Lieu mythique, soirée magique

Photo D. Cuypers

 Paul Dubrule, l’homme qui a créé la chaîne hôtelière Accor est un passionné du Cambodge. En 2002, à la fin d’un voyage de 8000 kilomètres à vélo, il a inauguré à Siem Reap, aux portes du site d’Angkor, une Ecole hôtelière et de tourisme, particulièrement bienvenue dans cet ancien village qui doit maintenant accueillir des millions de touristes.

L’école a déjà formé plus de mille jeunes aux métiers de l’hôtellerie et de la restauration : cuisine, service, réception, boulangerie, pâtisserie, tourisme, tout au long d’un cursus basé sur des cours et des stages complétés par l’apprentissage du français, de l’anglais et de l’informatique. Après une scolarité d’un an, 95% des élèves ont trouvé un emploi bien rémunéré avec des prises de responsabilité progressive dans l’hôtellerie et le tourisme. Pour la seconde année, la maison Lenôtre recevra un gala en faveur du développement de l’école dans les salons du Pré-Catelan à Paris ;  à deux pas du Théâtre de verdure où Rodin tomba amoureux des apsaras de chair venues danser pour les Parisiens lors de l’exposition universelle de Marseille en 1906 qui accueillit le roi Sisowath …

La soirée se passe le mardi 25 janvier. On y croisera exclusivement des amoureux du Cambodge. On pourra investir dans une sculpture – quel rêve d’avoir dans son salon ou son bureau un exemplaire de l’art khmer par excellence, celui de la pierre – offerte par les artisans d’Angkor et qui sera mise aux enchères. Quant au dîner préparé par les 14 chefs cambodgiens de Lenôtre, il fera sans aucun doute  partie des  plus savoureux souvenirs gustatifs 2011 …

Mardi 25 janvier 2011, soirée de gala de l’Ecole hôtelière Paul Dubrule au Pré- Catelan, Paris 16ème, à partir de 19h30. Montant de la participation individuelle 150 euros

Pour toute demande d’informations et pré-réservations: fabrice.tessier@accor.com de l’école : www.ecolepauldubrule.wordpress.com   – Activitéet www.ecolepauldubrule.org 

 

 
 

Lisez Chatomukh

 

 Chatomukh a consacré son dernier numéro (226) à la catastrophe survenue sur le pont de l’île Koch Pich à Phnom Penh. Selon  bon nombre de Cambodgiens,  elle  « mêle à la fois les injustices des hommes, les risques de la technique et les imprévoyances du progrès qui se surajoutent à une intervention surnaturelle rendant la justice immanente. » Tous les aspects de la tragédie sont ainsi abordés dans ce numéro. tant humains que politiques, sociologiques et spirituels. Ainsi que l’histoire de  Bon Om Touk, La Fête des eaux. On ne perd jamais son temps à lire Chatomukh.

Abonnement 27,50 €

chatomukh@yahoo.fr

A mon âge je me cache encore pour fumer …

Agenda

Vous aviez loupé la pièce de Rayhana en 2010. Veinards ! Elle est reprise ce mois de janvier  à La maison des Métallos . Voir l’interview de l’auteure dans le blog daté du 23 février. Un résumé pour les pressés : neuf femmes dans un hammam à Alger, neuf destins et un bout de l’histoire de l’Algérie des années noires. Rires et larmes, un texte qui vous embarque sans vous ménager. Magnifique soirée.

