Prise de tête !

Une bien jolie chronique de Jérôme Garcin dans Le Nouvel Obs du 2 février  m’avait échappé. Sans doute pas à vous mais on ne sait jamais. L’héroïne en est Christine Routier Le Diraison, sociologue qui découvrit il y a quaran,e en sac à dos, Cambodge, Laos et Thaïlande. Et c’est tout récemment que, visitant l’adorable Musée de Phnom Penh, elle tombe en arrêt devant le corps décapité du dieu Harihara. Je l’ai bien vu moi aussi et j’ai vu également au mur   la photographie de sa tête dont on nous dit qu’elle est au musée Guimet. Point final pour moi. Début de l’aventure pour notre routière qui lance un combat en faveur d’une légitime restitution de la tête d’Harihara. Comme elle a raison. Je laisse la conclusion à Jérôme Garcin :  » Les oeuvres d’art , et plus encore les oeuvres religieuses, doivent revenir aux peuples dont elle fonde l’identité. » C’est vrai partout en encore plus au Cambodge.

Pour la soutenir : restitutionharihara@gmail.com

Cassez vos tirelires…

…allégez vos bas de laine – il parait que ceux des Français sont bien remplis  – en donnant un coup de pouce à à l’œuvre très singulière et profondément attachante de Séra. L’auteur d’une inoubliable trilogie Bd sur les Khmers rouges est aussi  peintre. L’Institut Français du Cambodge organise en avril 2012, la première exposition de peintures du dessinateur et publie un catalogue sur des textes de Eric Joly, Dominique Poncet et Soko Phay Vakalis. L’ouvrage comportera 66 pages couleur sur papier sans bois au format 25 x 25. Il sera accompagné d’un DVD contenant la captation de deux performances réalisées par Séra. Sortie le 05 avril 2012.

 Souscription : 50 Euros (par chèque ou RIB sur demande). Chaque souscripteur recevra un catalogue dédicacé accompagné d’une lithographie originale retravaillée par l’auteur 17 x 13 cm..

Renseignements auprès de l’auteur : ING Phouséra, 3 rue Charles Baudelaire, 75012 Paris. phousera.ing@gmail.com

 

Sur un plateau et au cinéma

Deux actualités Cambodge

Le Cambodge sur un plateau dans  la revue XXI. Autrement dit mon reportage sur l’aventure de cette jeune troupe de théâtre khmère qui a joué à La Cartoucherie  L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge. L’occasion  de découvrir  cette  somptueuse publication avec des reportages au long cours et de belles plumes ! Uniquement en librairie.

Leur site : http://www.revue21.fr/

 

 

 

 

 

 

Le film de Rithy Pahn, Duch, le maître des forges de l’enfer,  sur les écrans  le 18 janvier. J’en ai vu quelques minutes sur FR3. Un face à face avec le tortionnaire de la prison S21 à Phnom Penh où sont mortes 12 000 personnes entre 1975 et 1979. La patte Rithy Panh : rigueur, distance, émotion. (Rithy Panh qui vient de signer chez Grasset le livre qu’il portait depuis son adolescence sous les Khmers rouges  » L’élimination » chez Grasset. Je vous en reparle.)

Allez voir le film au Reflet Médicis  le vendredi 20 janvier à 20h00 en présence du réalisateur. La soirée sera passionnante.

 

 

 

 

 

Royaumes …

Vous avez loupé L’Histoire terrible mais inachevée de Nordom Sihanouk, roi du Cambodge, je vous l’ai dit : Ils reviendront. Huit des jeunes acteurs, qui sont aussi des circassiens, sont restés avec nous à La Cartoucherie . Venez les voir en famille  : musique, danse, théâtre d’ombres, videos, acrobaties, époustouflant numéro de hulahoop, le tout mis en scène  à travers un karaoké poétique et décalé, très très khmer ! Leur vitalité, leur humour, leur charme vont vous donner la patate pour traverser brillamment ( ou au moins en sortir  indemne ) la période de la dinde et du  bolduc. Avant le spectacle, la toujours délicieuse cusine cambodgienne dans le lieu toujours aussi magique de La Cartoucherie. Et après on enchaîne sur  un petit jogging dans le bois de Vincennes ! C’est pas sympa tout ça  ?

