« La vague plutôt que l’écume… »

Gibraltar – Un Pont entre deux Mondes, un titre qui fait rêver et qui tient ses promesses. Deux fois par an, récits, reportages, témoignages, fictions, bandes dessinées explorent les deux rives de la Méditerranée : cultures, histoire, sociétés, environnement. Epatant pour l’été, pour,  comme on disait à une époque, ne pas bronzer idiot – mais bronzer n’est plus très in the mood. Par contre les mooks le sont : ces revues riches et de fond et de forme, entre magazine et livre, pour un grand public exigeant et curieux, paraissant deux à quatre fois par an, font florès à la suite de XXI. Le fondateur et rédacteur en chef, Santiago Mendieta, qui fait vivre Gibraltar, sans publicité ni groupe éditorial, soutenu par ses lecteurs et des libraires indépendants, fait sienne la devise de XXI : “S’intéresser à la vague plutôt qu’à l’écume” .
La mer justement. Gibraltar reste pour moi un souvenir lointain d’un voyage en Espagne, et l’image très forte d’un lieu sauvage, ouvert à tous les vents, à tous mes désirs de jeune femme… Un brin nostalgique, je plonge donc dans le numéro 5. Fiction. Alger-Marseille, 1935, 1962 avec deux regards d’écrivains sur l’Algérie : Yasmina Kadra et Benoît Séverac. Enquête. Le Sahara occidental, une histoire qui n’en finit pas et qui n’intéresse  plus personne, hormis les intéressés, à savoir la population sahraouie. Elle désespère d’une résolution du conflit entre nationalistes du Front Polisario et royaume du Maroc, et vit, survit dans une constellation de camps. Belles photos et beau texte de Georges Bartoli. Dossier.  Palestine-Israël,  pour se souvenir, pour faire le point : les dates clés, le mur, le camp de réfugiés de Chattila, le récit de la démolition d’une maison. Mention spéciale « espoir » pour « Les accordeurs de paix », de Marine Vlahodic : Zamir l’israélien et Sameh le palestinien, tous deux accordeurs de piano, échangent par internet depuis des années sans s’être jamais rencontrés jusqu’au jour … Un accord de paix à deux « composé de  marteaux, cordes, chevilles, touches, meubles, mécanismes.. » Citons encore aussi le reportage  Voyage en Pagnolie , d’Hubert Prolongeau qui nous propose une déambulation à travers les sentiers de l’arrière-pays d’Aubagne, sur les pas de Marcel Pagnol. On apprend qu’il n’est pas autant l’enfant chéri du pays qu’on pourrait le croire et qu’il fut carrément oublié dans les festivités de l’année Provence-Marseille 2013 … Il revient en force sur la scène littéraire et cinématographique avec son petit fils Nicolas bien décidé à faire «  souffler un grand coup de mistral » pour redonner à son grand-père la place qu’il mérite sur la terre qui l’a vu naître On apprend aussi que l’auteur de Jean de Florette produisit un documentaire à la gloire du maréchal Pétain… (cela devient très dur de nos jours de pouvoir garder une admiration sans lézarde !).  Errare humanum est,  n’y pensons-plus : la balade dans les collines et dans ses oeuvres est bien une balade enchantée. Et encore :  bande dessinée. Lorsque l’île turque d’Heybeliada vivait son été grec … Et tout le sommaire sur :
http://www.gibraltar-revue.com
Vous pouvez y soutenir et acheter la revue

Montréal sans chichis !

La fraicheur du regard de l’auteure-poète Jeanne Painchaud, regardant avec les yeux de son fils Montréal sa ville adoptive et chérie, fait merveille dans son album ABCMTL. Les photos de son complice Bruno Ricca sont à l’unisson pour une découverte très personnelle, sous forme d’un Abécédaire,. Une découverte joyeuse, légère, sans souci d’exhaustivité et donc sans la litanie des clichés qui collent à Montréal, comme à toutes les villes, où nous rêvons d’aller peut-être un jour. C’est mon cas ! Donc, si j’y vais, je ne raterai pas les meilleurs BAGELS du monde, ni l’EXPLOSION des feux d’artifice pendant le festival d’été qui font ressembler la ville à un immense gâteau de fête, je me régalerai MMM, dans cette ville gourmande, du sirop d’érable et des biscuits Whippet (aucune idée de ce que c’est ! mais ça perdure depuis 1901, c’est bon signe), du dulce de leche, des panettones, des cheesecakes… bref l’univers à portée de papilles, avant de me rendre au Jardin botanique pour avoir une idée de la culture mohawk et des autres Premières NATIONS du Québec, et oui bien sûr,  j’irai QUAI DE L’HORLOGE pour me perdre du regard dans le Saint-Laurent, le « chemin qui marche » sur 3058 kilomètres, et oh ! je me réjouis de voir les escaliers extérieurs en colimaçon – je suis fan de ceux de New York – et peut-être de rencontrer dans cette ville XXXXX, au romantique Parc de la Fontaine, un galant égaré qui m’attendrait…
ABCMTL. Jeanne Painchaud et Bruno Ricca. Editions Les 400 coups.
Pour l’acheter :
Librairie du Québec à Paris
http://www.librairieduquebec.fr/
Ou sur le le site des librairies indépendantes du Québechttps://www.leslibraires.ca/

