Régénérant…

Qu’on soit à fond dans le genré ou au contraire un peu dégenré, pardon dérangé, par le concept du genre, l’occasion est belle de s’y délecter ou de s’y confronter. La Criée nous propose en effet une « invasion » ainsi qu’ elle qualifie joliment ses choix thématiques déclinés sur plusieurs jours. Au programme une journée « Genre et transgenre » le samedi 26 janvier : table ronde, ateliers, film, spectacle, bal … Mais aussi du théâtre et du cabaret.
Ce soir, jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26, Michel Fau présente sa dernière folie de théâtre et d’acteur avec Névrotik Hôtel. Il y interprète et met en scène une diva, Lady Margaret, une mamie bitchy (chiante, riche et désespérée), aux mains d’un jeune groom dans la solitude d’une chambre d’hôtel très rose. Il/elle chante la vie d’hier, les lendemains incertains :  « chansons inédites de Michel Rivgauche, musiques signées Jean-Pierre Stora, dialogues parfaits de Christian Siméon qui portent haut l’art de l’humour vipérin et de la mauvaise foi accablante. » (Libé). Selon Michel Fau lui-même, « cela ressemble à une vertigineuse mise en abîme des clichés humains, mais c’est aussi un hommage décalé et poignant à la grande chanson française.  »
Michel Fau a joué dans une dizaine de spectacles d’Olivier Py, qui sera, lui, sur scène le 2 février pour Les premiers adieux de Miss Knife. Paillettes, faux-cils et vraie grande voix, un concert époustouflant, remuant, régénérant ! Dans CRI-CRI, le premier numéro de la revue du Théâtre de Marseille que lance Macha Makeïeff, le psychanalyste Hervé Castanet, qui en est le rédacteur en chef, s’entretient avec le metteur en scène. « Qu’appelle-t-on chanter ? est la question centrale de ma vie » affirme Olivier Py. Quand on l’a vu chanter (et ce fut mon cas il y a quelques années à Paris), on en est convaincu.

PSAS (Post Scriptum Après Spectacle)… J’ai écrit les lignes ci-dessus avant de voir Névrotik Hôtel dont je sors. Enchantée. On se laisse emporter ravi et touché que cette « avalanche de clichés », comme le dit Michel Fau, nous raconte si drôlement la vie d’une diva déjantée… mais aussi un peu la nôtre.

Névrotik Hôtel, 24,25 et 26 février. Avec Michel Fau, Angoine Kahan (formidable) et Mathieu El fassi (piano), Laurent Derache (accordéon), Lionel Allemand (violoncelle).
Journée Genre et transgenre le 26 février, entrée libre sauf spectacle Michel Fau
Les premiers adieux de Miss Knife, Olivier Py, le 2 février
La Criée, 30 quai de Rive Neuve, 13007 Marseille
04 91 54 70 54 – www.theatre-lacriee.com
CRI-CRI, la revue du théâtre de Marseille, disponible en librairie, sur internet et au Théâtre.

 

Champagne !

Les vers de Molière, des comédiens divins, une mise en scène pétillante. Du champagne !

Trissotin ou les Femmes savantes, satire de la préciosité ridicule, comédie de mœurs sur les excès du bel esprit… j’y allais sans vrai élan, pour voir, après des années de rejet plus ou moins involontaire, du «  classique ». Je redécouvre la jouissance des alexandrins, je redécouvre la pétulance, l’intelligence, la drôlerie d’un grand texte. Je redécouvre aussi que Molière est dans cette pièce vraiment misogyne quoi qu’on en dise, à commencer par Macha Makeïeff elle même. Mais quelle importance ! Ce que la patronne de La Criée à Marseille réussit c’est à nous offrir une soirée de théâtre pur. Son choix des années 70 pour les décors et les costumes – ces années étant celles d’après 1968 où l’émancipation féminine prenait des formes hallucinées venues des Etats-Unis – lui a inspiré des costumes, un décor, une mise en scène trépidante et fluide pourtant, des effets pyrotechniques époustouflants ( Jean Bellorini) et une direction d’acteurs aux petits oignons. Ils nous embarquent sans nous laisser reprendre notre souffle. Tous ! Quelle vitalité, quelle allégresse … Les mines, les mimiques, la gestuelle, le phrasé… Marie-Armelle Deguy, qui joue Philaminte, la mère toute puissante et déjantée, est irrésistible, une inventivité inouïe dans son jeu ; quant à son époux Vincent Winterhalter qui interprète Chrysale, il nous donne le même plaisir, versant opposé : inquiétudes, tergiversations, faiblesse, sont rendues à merveille par ses tics, son débit, toute la mollesse qui l’habite. Et Louise Rebillaud, la servante, qu’elle est craquante ! Et les deux amoureux ! Tous on vous dit.
Offrez-vous cette soirée-là  et n’hésitez pas à emmener votre progéniture : à côté de moi, une petite fille de six ou sept ans pouffait sans retenue.
Avec Anne-Marie Deguy, Vincent Winterhalter, Geoffroy Rondeau,Philippe Fenwick, Caroline Espargilière, Vanessa Fonte, Jeanne-Marie Levy, Arthur Igual, Ivan Ludlow, Pascal Ternisien, Louise Rebillaud, Bertrand Poncet, Valentin Johner.
Trissotin ou Les Femmes Savantes. Jusqu’au 20 janvier 2019.
Mise en scène, décor, costumes  Macha Makeïeff 
04 91 54 70 54 / www.theatre-lacriee.com
En tournée à La Scala Paris du 10 avril au 10 mai 2019

Avec l’Aquarius…

Sauver les migrants, la mer et notre âme …
photo Caroline L.