4 au 15 et 25 au 29 janvier, du mardi au vendredi à 20h ; le samedi à 19h

Réservations  01 47 00 25 20  ou reservations@maisondesmetallos.org

Miel et fiel

 

Another Year  de  Mike Leigh

 Entrez ! parlez ! mangez ! buvez ! pleurez !  La maison est chaude, généreuse, les tomates sont bio, le gâteau riche en chocolat, à volonté le thé, la bière, le thé, le vin, et le thé, et la bière encore, pour faire glisser, déraper… Pas grave… vous dormirez là, faites comme chez vous ! La maîtresse de maison vous en prie ! Elle a l’écoute bienveillante, -c’est son métier d’ailleurs – elle n’a pas quitté ses frusques ethniques, ni coupé ses cheveux depuis les années 70. Elle a ce sourire un peu niais de ceux qui ont beaucoup causé de sagesse, de yoga, et de Bouddha sans jamais le rencontrer. Bref, nous sommes chez les  baba cools version bisounours quarante ans plus tard…a

Quoique. Les regards qu’échange le couple ne démentent-ils pas  les sourires ?  On y lit la  connivence amusée, vaguement condescendante, du  mépris peut-être … « Faites comme chez vous », mais ne confondez pas tout ! La bourgeoisie baba cool vieillissante, diplômée, ouvre sa porte, sa cave, sa table. Pas sa famille.  Les Loosers sont invités à jouer leur partition de looser  dans l’espace temps qui leur est offert. Après il est de bon ton qu’ils  quittent la scène. L’amie  hystérique et secrétaire, le copain obèse et alcoolique, le neveu révolté et peut être gay, allez savoir,  seront éjectés  pour avoir débordé.

Sous le miel , discrètement, le fiel ? Sous  l’empathie, l’élitisme ?

Aline Barbier

Prix de la carte de voeux 2011

 J’attribue à l’unanimité  le prix de la plus séduisante carte de voeux 2011 à François Lemaire et vous encourage à faire un tour sur son site.

"Paille d'or"

Ô temps suspends ton vol !

DERNIERE HEURE !

Randal Douc, enseignant-chercheur en mathématiques et néanmoins comédien ( c’était lui Monsieur Jo dans Barrage contre le Pacifique), donne sa dernière pièce en lecture. Si vous pouvez libérer votre soirée du samedi 15  ou du lundi 17 janvier, vous ferez connaissance avec une écriture forte et douce, sensuelle et fantasmatique, à l’image de ce pays de tourments et merveilles … dont Randal vient.

Khyol, une pièce de randal Douc

Fort marrie je fus l’autre matin de brunch – je ne connais pas  de mot français suggérant autant de douceurs lactées et sucrées. Autant…  justement, c’est là, sur ces deux syllabes, que le bât blessa.  « Autant pour moi ! » s’exclame en effet, entre la semoule  fleur d’oranger et le pain aux noix, un de mes jeunes convives à propos de je ne sais quelle erreur. Qu’est-ce qu’il me prend ? je le reprends : « Quelle étrange expression, autocritique, mea culpa, mao-catho et patati et patata … »  Mon fils me signale alors que cet « autant » ne signifie pas pour autant tout ce que je sous-entends  car il s’écrit : « au temps pour moi » ! Je pouffe, rentre dans notre jeu préféré, faire croire à l’un de nos invités n’importe quel bobard. Mon fils, mi-figue, mi-raisin,  insiste : « Mais c’est vrai ce que je dis ! » J’opine longuement du bonnet sans en croire un mot, me réjouissant in petto que la private joke se prolonge.

Eh bien oui c’est vrai …L’ordinateur derechef allumé, Wikipédia ou un autre vient me confondre. Silence amusé. Ô temps suspends ton vol … La spécialiste peut remballer sa  spécialité. Au temps pour moi ! oui. Car il s’agirait bien d’une expression d’origine militaire, le commandement “au temps” indiquant (dans les exercices militaires, en gymnastique, en escrime etc.) un retour au mouvement (temps) précédent. Au figuré, « au temps pour moi », se dit pour reconnaître qu’on s’est trompé et qu’on est prêt à revenir au point de départ pour reconsidérer les choses. » (extrait d’un  article très documenté sur Rue 89 où j’ai ausi  appris que ce point d’orthographe passionnait les foules …)

 Je tente de rebondir de mettre les rieurs de mon côté !  « Et pourquoi pas, tant qu’on y est,  « au temps en emporte le vent » – qui fonctionne, vous le noterez,  remarquablement bien, au point que je me demande si … » D’accord.  Restons calme et  jouons-la modeste. « Encore un peu de pain aux noix Benoît ? »