 

Le Dictionnaire des écrivains marseillais

Pas d’index dans ce Dictionnaire ! Etonnant, mais au fond pourquoi pas ? Une façon de d’y plonger sans a priori. On feuillette, on s’arrête, on hésite, on repart, on le soulève, calée dans son lit, on le hisse jusqu’à ses genoux, on tente de le faire entrer dans son sac pour un voyage en train – mais quand donc les éditeurs penseront à nos sacs de femmes chargés de crème solaire, lunettes, agenda, portable, foulard, tee shirt en solde à échanger, penseront au poids de nos sacs accrochés, décrochant nos petites épaules ? Enorme donc ce Dico. Mais magnifique. Quel régal cette randonnée littéraire, quelle belle façon d’entrer dans Marseille, dans son histoire à travers la vie et l’oeuvre de celles et ceux (plus nombreux) qui l’ont chantée, aimée ou haïe, voire les deux.
Heureux les écrivains qui sont nés (au moins en tant qu’écrivains) quelque part – c’est ce que je me suis vite dit tant Marseille semble les avoir portés, nourris, faire partie de leurs fondations. Un « lieu-matrice ». En tout cas ceux que l’auteur Olivier Boura a choisi d’épingler sur 413 pages. Oui, parlons tout de suite de l’auteur. Amoureux et de Marseille et de ses écrivains, mais aussi parfois critique sans vergogne de la première et des seconds, il mêle l’érudition et la sensibilité, la précision et le vagabondage. Il précise dans sa préface (qui constitue une précieuse analyse historique  de la ville) qu’il a choisi de parler de ceux qui ont vu le jour non loin du Vieux-Port, mais aussi de tous ceux qui ont gagné d’une façon ou d’une autre leurs lettres de naturalisation. Ainsi de Pagnol, Cohen ou Pétrone qui sont nés ailleurs « mais on voit bien qu’ils sont d’abord de nous et à nous, sans contredit. Disons qu’ils font partie de notre âme (…) ». Il ne s’est pas limité non plus aux écrivains très connus. En tout, il en a retenu 160 qui témoignent, nous dit-il, d’une richesse trop méconnue et d’une parenté de ton et de coloris qui « n’empêche pas le chatoiement des formes ». Il est temps d’en être fiers, insiste-t-il !