Royaumes.  Théâtre du Soleil. Jusqu’au 31 décembre – Réservations : 01 43 74 24 08

cliquez pour entrer dans les ….ROYAUMES DEC 2011

"Nous reviendrons…"

« (…) Vous « (…)Vous qui nous aimiez tant/Lorsque nous étions riches et heureux,/N’oubliez pas de vous rendre le soir/Au bord du fleuve.Et de nous rappeler./Nous reviendrons, nous reviendrons. » Sur cette dernière tirade, s’achevait le dimanche 4 décembre la série de représentations à La Cartoucherie de L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, première période. Non loin de moi tout en haut des gradins du théâtre   il y avait Delphine Cottu et Georges Bigot… Nous n’avons jamais lâché ! me dira celui-ci, parlant de cette formidable aventure qui dura quatre ans et aboutit – magnifiquement – ici sur le plateau du Soleil. Le lendemain les jeunes acteurs reprenaient l’avion pour le Cambodge. 

Au revoir et à bientôt ! Oui vous reviendrez car déjà se dessine la perspective de monter la deuxième époque de la pièce d’Hélène Cixous ….

Des photos prises au vol ce dernier soir :  le campement des comédiens dans La Cartoucherie, RothaMoeng, interpréte et  responsable du  sous-titrage, Mardy, une jeune femme faite roi, devant sa tente …

Le Cambodge à La Cartoucherie !

 

 Un « peuple adorable , ainsi que le dit l’écrivain  Hélène  Cixous, pris  dans une effroyable  tourmente, un roi face à son destin, 29 jeunes acteurs khmers  qui ont travaillé pendant trois ans avec le Théâtre du Soleil à Battambang au cœur du pays khmer … Tenter de comprendre comment l’horreur khmère rouge a pu advenir au pays de la douceur de vivre, on pourrait résumer ainsi la pièce de Cixous, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge.

 Mais elle est avant tout une formidable tragédie avec le plus shakespearien des personnages qu’on puisse imaginer : Sihanouk. C’est une jeune femme, Mardy,  qui l’interprète  ! Les rôles de Pol Pot et de  Kissinger ont également été confiées à des femmes, Ravy et Hieng :  elles sont tout simplement sidérantes. Toute la troupe, qui a pris l’avion pour la France, est vibrante de jeunesse, d’espoir, de rêves : Kuoa, Boren, Sreyleap, Bunthoen, Nitra, Pouch, Sambo, Phana Samnang, Hou-Phireak, Kosal, Sary, Sina, Kroeng, Doeun, Sophea,  Houen, Chamroeun, Sy, Monny, Prey-Anann,  les musiciens Tom, Bora, Chenda, Pheara-Sopheara …

C’est l’histoire de leur pays qu’ils nous racontent et qu’ils ont, depuis le début du travail, petit à petit comprise, ou plutôt découverte tant le silence pesait et pèse encore dans les familles, sur le pays,  malgré le procès des derniers responsables vivants qui se tient à Phnom Penh.  

   Une interview d’Hélène Cixous après les photos         

Le metteur en scène, Georges Bigot, avec Mardy, interprète de Sihanouk

 

 Le résultat de cette aventure incroyable, de cette Love Story, portée par des amoureux du » pays de la terre et de l’eau »,  est sur scène à La Cartoucherie  du 23 novembre au 4 décembre  La pièce de Cixous  est mise en scène par Georges Bigot – qui jouait le roi il y a un quart de siècle quand le spectacle  vit le jour – et par Delphine Cottu.  C’est fou, magique, violent  et drôle,  et cruel. Tendre aussi. J’étais là-bas, sur le plateau des répétitions au Cambodge, en février et en juin dernier. Voilà quelques photos  de moments inoubliables pour moi,  pour vous donner envie à vous de voir ce spectacle. Courez-y. Plus tard vous direz : j’y étais ! Et si vous ne frissonnez pas quand la jeune troupe entonnera La Chanson de Phnom Penh… je ne peux rien pour vous. 

du 23 novembre au 4 décembre –  Réservations : 01 43 74 24 08, tous les jours de 11h00 à 18h00 . Bar-restau cambodgien une heure avant le spectacle www.theatre-du-soleil.fr

Le roi rend la justice : "Allons, en avant pour ce beau jour de plainte et de réparation ! Entrons jusqu'aux oreilles dans le fleuve du peuple."Khieu Samnol, mère de Khieu Samphan : "Alors, mon fils, tu viens ? Le poisson va être froid."

