Un théâtre d’idées

C’est un beau texte, clair et poétique, que ce Galilée de Bertold Brecht  mis en scène par Claudia Stavisky à La Criée à Marseille : un spectacle de 2h30 au lieu des quatre heures initiales en 1990 à la Comédie Française sous la direction d’ Antoine Vitez.
Sur quinze tableaux, une mise en scène classique, sans inutile clinquant. Un peu trop sage peut-être et un peu trop de clair-obscur – on a envie de mieux voir le visage des acteurs. A commencer par celui de Philippe Toretton, (entouré par une dizaine d’interprètes) un Galilée sans conteste, un Galilée habité, flagrant, incarné, avec ses enthousiasmes, ses colères, ses faiblesses, ses manques (sa relation à sa fille qu’il sacrifie à la science )

Un beau texte donc qui raconte comment en 1610 reprenant la théorie de Copernic – c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse – Galilée remet en question que notre planète soit au centre du monde sous l’œil d’un Dieu tout puissant. A la question « Où est Dieu ? » le savant répond : «  En nous ou nulle part. » La raison triomphera de l’obscurantisme est son credo : « Je crois en la douce violence de la raison. »
Tout cela n’est pas du, goût du pouvoir ecclésiastique à Padoue, Florence, Rome… Le poids de la religion, ses ruses, ses obsessions sont mises à jour sans barguigner. Galilée luttera longtemps mais finira, sous la menace de torture de l’Inquisition, par abjurer ses « anciennes erreurs ». Il termine son existence sous la surveillance de l’église en parvenant, cependant, à écrire en cachette un texte décisif pour les sciences physiques, les Discorsi.

Bien d’autres réflexions traversent la pièce, sur le rôle de la science par exemple, qui demandent une grande attention. Car il faut le savoir, c’est du théâtre oui, mais du théâtre pédagogique, didactique, un « théâtre d’idées » (A. Vite) qui vise à instruire, à expliquer. Avec de beaux moments lyriques tel celui sur le peuple entretenu dans l’ignorance et de fait la misère, un peuple toujours dans l’acceptation  : «  Je vois la divine patience de vos gens mais où est leur divine colère … »
Et n’oublions pas :  » Penser est un des plus grands divertissements de l’espèce humaine » dit Galilée à son ami Sagredo… »
Galilée, Brecht, 5 au 7 novembre 2019 à La Criée
Tournée en France : Chateauroux, Lyon, Antibes, Saint-Etienne, Nevers, Angers

 

Pousser la porte de « La Recherche » …

Toutes celles et toux ceux qui ne sont pas  entrés dans l’univers de Proust ou n’y ont fait que de timides incursions et s’en lamentent … se saisissent de toutes les occasions pour enfin  pousser   cette porte de La Recherche. En voilà une  offerte par Jean Bellorini qui, après Hugo, Dostoïevski, Rabelais, met subtilement en scène l’ une des plus belles langues de notre littérature. Sur le plateau du Grand théâtre de La Criée, un narrateur (Guillaume de la Guilllonnière) écoute une femme âgée (Hélène Patarot dont c’est l’histoire) ) se remémorer son enfance et  les traumatismes de son exil d’Indochine – très joli moment où elle évoque sa madeleine à elle, l’odeur et la saveur des nems. Peu à peu, son récit et le verbe proustien se mêlent, « et Marcel Proust dit la vérité d’Hélène Patarot » écrit justement Christine Friedel (Théâtre du blog). Tous deux ont adoré une grand-mère et s’en souviennent :   beaucoup de nous, spectateurs, sont alors soudain touchés et entrainés sans effort  au cœur du récit.
Le metteur en scène écrit :
Ce spectacle devait rendre hommage au théâtre que j’aime, il rendait donc hommage à tous les fantômes dont chacun est fait, tous les êtres chers qui ne sont plus. On est constitué de ce qui ne nous appartient plus. Après des passages sur la tendre relation de Proust à sa mère, c’est donc ceux sur sa grand-mère et particulièrement sur sa mort qui nous sont donnés. « La vie en se retirant venait d’emporter les désillusions de la vie. Un sourire semblait posé sur les lèvres de ma grand-mère. Sur ce lit funèbre la mort comme le sculpteur du Moyen-Age l’avait couchée sous l’apparence d’une jeune fille. Ce n’est qu’un plus tard que l’adolescent réalisera brutalement que sa grand-mère si chérie  est morte et ressentira enfin l’énorme chagrin de sa perte.  « Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur.  »
Photos Pascal Victor

Un instant. D’après A la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
Jusqu’au 16 mars 2019. 20h00. La Criée, 30 quai de Rive Neuve, 13007 Marseille. 04 91 54 70 54 – www.theatre-lacriee.com
Avant ou après le spectacle écouter en podcast une belle interview de Jean Bellorini sur France Culture en cliquant sur Bellorini.