Le temps reparlons-en, tiens.  Je trouve –  sensation qui pour être d’une grande banalité n’en est pas moins  obsédante – qu’il va de plus en plus vite. Le mode de vie et l’âge ?  OK.  Mais j’ai quand même envie de creuser. Un 2 janvier quand il est encore un peu hésitant le temps, c’est le moment de tenter de le rattraper.  Et puis il y a  toutes ces neiges qu’on dirait d’antan et qui apparemment réveillent notre désir de tout contrôler : le temps qu’il fait et le temps qui passe. Au Père Noël, j’ai donc demandé un livre intitulé Accélération de Hartmut Rosa. Dès que je l’ai lu, je vous dis de quoi il retourne.  Si tant est…

Ah n’oublions pas  mes vœux ! Que plus jamais, ami lecteur, tu n’emploies  l’expression « au jour d’aujourd’hui » ni «  au final ».  Merci, et  pour la peine voici un  étrange et pénétrant poème envoyé par un copain, roumain et écrivain :

                       FRONTIèRE  ENTRE  RêVES

          De là de loin  maman  me conseille

         de quitter les tranchées, d’aller vers les ennemis,

         des champagnes, des chandelles allumées à la main ,

         à la frontières entre des années ou des rêves

         enlevons nos masques pleins de poussière

         nous sommes seulement de l’herbe transformée en viande

         nous sommes le même fleuve qui fait s’endormir

        des orgueils, des poissons, du sable , des amours brillants,

         des os fébriles et noircis …

         que nous nous aimons sur le pont qui sépare les années

         aux lèvres clouées vers le sublime  figé 

          Alexandru Jurcan

Jean Daniel : exercice d’admiration

J’ai toujours éprouvé une profonde admiration pour Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur dont le premier numéro parut le 19 novembre 1964. Pour l’homme et sa plume. Paru en poche folio son livre d’entretiens avec Martine de Rabaudy, et bellement intitulé « Cet étranger qui me ressemble »,  a encore renforcé mon admiration. Un sentiment que l’écrivain met au premier rang des émotions qui construisent, qui font avancer – et le fait est  je connais des jeunes gens qui, dans leur vie professionnelle, sont complètement démobilisés découragés par l’absence de figures susceptibles de leur procurer un tel moteur. On pourrait s’étonner de cela, la propension à admirer, chez un homme qui donne plutôt l’impression d’une certaine morgue. Il le déplore, s’en explique. Ce n’est pas mon cas : à le lire, à l’écouter mais aussi simplement à le voir, d’emblée  je ressens sa vive intelligence – dans ses yeux – et sa sensibilité extrême – à certains frémissements de ses lèvres.

Ce qui me séduit chez cet homme-là ? Son exigence intellectuelle, sa liberté de penser. Juif né à Blida, les  « événements » d’Algérie l’ont  déchiré et le conflit arabo-palestinien est une blessure profonde. Homme de gauche, il a des attachements qui font dire à sa femme qu’il aurait été plus équilibré s’il avait été de droite ! Ils sont peu à reconnaître de façon aussi entière, sans tergiversation aucune,  leurs erreurs : ainsi d’avoir laissé attaquer injustement Valéry Giscard d’Estaing dans l’affaire des diamants de Bokassa ou, plus grave, dit-il,  d’avoir « préféré le salut à la fin des tueries aux révélations sur le sort des harkis. » Et il ajoute  « je savais et je me suis tu. »