 

Hou Youn et Khieu Samphan:  » Ilne faut pas compter nos morts. Il ne faut plus compter que nos victoires. »

Suramarit, le roi défunt, et Sihanouk :  » Et dis-moi, mon fils, où en sommes-nous avec les Gros-Pieds ? »

 

Sihanouk et la princesse Monique : (...) conduis-moi avec tes paroles au bord d'une rivière et baigne mon âme malade;"

 

 

 

 

 

Sihanouk : " Les étoiles, je les adore ! Elles sont les visages divins de nos désirs."
Georges Bigot et Delphine Cottu, les deux metteurs en scène

 

 

 

 

 

 

 

 

Chez les Russes ...

 

La p^rincesse et le roi :"Mon Cambodge, mon pauvre jardin merveilleux, encerclé, ma maison si fragile, ma petite Asie..."

 

 

 

 

 

 

Du coté des Américains, un plan de bombardements...
Penn Nouth l'ami et conseiller et Sihanouk : " Vous allez tellement vite que vous êtes souvent seul."

 

 

 

 

 

 

Dans les loges à Phare Ponleu Selpak, Battambang
Couture et coup de barre !

 

 

 

 

 

 

Yes I can !
Songes...

 

 

 

 

 

 

 

Petite retouche

Grosse chaleur !

 

 

 

 

 

 

Leçon d'histoire

Un papier dans Le Nouvel Observateur 17-23 novembre, page 99

« Le Soleil se lève pour les enfants khmers » par Dane Cuypers

et ci-dessous :

Cambodge : a love story

Une interview inédite d’Hélène Cixous

Georges Bigot, celui qui a interprété Sihanouk en 1985 dans L’histoire tragique mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge et l’a mis  en scène en 2011 avec Delphine Cottu, m’avait dit : «  Pour que je sois  avec ces jeunes, ces 30 comédiens cambodgiens,  il a fallu qu’un jour une femme qui s’appelle Hélène Cixous prenne un cahier ou sa machine et écrive  les premiers mots :  « Phnom Penh. Le Palais Royal. Entrent Sihanouk, roi du Cambodge… » C’est ce que j’ai rapporté à Hélène Cixous pour commencer l’interview. Nous étions chez elle dans le jardin de son immeuble, à Paris,  dans le 14ème.  C’était l’été 2011 avant mon départ pour Battambang où se répétait la pièce. Elle a répondu avec sa voix  vive, avec ses mots précis et poétiques, avec son rythme trop rapide qui lui fait  avaler les syllabes. Amicale,  rieuse, simple, lumineuse.  

La rencontre avec Mnouchkine. Cette histoire est depuis le début arrosé par des flux, des flots, des mers d’amour…  s’il n’y avait pas eu de l’amour à la fois pour le théâtre et  pour le Cambodge,  ce qui se passe aujourd’hui n’aurait pas existé. L’ histoire  a commencé avec Ariane Mnouchkine… Je  suis allée la  voir quand elle faisait  « 1989 » pour l’entrainer dans une aventure politique et culturelle,  le Groupe d’information sur les prisons auquel je participais avec mon ami Foucault.  Et j’ai demandé à Ariane,  que je ne  connaissais pas, de venir militer avec nous. C’était au début des années 1970. Elle a dit oui et la première pièce qu’ on a créée ensemble, c’était pour le GIP. Elle durait quatre minutes ! Ariane venait avec  une camionnette et des tréteaux qu’on installait dans la rue, devant une prison.  Je n’ai  jamais vu jouer la pièce : la police arrivait et nous matraquait.  Il ont réussi une fois quand je n’étais pas là ! 