Donc picorons, butinons. Bien sûr il est tentant de commencer par les auteurs connus de nous – et c’est ce que j’ai fait. Que plaisir de retrouver Christiane Singer : un article court mais dense qui me redonne le vivace souvenir de cette femme-flamme  interviewée voilà des années (un chapitre de mon livre « Avec toute mon admiration » lui est consacré). Je continue avec Edmond Rostand né à Marseille en 1868, article débutant si joliment avec une comparaison entre celui-ci et un arbuste du Vietnam nommé Princesse de nuit qui fleurit une fois l’an ou tous les dix ans « dans une explosion violente de pétales blancs, cireux, frottés de rose (…) . La vie d’Edmond Rostand est une Princesse de nuit : elle en a la fragilité, la séduction fugace et peut-être facile ; » Le jeune dramaturge ne se remit en effet jamais vraiment du succès foudroyant de Cyrano de Bergerac.
Je continue avec  Jean-Claude Izzo. J’avais été séduite avec tant d’autres par Izzo et son policier Fabio Montale. « Un nouveau Pagnol, pas moins tendre, beaucoup plus noir », écrit Olivier Boura pour évoquer dans une très riche notice l’auteur de Total Kheops, le premier roman, paru en en 1995, d’une trilogie noire qui ouvrit la voie au polar marseillais et à une sorte de résurrection de la ville « alors au fond du trou ». Emporté à l’âge de 55 ans par un cancer, il est aussi l’auteur de romans non policiers, de nouvelles et d’un ouvrage La Méditerranée française en collaboration avec Thierry Fabre. Filons donc – c’est le charme de ce type de lecture-grenouille, à rebonds – jusqu’à cet auteur que j’ai rencontré à l’IMERA dont il a pris récemment la tête. Son parcours est placé sous le signe de la Méditerranée : l’IMA où il travaille au côté d’Edgar Pisani, les Rencontres d’Averroès qu’il fait naître pour s’efforcer «  de recréer à Marseille l’unité originelle de la Méditerranée », le lancement d’une revue, La pensée de Midi, aux éditions Actes Sud, la direction du développement culturel et des relations internationales du Mucem. Il anime un collectif La Fabrique de Méditerranée qui se réunit une fois par mois à l’Upercut, un club de jazz du 7e arrondissement de Marseille. Un beau rendez-vous.
Je fais marche arrière jusqu’à l’article « Artaud », dont je ne suis pas du tout, je l’avoue, une inconditionnelle. J’y’apprends mille choses pourtant, qui me donnent envie d’entrer plus avant dans l’œuvre du poète, dont sa visite à l’exposition coloniale à Marseille en 1922 ; il y assiste à un spectacle de danse cambodgienne – le Cambodge, mon domaine de prédilection : « C’est de cette expérience qu’on date le cheminement intellectuel qui le (Artaud) conduira à élaborer une conception profondément révolutionnaire du, théâtre. » Je m’attarde sur Edmonde Charles-Roux. Une grande dame, et cette expression m’évoque notre magnifique Simone Weill. Je me souviens d’Elle, Adrienne paru en 1971 (deux ans plus tard, elle épousait Gaston Defferre), son grand livre sur Marseille qui fut vers 1942 une manière de capitale par défaut. (…) On peut dater l’attachement profond de la romancière pour Marseille de ces années sombres où le peuple marseillais lui apparut plus solide et de meilleur fond qu’on ne prétend souvent. » Je passe plus vite sur Franz-Olivier Giesbert, le brillantissime auteur-journaliste que rien ne destinait à une telle passion pour Marseille. Et pourtant :   « Marseille, oui, c’est la vie, la beauté dans la laideur, et l’innocence dans le crime. C’est aussi la question, posée ici à presque tous, de l’origine et de l’identité. Or, Franz-Olivier Giesbert qui a écrit L’Américain (Gallimard, 2004), le livre du père et de l’enfance fracassée, est hanté par cette question-là. » Autre atmosphère, celle du poète et agent maritime Louis Brauquier né à Marseille en 1900 et que j’ai découvert en arrivant dans la ville. J’ai appris par cœur un de ses poèmes, Soir du Vieux-Port, (déjà cité dans ce blog, mai 2017). Et – je me réjouis de cette correspondance – c’est précisément ce poème que cite Olivier Boura. Il cite aussi ce «Marseille, lassitude de l’été, » que j’offre à toutes celles qui défaillent de chaleur en maniant frénétiquement leur éventail : « Ah, revienne l’autlomne, et revienne l’hiver,/La mer déserte et grise/Avec ses îles nues/Et les nuages qui se déplacent/Dans un ciel sans éclat. »
Passons aux inconnus, de moi. Et d’abord Marcel Brion, né à Marseille en 1895. J’apprends qu’il côtoya, sur les bancs du lycéeThiers en 1906, et en sixième, Albert Cohen (une autre de mes prédilections) et Marcel Pagnol. Brion, auteur d’une centaine d’ouvrages tous couronnés de succès, vies d’artistes et d’écrivains (Turner, Boticelli, Goethe…), biographies historiques (Bartolomé des las Casas, Blanche de Castille…). Sans compter la collaboration à La revue des deux mondes, Les Nouvelles littéraires, les mythiques Cahiers du Sud. C’est André Gaillard qui fit d’une publication classique Fortunio, créée par Pagnol, la revue d’avant-garde des Cahiers du Sud. En seulement dix ans passés à Marseille à partir de 1920, « il révolutionne le paysage culturel de la vieille cité et l’arrache, d’un seul coup, au conformisme de la province. » Et fait une brève mais fulgurante œuvre de poète. Encore le Vieux-Port :   « Le Vieux-Port tremble de désir et de vin rose sous une couronne d’huitres et d’oursin. Un camelot d’infortune vend des montres de hasard. Une poissarde impubère offre des seins du jour… » Mais c’est Jean Ballard qui a dirigé pendant plus de quarante ans les Cahiers du Sud, revue qui devint « selon le mot de Jean Paulhan, le plus abouti, le plus étonnant des livres. » Avec des sommaires éblouissants. Citons simplement Walter Benjamin publié pour la première fois en France dans les Cahiers.
C’est une des séductions de ce Dictionnaire, cette façon de balayer l’histoire marseillaise à travers ses écrivains, ses revues, ses journaux, ses mouvements littéraires. Mais sa séduction première tient à la très belle plume d’Olivier Boura mise au service de son amour et de sa profonde connaissance de la ville. « (…) « il y a une tristesse de Marseille qui traverse toute littérature marseillaise de qualité, de Suarès à Izzo. « Marseille, ville de lumières mais aussi « ville de prisons, de cachots, de geôles. » Dernier arrêt sur cet auteur, André Suarès, né à Marseille en 1868, dont je ne savais fichtrement rien et je ne suis pas la seule : il reste ignoré du grand public malgré Philippe Caubère qui porta à la scène « le splendide Marsiho, « le plus beau livre sans doute qu’on ait écrit sur Marseille. (…) Suarès a le courage de dire et la puissance et la laideur, la douceur et l’âpreté de cette ville. C’est-à-dire d’en exprimer l’ultime déchirement.». Toute son œuvre, affirme l’auteur du Dictionnaire, est un effort contre la barbarie. A la fin de la notice, on brûle de le lire …
A vous de jouer, de dessiner votre « portrait chinois » de Marseille. Selon son degré de familiarité avec cette ville, chacun fera le sien. Autant de lectures de ce Dictionnaire que de lecteurs !
Dictionnaire des écrivains marseillais. Olivier Boura. Editions Gaussen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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ALGER, la bleue