Il est pour moi, comme pour beaucoup je présume,  à l’instar de Françoise Giroud, une  figure majeure du  journalisme, un modèle. «  La vraie grandeur du journalisme je l’ai rencontrée avec le reportage » écrit-il, mais c’est comme éditorialiste qu’ il forgera son écriture. Un exercice  ingrat à l’en croire : « L’éditorial est un genre suspect  qui expose à l’imposture quand on traite un sujet sur lequel on ne peut souvent avoir que des compétences relatives. »  C’est un genre qui lui convient pourtant à merveille en ce sens qu’il peut y exercer son sens de la complexité façon Edgar Morin. Le doute, la « discussion intérieure » sont obsessionnels chez lui. Et que cette obsession est rassurante, comme on se sent moins seul ! Sur l’intégration ou le communautarisme, il écrit : «  On me répète que le rêve français est terminé, qu’il faut vivre avec son temps (…), celui de la juxtaposition des communautés (…)  je n’accepterai jamais de renoncer à une France de citoyens tant que son contraire conduira à la primauté virtuelle d’une religion nouvelle. » Il se sent isolé dans son milieu, précise t-il,  mais entendu par les « étrangers » Un haut fonctionnaire kabyle lui écrit : « Je suis venu en France pour me libérer de la pression arabo-islamique, ce n’est pas pour la retrouver ici en plus écrasante. » ( J’ai eu quasi la même déclaration de Rayhana, l’auteure de A mon âge je me cache encore pour fumer– Blog Date ??).

A l’origine de cette posture, l’influence de Gide qui à la fois lui fait découvrir le marxisme et le sauve plus tard du communisme : «  Il m’a fait  comprendre que le militantisme n’est pas dans mon registre. Si je recherche une cause, je refuse un dogme. Toute ma vie le dogmatisme sera mon ennemi déclaré. Ce qui m’évitera quelques erreurs. » Et c’est dans la décolonisation que Jean Daniel situe les racines de son attachement à la gauche. Avec pour clé de voûte Mendès France. Les pages sur ce sujet sont passionnantes, encore une fois dénuées de toute rigidité idéologique. Il faut un certain culot pour être un homme de gauche et écrire :  « (…) des liens d’intimité s’établissent entre occupants et occupés , qu’aucun étranger à ces pays ne peut comprendre. Ces connivences de la vie commune sont nourries par la fascination et par la haine. L’anticolonialisme masochiste, pénitent, sacrificiel ne sert ni l’intérêt des colonisés, enfermés dans une posture victimaire, ni la lucidité des anciens colons. »  Et aussi : «  Il s’est produit entre l’Algérie et la France une alchimie de complémentarité, de souffrance, de connivence, qui reste un phénomène unique. » Egalement  à l’origine de sa sensibilité de gauche,  le fait qu’il n’a « jamais supporté l’humiliation » et que « les colonisés lui semblent incarner le plus fortement la figure de l’humiliation. »

Tant d’autres choses dans ce beau livre. L’Algérie comme une enfance : l’odeur du chèvrefeuille, le braiement de l’âne, les danseurs berbères noirs, les nuits bleues de Blida … et aujourd’hui sa nostalgie d’une maison de famille  « Une maison où m’enraciner me manque toujours. »,  (il y retourne un jour la voir, la grande maison, tout est pareil, rien ne l’est «  Un étranger qui me ressemble y avait habité.») Il retrouve la grand place d’armes de Blida, le boulevard où «  inaccessibles et triomphantes, les jeunes filles aux bras nus annoncent le printemps » – on dirait du Camus ! Sa vénération pour Albert Camus précisément, Jean Daniel en parle avec une sincérité  touchante :  « Je l’aime plus qu’il ne m’aime. Je l’admire plus qu’il ne peut m’admirer. Je le place plus haut que tout. » ; et aussi : « Ce qu’il fait, je pourrais le faire, mais en tellement moins bien ! » Pourtant, ajoute-t-il, étayant sa conviction  qu’admirer  est source de force,  « de cette période je garde l’impression d’une confiance dans mon destin… »