Comme une nano fourmi . Je n’avais pas l’intention d’être auteur de théâtre. J’estimais  que c’était un art soumis à des imperfections et des limites puisque que dans 995 cas sur 1000 , le théâtre rassemble les personnes qui n’ont pas envie d’être ensemble. Quand Ariane que je  connaissais  depuis une dizaine  années m’a demandé, en 1983 je crois,  d’écrire pour Le Théâtre du Soleil,  j’ai pensé : C’est une offre  merveilleuse mais je ne sais pas le  faire ; mon art est tout autre.  Elle a insisté :   Essaie, on a besoin d’un auteur. Elle m’a proposé l’Inde. J’ai regardé la carte et j’ai dit :Non, je ne peux pas . Je me sentais comme une nano fourmi, morte d’avance, écrabouillée… J’ai  cherché quelque  chose de plus petit. J’ai commencé à travailler  sur les Jarai qui n’existent plus. J’’ai écrit quelques trucs et Ariane m’a dit : Mais c’est trop petit !  tu vois pas comme nous on est grand… Je me trompais toujours  d’échelle  ! Elle m’a proposé le  Cambodge.  J’ai commencé  à travailler sur ce pays, cela a duré  des mois et, tout de suite,  on a été en  rapport avec les Langues’o et avec Marie-Alexandrine Martin qui est une grande spécialiste. Ariane est partie la première pour le Cambodge,  en passant par le Vietnam. Moi je voulais avoir fini d’écrire au moins les deux tiers du texte, l’avoir étayé , avant de me confronter à la réalité – j’avais peur que la réalité ne m’enferme.  J’ai retrouvée  Ariane en Thaïlande et de là on est parties dans les camps.

 Notre pièce est un sampeah. En décembre 1984, à Tatum, à Ampil, dans les camps de la résistance nationaliste situés sur un reste de sol khmer au bord de la Thaïlande, les tout petits enfants accueillaient les étrangers en joignant les mains pour le sampeah, le gracieux salut du temps royal. Ainsi le sampeah,qui entraînait la mort sous la terreur Pol Pot était revenu. Je n’oublierai jamais  l’eau offerte par ceux qui n’avaient rien. Et les petits spectacles avec deux ou trois danseuses,  ce trésor gardé vivant, et le cadeau que c’était. Notre pièce était un sampeah. Un salut tendre et respectueux à un peuple qui n’avait alors pour terre que l’avenir.  

 Sauver l’idée même du Cambodge. Il y a eu une rencontre entre  le mystère du théâtre et le mystère du Cambodge qui se trouve être de manière fabuleuse, totalement théâtral. C’est du à la personnalité de Sihanouk. Il s’est  identifié au Cambodge d’une manière que l’on peut critiquer mais qui a  été  décisive pour la survie du Cambodge. Il l’a légendarisé et c’était nécessaire.  Quelles que soient ses options, tout ce qu’on a pu lui reprocher, ses alliances avec Pékin, la Corée du Nord , les Khmers rouges… il était animé par la volonté d’ utiliser tous les moyens pour que l’idée même,  la pensée même du Cambodge survive . Et le fait est, nous en avons été témoins  pendant notre travail,  à quel point le Cambodge n’existait pas au début des années 80, juste après le régime khmer rouge… On  est bien sûr allé voir le gouvernement français,  on s’est battu pour obtenir un élargissement de l’accueil des  Cambodgiens,  on en accueillait cent par an .   Mitterrand est  venu à une représentation à La Cartoucherie de Vincennes avec Badinter.  Je leur ai parlé pendant des heures et j’ai vu qu’ils ignoraient tout. Mais ils ont – absolument – écouté.

La vérité reconnue. Sihanouk est venu aussi un soir avec la princesse Monique et une petite suite. On les a fait passer par derrière dans le noir. On avait réservé le dernier rang. Ils ont pleuré.  Sihanouk a  invité toute la troupe dans son  restaurant favori, dans le 16ème,  un grand restaurant khmer magnifique. Il s’est comporté de manière royale ! Je ne savais pas comment il réagirait à la pièce. Il ne l’avait pas vu évidemment. Mais  je n’avais pas du tout d’inquiétude. S’il n’avait pas été content, j’aurais pensé ( elle rit) qu’il avait tort ! Qu’il ne reconnaissait pas la vérité.  Mais il l’a reconnue.  De même que tous les Cambodgiens qui sont venus.

Dans la peau de Sihanouk. La personne la plus bouleversée ce soir-là n’était pas moi. Quand on est l’auteur de toute façon, on se confond avec le théâtre. On est tous les  personnages. J’étais très émue évidemment mais  je n’ai jamais fait la différence entre nos Cambodgiens qu’on a sortis des camp,  le père Ceyrac ou Sihanouk : c’étaient des personnages humains  avec des défauts et  des qualités. C’est Georges qui était bouleversé.  Et il continue à l’être d’ailleurs. Il vient d’écrire  une très belle lettre à Sihanouk. Sihanouk est quelqu’un  que j’aime profondément mais j’aime profondément madame Lamné (marchande de poissons  vietnamienne), j’aime Khieu Samnol (mère de Khieu Samphan et femme du peuple).  J’adore Suramarit (père défunt de Sihanouk). Georges c’est différent :  il avait Sihanouk dans la peau.