« Imbroglio de solide et de liquide ».

« C’est une invitation à déambuler dans Alger sur les pas d’Yves Jeanmougin que propose l’exposition ALGER à La Friche la Belle de mai, Marseille, qui se termine le 2 juillet. Quelques jours encore donc pour s’y perdre avec le photographe profondément attaché à cette ville. Ni Alger la blanche, ni Alger la noire, ni mythique, ni nostalgique, ni tragique, juste la ville si bleue des Algérois, animés par « une immense pulsion de vie et de mouvement. » écrit Ameziane Ferhani qui accompagne les photos de sa prose sensible. Il parle même d’une « étonnante capacité d’euphorie » ! Cela donne soudain envie d’y aller, envie de s’offrir une provisoire amnésie sur les années de la colonisation et celles du terrorisme et  simplement de jouir : des bleus de la mer et des ciels, des « imbroglio de solide et de liquide », des gueules des vieux, des bouilles des enfants, du rire des jeunes femmes, des devantures incongrues, des volées d’escaliers, des naïades Arts déco dans le hall d’un immeuble, des cafés d’antan encore là dans la Basse-Casbah… Une ville foutraque, mais si vivante. Et tendre aussi . Thierry Fabre dans la préface parle de la « tendresse » d’Yves Jeanmougin et c’est bien elle qui éclaire l’objectif du photographe.

Jusqu’au 2 juillet. Friche la Belle de Mai. Galerie La Salle des machines. www.lafriche.org. Le superbe catalogue ALGER est en vente à la Friche  directement auprès de Métamorphoses Métamorphoses (contact : meta@metamorphoses-arts.com) ainsi qu’à la librairie du MuCEM.

 

Avec l’Aquarius…

Sauver les migrants, la mer et notre âme …
photo Caroline L.