Délicieux entre tous à mes yeux enfin les propos sur son narcissisme. Gide encore en est la source : «  L’adolescent que je suis, ébloui par les pages du Journal, est ignorant de son avarice et de son antisémitisme. », Avec l’auteur des Nourritures terrestres, avec Montaigne, avec  Rimbaud., il forge sa conviction que connaissance de soi même et  curiosité empathique pour les autres ne sont pas du tout contradictoires. Le « Je » dans les reportages, il le revendique et cela me ravit  puisque je le prêche dans mes ateliers au CFPJ et dans mon live Question de style.  (1)

Jean Daniel – et ce n’est pas la moindre de ses qualités- n’est pas un homme de regrets. Si ce n’est … A-t-il la nostalgie de la création littéraire ou ses  Carnets (que je n’ai pas lus) écrits dans les avions, les chambres d’hôtel, ont- ils suffi à combler ce désir profond ? En tout cas ils sont essentiels à ses yeux :   « Longtemps, j’ai ressenti avec plus d’intensité mes émotions parce que je me disais que j’allais  en parler. Il m’est arrivé de vivre certaines choses dans le seul but de les relater. »  Il arrête, nous dit-il, en l’an 2000 (et ce faisant  sans doute se mutile) car «  je négociais avec l’âge un tournant délicat et j’ai pensé qu’il me fallait vivre sans me regarder vivre  parce qu’il me restait peu de temps ». On comprend bien…

Le livre se ferme sur la vieillesse et ce qu’on peut essayer de négocier avec elle. « A ceux qui sont prêts de disparaître on demande de paraître. Que leur proposer ? La seule recette c’est d’arriver – c’est rare – à garder la capacité d’admiration. »

Voilà en ce qui me concerne qui est fait pour aujourd’hui.

(1)   Question de style, nouvelle version enrichie, disponible en février 2011 à la Fnac ou à commander chez votre libraire.

A la recherche de la mémoire

Le Cambodge et Le Théâtre du Soleil, une longue histoire. Hasard des programmations,  parallèlement au colloque Le génocide effacé,  se tient un festival  Werner Schroeter au Centre Pompidou. Le film sur  Ariane Mnouchkine « A la recherche du soleil » est une merveille (programmé le 11 décembre dernier et le 30 décembre prochain) : une heure trente pour suivre le fil d’Ariane dans ces mois de 1984 où la troupe s’emparait de la magnifique pièce-fleuve d’Hélène Cixous « L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge ». 

Cixous pleine d’émotion , après la séance et devant les spectateurs,  d’avoir revu le film où, une rose jaune à la main, elle est interviewée par le réalisateur, (le cinéma de Schroeter nous dit-elle est semée de roses jaunes, c’est sa signature !). Un film qui n’est pas un documentaire dit-elle « mais un opéra, une vision, une transfiguration. »  Pleine d’émotion d’avoir revu, dit-elle encore, tant de morts : Cambodgiens évoqués sur scène et peuple du Soleil. Mais Georges Bigot est là qui interprétait alors Norodom Sihanouk,   personnage shakespearien s’il en est  : homme politique hors du commun, monseigneur-papa adulé, tyran détesté,  sans pitié pour ses ennemis, fantasque et génial, insupportable, irrésistible. La performance du comédien était magistrale :  entre autres la voix inimitable de Sihanouk  trouvé précisément sans l’imiter (interdiction lui avait été faite par Mnouchkine de voir et d’entendre des documents) mais en se laissant porter par le rythme des phrases, la musique, les voix  du texte. Sur la « voix », Hélène Cixous a cette image : « J’écris ce que j’ai entendu en collant mon oreille sur la poitrine de tous ces personnages » ( il y en a une soixantaine dans la pièce). Avant ce travail poétique, il y avait eu le travail de fourmi  sur les archives, les documents journalistiques, diplomatiques, politiques, la littérature ancienen khmère … l’auteure avait voulu tout savoir du concret khmer jusqu’au 350 espèces de riz …