Une question de vie ou de mort. Le travail de l’acteur est  un combat terrible, une douleur épouvantable. C’est ne pas trouver une scène, on ne sait pas pourquoi, tout le monde se déchiquette… mais qu’est-ce qui ne va pas ? mais c’est où ? mais c’est quoi ? C’est une question de vie ou de mort pour les comédiens.  Je le vois  et je suis leur amie parce que j’ai toujours senti  qu’il y avait quelque  chose de commun entre être comédien et être auteur. Je suis  là aux répétitions comme une structure quasi parentale, quelqu’un qui les aime, les écoute. Ils peuvent venir poser des questions, ça leur arrive.  Mais c’est le metteur en scène qui met au monde. Sa puissance son énergie  se situent du côté de la vision. Alors que moi je ne vois rien ! Par exemple  je disais à Ariane : j’ai besoin d’un avion. Elle me disait : D’accord, tu as un avion ! Mais comment on fait un avion ? T’occupes pas, mets ton avion

La voix évoquée. Moi j’entends des voix ! La voix de Sihanouk par exemple. Georges ne l’avait jamais entendue avant de jouer. Et c’est saisissant. Je crois que la voix, la scansion,  l’articulation, quelque chose que j’essaye d’évoquer, l’évocation au sens de voix , est dans le texte. Je crois que la voix de Sihanouk lui est venue du texte lui-même. C’est la même chose pour la jeune Mardy qui reprend le rôle, elle est Sihanouk sans l’avoir jamais vu.

On coupe, on ajuste. Il n’y avait pas eu d’écriture collective sur ce texte mais il a bougé avec les comédiens. Cela se passe toujours ainsi.  D’abord parce que les textes s’écrivent trop grand. Un texte qui fait neuf heures,  il va falloir ramener à six, on s’en fiche, on coupe , on ajuste. Ensuite, il y a des aventures permanentes.  Au théâtre du Soleil,  les comédiens essaient de jouer tous les rôles et  on se retrouve  dans des  situations assez cocasses où tout d’un coup  un comédien  joue les trois rôles de la même scène ! C’est pas possible …  on réécrit  tout pour s’adapter  à la distribution qui vient très tardivement. Toutes les pièces que j’ai écrites pour le théâtre du Soleil ont entre 15 et 30 versions . Pour Tambours, il y a je crois  27 versions ! 

L’âme cambodgienne. La pièce est  une tranche  de l’histoire du Cambodge. Ce que les  puissances occidentales font au monde et la façon dont on écrase et on détruit un pays après l’autre . Les Etats Unis divisés avec des gens répugnants et d’autres qui ont du cœur. Et les Khmers rouges – je les ai étudiés de très près –  que nous avons formés ici en France à la Sorbonne. Ce qu’on voit d’eux dans la pièce et dans S21 de Rithy Panh c’est la même chose. Il y a une structure très cambodgienne qui sous-tend tout cela : une âme cambodgienne n’est pas une âme française, les trahisons, les folies ne sont pas les mêmes, elles sont déterminées autrement.

La filiation. Le projet de reprendre L’Histoire tragique mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge est venue  de Ahsley Thompson.   Quand on a joué en 1985 à La Cartoucherie, Ashley qui était une de mes étudiantes, qui avait 20 ans, a eu un coup de foudre.  Elle est partie au Cambodge et elle est devenue une des grandes khmérologues mondiales,  spécialiste de tout ce qui relève de la culture, du patrimoine.  Et comme  cette pièce  a, en un sens, fondé sa vie , elle a commencé à vouloir la traduire. C’est Ang Choulean, l’antropologue, qui l’a finalement et magnifiquement traduite  Ashley, ma fille, si je peux dire, a donc pris le flambeau, a continué l’histoire, et je trouve ça merveilleux

Du vrai théâtre. La pièce est donnée fin novembre 2011 à la Cartoucherie. Je suis très heureuse de manière sublime. C’est le juste de tout ce que fait le Soleil.  Un théâtre qui a une vocation éthique et politique, mise en pratique  depuis toujours : il y a des règles,  tout le monde est à égalité sur le plan financier, les salaires sont  faibles, les prix des places aussi.  C’est du vrai théâtre, noble, ce n’est pas une bulle flottante, on est en rapport avec ce qui se passe sur la terre . Quand on vient nous dire : Mais pourquoi  ne faites-vous pas quelque  chose sur la Yougoslavie !  on répond : On  l’a fait déjà puisqu’on a fait l’Inde. Ce que nous faisons ce sont des métaphores, ce qui vaut dans un pays  vaut dans d’autre cas.