Une fois n’est pas du tout coutume, je vais vous solliciter pour une «  cause humanitaire ». A ces mots, vous êtes déjà partis. Je comprends. Revenez ! Il s’agit de la Méditerranée, notre mer nourricière, celle des mythes, des croisières, des surfeurs, des coquillages bigarrés, des poissons mordorés, la mer de toutes les aventures, de toutes les beautés… devenue cimetière. Tout a été écrit sans doute sur ces fous d’espoir qui s’embarquent pour « la liberté ou la mort » (un titre de Kazantazakis, écrivain méditerranéen s’il en fût, qui vient sans crier gare sous ma plume). On n’en peut plus de ces récits, de ces images, écoutés d’une oreille, parcourus d’un œil. Et puis survient cet « Appel du 8 juin », à Marseille, lancé par SOS Méditerranée, une soirée de soutien accueillie par La Criée. Objectif : permettre à l’Aquarius, navire de 77 mètres,  27 membres d’équipage, de continuer à sillonner les eaux internationales au large des côtes libyennes. Les marins sauveteurs ont secouru, recueilli et soigné 19 000 personnes au cours de 118 opérations de sauvetage – 46 000 personnes ont péri depuis l’an 2000 en tentant de rejoindre l’Europe.
Sur la scène de La Criée, Macha Makeïeff soulignait à quel point cette aide allait de soi pour son théâtre, un théâtre face à la mer, ouvert à l’ailleurs, à l’autre. Chaque intervenant fut clair, précis, concret. Pas de grands discours, aucun trémolo, des faits, des chiffres. Et une conviction ancrée. François Morel et Daniel Pennac dirent l’essentiel de la tragédie. Laure Adler lut des extraits de La Déclaration des poètes de Patrick Chamoiseau, une invitation à la résistance devant l’intolérance, le racisme, la xénophobie et l’indifférence à l’autre. Et le président de l’association, Francis Vallat, déclara avec la force de l’évidence  : « Aider SOS Méditerranée, c’est militer contre la bêtise. C’est sauver notre âme. »
A écouter ce 8 juin Thomas, venu de Guinée Conakry, on ne peut qu’être d’accord. Secouru le 11 mai 2016, il l nous ivre un récit simple et bouleversant. Quand, à la conférence de presse, il parle de sa dignité perdue en Libye (sévices, esclavage… l’abjection des passeurs n’a pas de limite) il pleure. Brièvement. Et reprend sa narration. Sur le rafiot construit par les migrants eux-mêmes et qui prend tout de suite l’eau, il raconte qu’ils ont eu la chance – la seule dit-il – d’avoir un marin pêcheur sénégalais à bord qui a su regrouper les passagers à l’arrière, les faire écoper avec leur chemise, tenir douze heures jusqu’à l’arrivée de l’Aquarius. Des récits, Marie Rajablat en a collecté beaucoup sur le navire. Certains sont lus ce soir-là, tel celui de Zineb qui raconte les femmes repoussées dans l’eau par les hommes. On retient cette phrase «  Si tu as peur tu meurs » (Les naufragés de l’enfer. Marie Rajablat et Laurin Schmid pour les photos. Digobar éditions). Témoignages encore de deux « sauveteurs de masse », dont celui d’Anthony : le 23 mai dernier, il faisait partie de l’équipe qui a embarqué 1004 personnes à bord, 15 heures de sauvetage…
Je reviens pour finir sur les discours, ceux de la bêtise, auxquels il n’est pas si facile de résister, qui nous enjoignent de nous méfier . Nous nageons en pleine fiction, dans les fantasmes : « Invasion, menace sécuritaire, danger économique, tout cela, selon de nombreux travaux académiques, n’aurait rien de réel. » argumente un excellent papier du Monde du 12 mai 2017. Il nous renvoie sur des livres pour nous dessiller. Notamment ceux signés Babels : De Lesbos à Calais, comment l’Europe fabrique des camps et La mort aux frontières de l’Europe, retrouver, identifier, commémorer. On peut lire aussi Tous sont vivants de Klaus Vogel (Les arênes), l’homme qui a décidé d’agir lorsque l’Italie en octobre 2014 a mis fin à l’opération Mare Nostrum secourant les migrants en Méditerranée. En mai 2015, nous étions trente, se souvient Sophie Beau, la directrice générale France SOS Méditerranée. Pour continuer et parce que la défaillance des états perdure, l’Aquarius (coût : 11 000 euros par jour) a besoin de nous – les dons représentent 98% des fonds. Sur le site, c’est simple comme bonjour de donner. Tout compte même une très petite somme et le président a insisté sur l’intérêt de choisir un virement mensuel, encore une fois même très modeste.
www.sosmediterranee.fr