Entre le Cambodge, Hélène Cixous et Le Théâtre du Soleil, il y a une histoire d’amour. Elle vit toujours, revit sur un mode majeur  en ce moment, là-bas, à Battambang avec les jeunes de Phare Ponleu Selpak ( je consacrais à cette association un chapitre dans Tourments et merveilles en pays khmer).  Ces 29 jeunes Khmers qui interprètent Sihanouk (le rôle est tenu par une jeune femme), le premier ministre Lon Boret,  l’ambassadeur des Etats unis – et tant d’autres acteurs, marionnettes des complicités internationales cyniques  qui entrainent le Cambodge dans le cataclysme khmer rouge – ces jeunes Khmers très peu scolarisés qui viennent des villages voisins,  certains de l’univers de  la misère, parfois de la drogue, n’ont pas la mémoire de leur pays  et ne savaient même pas  ce qu’est le théâtre. Pourtant, disent l’écrivaine et le comédien, la magie opère. Ils  entrent peu à peu dans ce monde où les mots et les gestes aident à penser, ils retrouvent des fragments, des traces d’un passé qui fut effacé par le régime de Pol Pot et qu’ils n’ont pas connu  : ainsi ce rituel pour les ancêtres qu’ils ont instauré avant chaque répétition et qui sera sans doute intégré dans la pièce. Et c’est celui qui jouait Sihanouk, qui en porte la mémoire dans son corps, c’est  Georges Bigot,  qui 25 ans plus tard,  met en scène la version khmère de la pièce, version allégée ( la version de 1985 faisait huit heures !) et transposée selon les codes sociaux et psychologiques cambodgiens. Le soupçon de nécolonialisme est ridicule selon ce dernier, il s’agit d’art et d’échange.

La pièce sera représentée à La Cartoucherie en 2011 . Mais pourra-t-elle l’être  au Cambodge tandis que  sur une autre scène se jouera à Phnom Penh le deuxième acte du procès des Khmers rouges ? Ce n’est pas certain, elle pourrait déranger  tant la réalité et la fiction, les fantômes et les vivants  sont dans cette histoire intimement mêlées.  

Voir les échos du colloque « Le génocide effacé » dans la rubrique Cambodge – Actu

Rompre le silence (suite)

Soko Phay-Vakalis et Pierre Bayard

Le colloque, Le génocide effacé, s’est poursuivi les 10 et 11 décembre  sur la lancée du premier jour :  d’une grande densité . En voici quelques échos, quelques flashes  (les actes seront publiés : le blog vous en informera).