Reprendre son bien. La pièce est importante pour le Cambodge . Ces jeunes acteurs sont des gens pour qui  même les mots  que nous utilisons sont des mots nouveaux.  Que veut dire liberté ? vérité ? c’est un autre  monde. Le Cambodge a été  tellement vidé, il y a eu une telle hémorragie de culture, de pensée.   Mais on peut  reprendre un apprentissage, reprendre son bien, son Histoire, se réapproprier sous une forme vivante et magnifique un passé inquiétant et méconnu.

Des fragments d’humanité.  Je ne pense pas le théâtre en  termes de message mais  en termes d’humanité, bons et mauvais mélangés. On donne à voir, on est des peintres.  On donne à  découvrir que  l’humanité,  franchement c’est compliqué. Comme disait Jaurès, elle n’existe pas encore ! Elle n’existe pas plus que la démocratie. Il y a des fragments. Par exemple le père Ceyrac. Bien que je ne me fasse  d’illusion sur personne, c’est ce qu’on peut faire de mieux…. Mais d’une certaine manière il est porté puisqu’il croit en Dieu.  Les efforts que les êtres humains font sans Dieu sont énormes !

Les dieux du théâtre. Les jeunes acteurs  ont repris le rituel des comédiens de théâtre au Cambodge avant les Khmers rouges, c’est-à-dire une prière traditionnelle  avec les bâtons d’encens.  Au Soleil, ce n’est pas ce rite là mais il y en a d’autres.  C’est totalement ritualisé : on ne peut pas faire autrement puisqu’il faut passer dans l’autre monde. Par exemple, la préparation des comédiens est très longue. Ils intériorisent,  ils ne répètent jamais sans être maquillés, en costume … Le théâtre, c’est la religion sans les dieux. Sauf qu’il y a des dieux au théâtre :  ils sont partout et ils font n’importe quoi !

Les portables et Shiva. Ce que l’Asie nous apporte c’est ce qu’elle a encore gardé puisqu’elle a  3000 ans de moins que nous. Nous nous considérons nous comme appartenant au XXème siècle. Alors que,  en Asie, vous voyez bien que les trois millénaires qui précèdent sont encore là :  il se confondent avec le présent, avec la technologie, vous avez les portables  et Shiva même temps.  Cela c’est ce que l’Asie conserve pour l’Occident si l’Occident veut bien en profiter .Ça ne veut pas dire qu’il faille être religieux mais qu’il faille recevoir le courant de la vie ,

Quand l'Histoire khmère entre en littérature

 
 

Pol Pot joué par la jeune Ravy

. L’artiste  Vann Nath, l’un des trois derniers survivants du centre de tortures et d’extermination S21 qui a témoigné encore et encore, est mort le 5 septembre dernier. Anne-Laure Porée a fait sur son blog un très beau portrait de « l’homme au doux sourire et aux cheveux d’argent ». http://proceskhmersrouges.net/

. Trois livres magistraux  rebondissent sur le procès de Duch, le tortionnaire de S21, ils  se répondent en écho sans le savoir. Superbes, les trois.

 Le silence du bourreau, de  François Bizot, Flammarion. On retrouve l’écriture obsessionnelle, tourmentée, exigeante, de celui qui fut le prisonnier de Duch dans le maquis en 1971. Appelé à témoigner à son procès, il ne pouvait pas ne pas retourner encore une fois le fer dans la plaie – et il ne se ménage pas, faisant resurgir une  scène dévastatrice autant que fondatrice de son enfance- pour tenter de comprendre le « mal-mystère ».(Sans doute vaut-il mieux lire d’abord en poche son premier livre Le Portail. )

EXTRAIT. « Au-delà de ce passé qui me revient chaque jour tant il m’enfante encore, je repasse à l’infini par les phases de l’épreuve cambodgienne, la seule qui m’ait fait prendre conscience, mieux que n’importe quelle mort, de mon identité, et ouvrir grand les yeux sur la plus périlleuse de toutes les équations : deviner en moi le pire de ce qu’il y a en l’autre. »

Le maître des aveux , de Thierry Cruvellier, Gallimard. L’auteur qui suit depuis quinze ans  des procès pour crimes contre l’humanité a assisté à celui de Duch. Se lit comme un roman tant nous taraude l’envie de comprendre  ce qui a pu se passer dans la tête des « effrayants  nourrissons de l’idéologie communiste », comme dit Hélène Cixous.