Une fois n’est pas du tout coutume, je vais vous solliciter pour une «  cause humanitaire ». A ces mots, vous êtes déjà partis. Je comprends. Revenez ! Il s’agit de la Méditerranée, notre mer nourricière, celle des mythes, des croisières, des surfeurs, des coquillages bigarrés, des poissons mordorés, la mer de toutes les aventures, de toutes les beautés… devenue cimetière. Tout a été écrit sans doute sur ces fous d’espoir qui s’embarquent pour « la liberté ou la mort » (un titre de Kazantazakis, écrivain méditerranéen s’il en fût, qui vient sans crier gare sous ma plume). On n’en peut plus de ces récits, de ces images, écoutés d’une oreille, parcourus d’un œil. Et puis survient cet « Appel du 8 juin », à Marseille, lancé par SOS Méditerranée, une soirée de soutien accueillie par La Criée. Objectif : permettre à l’Aquarius, navire de 77 mètres,  27 membres d’équipage, de continuer à sillonner les eaux internationales au large des côtes libyennes. Les marins sauveteurs ont secouru, recueilli et soigné 19 000 personnes au cours de 118 opérations de sauvetage – 46 000 personnes ont péri depuis l’an 2000 en tentant de rejoindre l’Europe.
Sur la scène de La Criée, Macha Makeïeff soulignait à quel point cette aide allait de soi pour son théâtre, un théâtre face à la mer, ouvert à l’ailleurs, à l’autre. Chaque intervenant fut clair, précis, concret. Pas de grands discours, aucun trémolo, des faits, des chiffres. Et une conviction ancrée. François Morel et Daniel Pennac dirent l’essentiel de la tragédie. Laure Adler lut des extraits de La Déclaration des poètes de Patrick Chamoiseau, une invitation à la résistance devant l’intolérance, le racisme, la xénophobie et l’indifférence à l’autre. Et le président de l’association, Francis Vallat, déclara avec la force de l’évidence  : « Aider SOS Méditerranée, c’est militer contre la bêtise. C’est sauver notre âme. »
A écouter ce 8 juin Thomas, venu de Guinée Conakry, on ne peut qu’être d’accord. Secouru le 11 mai 2016, il l nous ivre un récit simple et bouleversant. Quand, à la conférence de presse, il parle de sa dignité perdue en Libye (sévices, esclavage… l’abjection des passeurs n’a pas de limite) il pleure. Brièvement. Et reprend sa narration. Sur le rafiot construit par les migrants eux-mêmes et qui prend tout de suite l’eau, il raconte qu’ils ont eu la chance – la seule dit-il – d’avoir un marin pêcheur sénégalais à bord qui a su regrouper les passagers à l’arrière, les faire écoper avec leur chemise, tenir douze heures jusqu’à l’arrivée de l’Aquarius. Des récits, Marie Rajablat en a collecté beaucoup sur le navire. Certains sont lus ce soir-là, tel celui de Zineb qui raconte les femmes repoussées dans l’eau par les hommes. On retient cette phrase «  Si tu as peur tu meurs » (Les naufragés de l’enfer. Marie Rajablat et Laurin Schmid pour les photos. Digobar éditions). Témoignages encore de deux « sauveteurs de masse », dont celui d’Anthony : le 23 mai dernier, il faisait partie de l’équipe qui a embarqué 1004 personnes à bord, 15 heures de sauvetage…
Je reviens pour finir sur les discours, ceux de la bêtise, auxquels il n’est pas si facile de résister, qui nous enjoignent de nous méfier . Nous nageons en pleine fiction, dans les fantasmes : « Invasion, menace sécuritaire, danger économique, tout cela, selon de nombreux travaux académiques, n’aurait rien de réel. » argumente un excellent papier du Monde du 12 mai 2017. Il nous renvoie sur des livres pour nous dessiller. Notamment ceux signés Babels : De Lesbos à Calais, comment l’Europe fabrique des camps et La mort aux frontières de l’Europe, retrouver, identifier, commémorer. On peut lire aussi Tous sont vivants de Klaus Vogel (Les arênes), l’homme qui a décidé d’agir lorsque l’Italie en octobre 2014 a mis fin à l’opération Mare Nostrum secourant les migrants en Méditerranée. En mai 2015, nous étions trente, se souvient Sophie Beau, la directrice générale France SOS Méditerranée. Pour continuer et parce que la défaillance des états perdure, l’Aquarius (coût : 11 000 euros par jour) a besoin de nous – les dons représentent 98% des fonds. Sur le site, c’est simple comme bonjour de donner. Tout compte même une très petite somme et le président a insisté sur l’intérêt de choisir un virement mensuel, encore une fois même très modeste.
www.sosmediterranee.fr