  • Démonstration dévastatrice de l’aveuglement, du déni absolu de la presse de gauche sur les Khmers rouges (Le Monde, Libération et l’Humanité) magistralement menée par Pierre Bayard, professeur à Paris VIII. Un déni qui persistera jusqu’en  1977. Les journalistes se félicitent : le drapeau de la révolution flotte sur Phnom Penh, une société nouvelle est en gestation, les pauvres sortent de leur misère…  Un florilège surréaliste, pathétique,  qui fait peur. Certes, devait préciser l’orateur comme conscient soudain de l’efficacité de sa charge et peut-être essayant de l’adoucir ! certes le comportement des journalistes n’est rien comparé à la posture des états occidentaux, les Khmers rouges à l’Onu entre autres broutilles . Certes … Pierre Bayard devait ensuite analyser,  au-delà du contexte politique,  idéologique, les raisons psychologiques d’un tel délire généralisé (dans Tourments et merveilles en pays khmer,  je cite le décapant papier de Marie Despléchin, paru dans Le Monde en août 2005, sur l’adolescente enthousiaste qu’elle était : «  Les Khmers rouges sont des camarades comme nous les aimons, des amis du peuple chinois, des victimes de l’impérialisme») . Une fois le délire passé reste la violence qu’il faut s’imposer pour accepter de s’être trompé. J’en profite pour rendre hommage  au courage de  Jean Lacouture qui sut se dédire.  
  • « Peindre l’extrême » la communication de Soko Phay Vakalis , qui a organisé le colloque, fut du même tonneau. Cette si jolie Cambodgienne affûte toujours ses propos dans un langage  d’une grande précision et accessible à tous. Elle souligna le rôle de l’art qui, encore une fois, permet d’appréhender l’horreur, de mettre sous les yeux ce qu’on ne saurait voir ni entendre. Permet aux survivants « de se réapproprier un passé hanté par la destruction ». Soko a mené des ateliers de création à Phnom Penh au centre Bophana avec  deux artistes. Vann Nath, rescapé de S21, qui produit une « peinture de l’effroi  au « réalisme brut et minutieux ». Et  Séra  porteur d’une «  peinture endeuillée », qui procède  dans ces Bd à un tissage de témoignages et de fictions, ses  dessins côtoyant, s’appuyant sur des coupures de presse, des documents photos;  sa peinture étant quant à elle une expression poétique de l’exil et de l’absence, un corps à corps avec la matière (voir la performance et le film de Céline Dréan ). Ces ateliers ont  donné lieu à un livre Cambodge, l’atelier de la mémoire (Sonleuk Thmey, 2010) et à un DVD. Les œuvres réalisées par les jeunes Cambodgiens sont exposés dans le hall de Paris VIII  jusqu’au 15 janvier – l’exposition sera clôturée  ce jour-là par Vann Nath qui viendra spécialement du Cambodge.
  • La thématique « anamnèses corporelles dans Shoah de Claude Lanzmann et S21 de Rithy Panh »  ne peut se résumer ici. Elle fut l’objet d’un exposé de Emmanuel Alloa. J ’ai dit dans mon livre comme les deux  démarches me semblaient proches. A entendre ce spécialiste de l’image, elles  ne le seraient pas tant que ça. En tout cas, me semble-t-il,  l’effet de saisissement pour le spectateur est semblable. Ce sont deux films dont on ne peut pas  faire l’économie si on prend le risque de s’intéresser à ces thématiques du mal.  « Anamnèses » … le mot me replonge dans les ateliers d’écriture : il est en effet le titre d’une séance classique où celui qui écrit restitue à la façon de Roland Barthes le souvenir dans sa précision, mais sans effet, sans le faire vibrer.  Anamnèse c’est au départ l’historique d’une maladie. Reconstituer, retracer la façon dont le mal est arrivé,  ce mal qualifié par la journaliste Laure de Vulpian de « mal-mystère », expression recueillie auprès  d’un prêtre au Rwanda…   on est au cœur du sujet.
  • Bel intermède littéraire – et toujours le leitmotiv de l’art qui permet « d’en parler » –  offert par Suppya Bru-Nut, chercheuse sur le Ballet Royal à l’Inalco avec une lecture par Jean-Baptiste Phou de textes  d’auteurs cambodgiens. Je cite un extrait  de Soth Polin (L’anarchiste) qui dit les mots de l’exil  :
      Je ne suis plus qu’une plaie béante, ambulante, déchiquetée par cette multitude de piranhas que sont les souvenirs. Je suis la proie du temps, de mon univers phnompenhois : de ma femme, de mes belles-soeurs, de mes parents, de mes anciens amis…, du Mékong. Ils ont maintenant disparu, mais ils ressurgissent à chaque instant devant moi sur mon volant, au détour d’un chemin, au fond d’un verre de bière, ou dans la fumée d’une cigarette. Ils me rattrapent comme un petit voleur jusque dans mon sanctuaire parisien : dans mon taxi ou dans un café …Et un autre extrait du poète Kung Bun Chhoeun qui me touche beaucoup car je me souviens d’un   ami cambodgien me racontant précisément ça :  l’horreur que constituait sous le régime de Pol Pot la dérisoire perte d’une cuillère (qu’on portait souvent  autour du cou pour éviter de la perdre)  : Une cuillère / peut vous rendre la vie difficile/ et jamais gaie./Une cuillère que l’Angkar/ A distribué pour qu’on en prenne soin / Afin qu’elle ne se casse pas. /Il faut être vigilant/ Et veiller jour et nuit/ Et en prendre soi/ Car si on la perd,/ C’est la mort assurée,/Car si on la casse,/ C’est la mort assurée.
  • Echo enfin de la brillantissime intervention de Louis Arsac, ancien attaché de coopération au Cambodge. Ce que je vais en dire est un pâle reflet mais enfin… Le sujet :  l’utopie qui dérape, à savoir  une dystopie. La façon de l’aborder de Louis Arsac : un parallèle instauré entre W ou le souvenir d’enfance de Georges Pérec qui a perdu sa mère déportée par les nazis et le fonctionnement et les règles de l’Angkar, l’organisation invisible et toute puissante sous les Khmers rouges .Dans la fiction de Pérec, comme dans la réalité cambodgienne, les canons de l’utopie sont inversés. Par exemple l’idéal sportif dans W et l’idéal du travail sous Pol Pot, en soi louables, deviennent des facteurs de mort. Ce renversement des paradigmes de l’utopie était visible dès 1976 rappelle  l’orateur. Pöurtant on l’a vu aveuglement, déni.