EXTRAIT. « L’euphémisme est la langue naturelle du crime de masse. Sous Pol Pot, on ne tue pas, on « résout » un individu, on le « prélève » de son unité de combat ou de travail, on «  détruit » ou on «  écrase », selon la traduction que l’on veut adopter de termes khmers tirés du travail agricole. Komtech : réduit en mille morceaux ou, selon le terme choisi à la cour, écrasé. »

 Kampuchea, de Patrick Deville–   Flammarion.  Magnifique dit la presse, et elle dit vrai : brillant, sensible, érudit. Tellement érudit que le danger de perdre un lecteur, qui ne l’est pas érudit,  existe. Tant pis !  On prend le risque  pour le verre posthume pris avec Pierre Loti, pour la trouvaille de l’indicateur temporel avant ou après HC Henri Mouhot, le découvreur des temples d’Angkor et le fil rouge du récit de Deville, pour l’évocation cinématographique  de la rue Catinat à Saigon, pour  les moments de spleen de l’auteur, coupants et délicats comme du diamant, pour les fulgurances sur le sentiment de l’Asie,… pour tout cela on le lit, que dis-je on le dévore. A noter un chapitre intitulé Chez Ponchaud, l’homme qui, en 1976,  révéla l’apocalypse khmère rouge à l’Occident (Cambodge, année zéro ) et avec qui je prépare un livre d’entretiens à paraître chez Magellan en 2012.

Patrick Deville cite l’écrivain Graham Greene comme en écho à Steve Jobs  : « Il n’est pas un de nous qui ne soit coupable d’un crime, celui, énorme, de ne pas vivre pleinement la vie. »

.  L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, Hélène Cixous ( éditions Théâtre du Soleil, Editions théâtrales), une nouvelle édition  de cette pièce somptueuse pour accompagner le spectacle tout aussi somptueux  qui sera donné en province et à la Cartoucherie de Vincennes  avec une troupe de jeunes acteurs khmers venus de Battambang. Je vous en dis beaucoup plus très bientôt. En attendant save the date !

A Lyon, dans le cadre du Festival « Sens Interdits » du 26 au 28 octobre 2011. En province  (Villefranche-sur-Saône, Vénissieux, Valence, Chambéry, Grenoble, Épinal, Clermont-Ferrand)  du 3 au 18 novembre. Au  Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes du 23 novembre au 4 décembre. Réservations au 01 43 74 24 08.

En savoir plus à la rubrique Actus Cambodge ou Agenda

 

Coup de chapeau …

… à BERNARD BERGER pour le dernier numéro de son journal Accueil cambodgien (mars 2011)  qui donne le regret de ne pas avoir été présent – c’est mon cas –  aux journées  « Angkor à Saint-Denis » autour de la maquette du temple d’Angkor Vat conçue et réalisée par  Ouk Vannarith. L’architecte  résume ainsi son entreprise :  10 000 heures d’études, de recherches, de relevés, de tests et de formation des jeunes locaux qui travaillaient à ce projet,  60 000 heures de travail minutieux pour transformer l’alliage de cuivre et d’argent issus de vieux câbles électriques, de circuits électroniques usagés et de bijoux familiaux inutilisés. Résultat : un temple 65 200 fois plus petit et 20 millions de fois plus léger que son modèle et un hommage à la splendeur angkorienne. Il a ainsi remercié Bernard Berger pour son initiative : « Aujourd’hui grâce à vous la basilique Saint-Denis est le lieu de rendez-vous de deux civilisations. elles ont mille ans d’âge et 10 000 km les séparent: l’art gothique et le christianisme d’un côté, et l’art angkorien et sa religion de l’autre. « 

On apprend plein de choses dans cette livraison de la revue et – cadeau – la communication des deux exercices de méditation proposés dans le cadre de cet événement  par Swami Veetamohananda (ashram de Gretz) donne envie de s’y mettre tout de suite …

Pour se procurer le numéro, pour d’autres infos  ou pour participer à la mise en place du restaurant scolaire à Kampot : www.accueilcambodgien.org