendre, d’ avancer deux notions apparemment contradictoires, de se méfier du cloisonnement, de faire appel à l’interdisciplinarité…

De la poésie, thème qui irrigue toute son œuvre et toute sa personnalité, voilà ce qu’il me disait : « La poésie est là quand nous nous transcendons, que nous sommes dans un état second, extatique – qui devrait être le premier puisque c’est le plus beau – celui qu’on trouve d’abord dans l’amour, dans un paysage, une fête des moments de communion, fugitifs et sublimes, un morceau de musique qui nous transporte … » Les moments de musique partagés avec sa femme reviennent sans cesse dans son livre. Le jour de l’interview, on avait parlé chansons et il m’avait dit : « Il y en a beaucoup que j’aimerais chanter et beaucoup que j’aime ! des chansons anciennes de l’ »Opéra de quat’sous », celle du film « Sous les toits de Paris » que j’adore, des chansons de Prévert et Kosma, de Léo Ferré, des Brel merveilleux, et puis les chants révolutionnaires, allemands et russes qui m’émeuvent toujours. Il y a une chanson d’un film « Un soir de rafle » , que j’ai parfaitement en tête. » Et comme je lui demandais de la chanter, il avait d’abord dit non et puis il l’avait fait : « Je n’aurai pas quand je te vois ce petit frémissement d’émoi, l’amour ne serait pas venu si l’on ne s’était pas connu… » avait-il fredonné dans son bureau noyé de documents.

Cela se passait dans son appartement pas loin de la Bastille, nickel l’appartement– j’avais même du mettre des chaussons ! –sauf le souk dans le bureau. Après, rayonnante de fierté d’avoir (entre autres) fait chanter Edgar Morin ! j’avais été boire un de mes meilleurs express au Café des philosophes place de la Bastille… C’était en 1999. Dix ans plus tard c’est cet Edgar Morin là, tendre, enfantin, sans pudeur, avec toute son immense peine, « dans le malheur primordial », que je retrouve dans « Edwige l’inséparable ». Accès de larmes, adresses à l’aimée, reproches à soi même, ressassement, film à l’envers de qu’il aurait pu faire (alors qu’il l’a aimée et soignée son Edwige au-delà du possible ) images du bonheur passé, accalmies avec le goût de la vie – des amis un bon vin – qui resurgit …. Un petit oiseau croisé plusieurs fois le bouleverse tant il pourrait être sa femme, celle qui toute sa vie édifia « le nid » de leur vie commune. Ce n’est bien sûr pas la philosophie qui aide l’homme meurtri, c’est la poésie. Mais le penseur est là malgré tout : « Ce que je vis c’est ce que chacun a vécu ou vivra, c’est une tragédie commune à toutes l’humanité – ce qui devrait nous conduire à une mutuelle compassion entre humains ».

Si vous ne connaissez pas Edgar Morin, commencez par son autobiographie » Mes démons » (Point Seuil). Et aussi « Amour, poésie, sagesse » (le Seuil). Et peut-être le « Mon chemin ». Entretiens avec Djénane Kareh Tager »(Fayard) que je n’ai pas lu. Et » Vers l’abîme » (Le Seuil 2007) qui résume toute sa démarche et sa réflexion. Quelle chance de découvrir un tel auteur qui aide à penser et qui parle au coeur en même temps. Sur l’éducation, l’avenir de la planète et le reste, il a tout dit et n’a pas, en France au moins, la reconnaissance qu’il mérite.

Fouillant dans mes papiers (je me dis que mon souk révèle ma complexité !) je tombe sur une autre interview que j’avais faite de Philippe Sollers. Rien à voir entre Morin et Sollers apparemment. Eh bien si : placer la poésie au cœur de l’existence. Il a plutôt mauvaise presse Sollers. Sans doute mais quel plaisir à nouveau un interlocuteur dont la pensée prolifique (complexe ) est également claire et structurée. Sur le thème de la poésie, je copie-colle les passages suivants.

A propos de l’amour :
« L’amour n’est pas prévu au programme. Il est le délit suprême. Il n’y a rien de plus dangereux, de plus scandaleux pour un Contrôle social généralisé que deux personnes qui s’aiment. Pourquoi ? Parce qu’elles deviennent asociales. Quand il y a amour, il y a interruption du lien social. Et puis, au fond, l’amour c’est encore une fois des questions de langage. Si c’est l’amour, alors il y a de la musique, il y a de la danse, de la perception, des couleurs … et le temps change de nature – huit jours c’est trois ans, une soirée c’est trois mois. L’amour, la liberté, la poésie – je ne vous parle pas de celle des livres de poème – c’est la même chose. »

Ou encore :
« (…) quand j’entre dans le bus 83 le matin, je récite – c’est comme une courte prière – ces vers de Rimbaud : «Mon âme éternelle/Observe ton vœu/Malgré la nuit seule/Et le jour en feu ». C’est beau ce moment où quelqu’un arrive à regarder son âme. Ensuite, je regarde les gens qui sont là, et je les vois soucieux, hagards, pensant à autre chose, lisant des livres « que-c’est-pas-la-peine », et allant à leur exploitation. ll y a très rarement un visage qui va vers quelque chose de plaisant. (…)
Si vous n’avez rien lu de Sollers je vous conseille, sur la vague amour et poésie, « Passion fixe » (en poche). Et aussi ses formidables écrits critiques sur l’art : le libraire vous orientera.

PS Vivre en poésie … c’est un titre un peu racoleur j’en conviens, mais on peut tenter des étincelles de poésie, de brèves irradiations ….non ?

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