Régénérant…

Qu’on soit à fond dans le genré ou au contraire un peu dégenré, pardon dérangé, par le concept du genre, l’occasion est belle de s’y délecter ou de s’y confronter. La Criée nous propose en effet une « invasion » ainsi qu’ elle qualifie joliment ses choix thématiques déclinés sur plusieurs jours. Au programme une journée « Genre et transgenre » le samedi 26 janvier : table ronde, ateliers, film, spectacle, bal … Mais aussi du théâtre et du cabaret.
Ce soir, jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26, Michel Fau présente sa dernière folie de théâtre et d’acteur avec Névrotik Hôtel. Il y interprète et met en scène une diva, Lady Margaret, une mamie bitchy (chiante, riche et désespérée), aux mains d’un jeune groom dans la solitude d’une chambre d’hôtel très rose. Il/elle chante la vie d’hier, les lendemains incertains :  « chansons inédites de Michel Rivgauche, musiques signées Jean-Pierre Stora, dialogues parfaits de Christian Siméon qui portent haut l’art de l’humour vipérin et de la mauvaise foi accablante. » (Libé). Selon Michel Fau lui-même, « cela ressemble à une vertigineuse mise en abîme des clichés humains, mais c’est aussi un hommage décalé et poignant à la grande chanson française.  »
Michel Fau a joué dans une dizaine de spectacles d’Olivier Py, qui sera, lui, sur scène le 2 février pour Les premiers adieux de Miss Knife. Paillettes, faux-cils et vraie grande voix, un concert époustouflant, remuant, régénérant ! Dans CRI-CRI, le premier numéro de la revue du Théâtre de Marseille que lance Macha Makeïeff, le psychanalyste Hervé Castanet, qui en est le rédacteur en chef, s’entretient avec le metteur en scène. « Qu’appelle-t-on chanter ? est la question centrale de ma vie » affirme Olivier Py. Quand on l’a vu chanter (et ce fut mon cas il y a quelques années à Paris), on en est convaincu.

PSAS (Post Scriptum Après Spectacle)… J’ai écrit les lignes ci-dessus avant de voir Névrotik Hôtel dont je sors. Enchantée. On se laisse emporter ravi et touché que cette « avalanche de clichés », comme le dit Michel Fau, nous raconte si drôlement la vie d’une diva déjantée… mais aussi un peu la nôtre.

Névrotik Hôtel, 24,25 et 26 février. Avec Michel Fau, Angoine Kahan (formidable) et Mathieu El fassi (piano), Laurent Derache (accordéon), Lionel Allemand (violoncelle).
Journée Genre et transgenre le 26 février, entrée libre sauf spectacle Michel Fau
Les premiers adieux de Miss Knife, Olivier Py, le 2 février
La Criée, 30 quai de Rive Neuve, 13007 Marseille
04 91 54 70 54 – www.theatre-lacriee.com
CRI-CRI, la revue du théâtre de Marseille, disponible en librairie, sur internet et au Théâtre.

 

Champagne !

Les vers de Molière, des comédiens divins, une mise en scène pétillante. Du champagne !

Trissotin ou les Femmes savantes, satire de la préciosité ridicule, comédie de mœurs sur les excès du bel esprit… j’y allais sans vrai élan, pour voir, après des années de rejet plus ou moins involontaire, du «  classique ». Je redécouvre la jouissance des alexandrins, je redécouvre la pétulance, l’intelligence, la drôlerie d’un grand texte. Je redécouvre aussi que Molière est dans cette pièce vraiment misogyne quoi qu’on en dise, à commencer par Macha Makeïeff elle même. Mais quelle importance ! Ce que la patronne de La Criée à Marseille réussit c’est à nous offrir une soirée de théâtre pur. Son choix des années 70 pour les décors et les costumes – ces années étant celles d’après 1968 où l’émancipation féminine prenait des formes hallucinées venues des Etats-Unis – lui a inspiré des costumes, un décor, une mise en scène trépidante et fluide pourtant, des effets pyrotechniques époustouflants ( Jean Bellorini) et une direction d’acteurs aux petits oignons. Ils nous embarquent sans nous laisser reprendre notre souffle. Tous ! Quelle vitalité, quelle allégresse … Les mines, les mimiques, la gestuelle, le phrasé… Marie-Armelle Deguy, qui joue Philaminte, la mère toute puissante et déjantée, est irrésistible, une inventivité inouïe dans son jeu ; quant à son époux Vincent Winterhalter qui interprète Chrysale, il nous donne le même plaisir, versant opposé : inquiétudes, tergiversations, faiblesse, sont rendues à merveille par ses tics, son débit, toute la mollesse qui l’habite. Et Louise Rebillaud, la servante, qu’elle est craquante ! Et les deux amoureux ! Tous on vous dit.
Offrez-vous cette soirée-là  et n’hésitez pas à emmener votre progéniture : à côté de moi, une petite fille de six ou sept ans pouffait sans retenue.
Avec Anne-Marie Deguy, Vincent Winterhalter, Geoffroy Rondeau,Philippe Fenwick, Caroline Espargilière, Vanessa Fonte, Jeanne-Marie Levy, Arthur Igual, Ivan Ludlow, Pascal Ternisien, Louise Rebillaud, Bertrand Poncet, Valentin Johner.
Trissotin ou Les Femmes Savantes. Jusqu’au 20 janvier 2019.
Mise en scène, décor, costumes  Macha Makeïeff 
04 91 54 70 54 / www.theatre-lacriee.com
En tournée à La Scala Paris du 10 avril au 10 mai 2019