      Le procès qui vient de condamner Duch, le responsable de S21,  et qui va reprendre si tout va bien  en 2011, pourrait, devrait être, nous est-il suggéré, le procès d’un certain nombre d’autres utopies qui, elles, certes « ont réussi » contrairement à celle du Kampuchéa démocratique ( sic ! ) mais à quel prix …On pourrait presque penser, devait conclure Louis Arsac, qu’il y a un degré de sincérité dans le projet utopique de Pol Pot. Pourquoi cette timidité soudaine ? Bien sûr qu’on peut le penser : c’est bien là un des nœuds du drame cambodgien et de toutes les utopies qui ont mal tourné.

Rompre le silence

Hélène Cixous au colloque le génocide effacé

« Entre l’interminable ténacité du silence et l’inimaginable qui dépasse nos possibilités ordinaires de penser »,  voilà où se situe ce colloque affirme l’écrivain Hélène Cixous dans l’amphi X de Paris VIII en cet après-midi glacé du 9 décembre. Sous son drôle de petit bonnet  qu’elle ne quittera pas, la grande dame de l’écriture livre à un public plus qu’attentif  ses souvenirs et son analyse sur un pays et ses habitants dont elle précise à deux reprises avec  émotion et  grâce qu’ils sont « adorables » : «  Il suffit que je vois un krama et mon cœur se met à battre… ».  Interrogée par Ashley Thompson, une autre amoureuse du Cambodge, Hélène Cixous  raconte comment elle écrivit sa pièce L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge et comment Mitterrand et Badinter assistèrent en 1985 à la représentation au Théâtre du soleil et  les écoutèrent ensuite longtemps, Ariane Mnouchkine et elle, leur parler d’un pays martyrisé et oublié de l’Occident . Un déni qui continue aujourd’hui : « Le peu d’audience accordée au procès des khmers rouges montre à quel point le Cambodge n’intéresse pas » devait souligner  Pierre Bayard, professeur de littérature à Paris VIII.  Lutter contre cet effacement, tel est l’objectif de ce colloque portée par  la détermination de Soko  Phay Vakalis, colloque  qui verra les plus fins spécialistes de toutes disciplines tenter de penser enfin  le « génocide » cambodgien.

La projection de S21, la machine de mort khmère rouge,  fut suivie d’un débat sur le rôle des images. James Burnet, le journaliste et ami  du réalisateur, souligna que le film de Rithy Panh (qui a convaincu les bourreaux de refaire, sous l’oeil de la caméra,  leurs gestes de bourreaux ) a réussi ce tour de force de créer des archives-  archives si manquantes pour la mémoire du Cambodge.

Enfin, l’artiste Séra , auteur d’une splendide trilogie Bd sur les khmers rouges, réalisa pour nous une performance dont vous avez le fruit ci-dessous.

Cambodge  – Le génocide oublié. Colloque à Paris VIII 9, 10 et 11 décembre 2O010. Entrée libre. Métro Saint-Denis université.

La vidéo de la performance de Séra est en ligne sur youtube :