Electre 21

« Ecrire ne sert à rien mais il faut continuer. » déclarait Romel dans une interview à propos de son très beau livre Soif de musique. Il a donc continué, véritable bourreau de travail et heureux de l’être, scotché à sa table à Phnom Penh ou à Bangkok, à l’instar de ses écrivains qu’il admire (Baudelaire, Apollinaire, Balzac, Stendhal, Flaubert, Tolstoï…) qui « comme des moines ont choisi le cloître »… Entouré de ses Bouddhas, de sa musique, de ses souvenirs – il en a beaucoup – et de ses rêves – encore plus – , c’est au moins sa troisième vie que celle-ci où il est devenu écrivain. Un « assoiffé de vie », c’est ainsi qu’il se qualifiait dans la même interview.
Son insatiable curiosité du monde et son expérience des affaires et de la politique l’ont mené avec son dernier livre Electre 21 dans l’univers numérique qu’on ne saurait qualifier autrement que d’impitoyable, tant pis pour le cliché. Etonnant de voir ce grand amoureux des arts, se plonger dans le paradis binaire si proche de l’enfer avec un personnage Gratien Malo qui règne sur GlobalTrotter, l’une des premières sociétés mondiales de services et de technologies numériques. De celles qui façonnent le monde, s’immiscent dans les affaires publiques et se lancent dans les projets les plus fous, des drones taxis aux puces cérébrales. Mais Romel a plus d’un tour dans son Mac. C’est en se coulant dans le mythe d’Electre qu’il tisse cette histoire de haine et de violence. Ce qui lui permet de jouer avec son histoire et de donner à son récit les accents d’une tragédie grecque qui, toutefois, ne se prendrait pas complètement au sérieux.
A l’intrigue de Sophocle – une femme, Amélie-Solène (Clytemnestre) et son amant tuent le mari pour prendre le contrôle de son empire, sa fille Ludovine (Electre) entreprend de le venger, le frère Baudoin (Oreste), disparu, resurgit pour accomplir le destin – l’auteur n’a pu s’empêcher de greffer la recherche d’un tableau de Picasso. Le tout puissant Gratien Malo, détenant 72% des données circulant dans le monde sur les réseaux à très haut débit, est en effet un homme qui, avant de sortir de chez lui, prend le temps de se perdre dans la contemplation d’un immense trumeau peint par François Boucher… Ou qui oublie instantanément toute contrariété quand s’élève le quintette à deux violoncelles, do majeur, adagio, Schubert.
On le suit avec plaisir dans les Puces de Saint Ouen où une carte postale le mettra sur la piste du tableau et on le quittera à regret quand le chris-craft conduit par son épouse le pulvérisera… On le regrette mais l’amateur d’art n’était pas un enfant de cœur, au fond il l’a bien cherché ! « A sa manière, le président de Globaltrotter était un tueur en série » Huit millions d’emplois détruits, « on entrait dans la catégorie des Staline, des Hitler et des Mao. Reste une illustration, pleine d’humour, de la toile addictive. « Le clic, le «j’aime », le twitt, le sms, le smiley, l’émoticône, ce sont les nouveaux bulletins de vote. » Avec des morceaux de bravoure dont un sur l’avenir numérique de l’Eglise catholique : confessions interactives avec codes confidentiels, bénédictions et extrême onctions en ligne sans rendez vous, achats en ligne de prières de rédemption avec abonnements à la carte …
Si on aime le genre du pastiche, les récit à clés, la causticité, on se régalera – et il y a cette jeune femme Alva, la « Chinoise aux yeux bleus » atteinte du syndrome d’Asperger qui traverse le roman comme une comète. Electre au 21ème siècle ? Pari tenu, même si on peut préférer le Romel âpre et tendre, si proche de la nature, l’auteur du Bouddha de bronze et autres récits, loin des « réseaux sociopathes » : peut-être son vrai terrain d’écriture.

Electre 21 et Soif de musique chez Daphnis et Chloé

Colère !

Le documentaire de Valéria Bruni-Tedeschi Une jeune fille de 90 ans, sur Arte le 7 juin est outrageant ! Bien sûr le danseur Thierry Thieû Niang est magnifique : sa relation à de très vieilles femmes dans un service gériatrique est exceptionnellement tendre, fine, ntelligente. Bouleversante d’accord. Mais voilà ! Montrer la déchéance physique avec autant de précision, de complaisance, et surtout de mièvrerie – Ah mon Dieu que c’est beau la grande vieillesse, tous ces corps déformés, disloqués, ces paroles bredouillées, emmêlées – est outrageant pour celles qu on filme. Certaines furent sans doute très belles, très vives, très rieuses, toutes furent fraîches comme de jeunes fleurs des champs. Que tout ça soit encore en elles et que le danseur le réveille, oui ! formidable. Mais est- il besoin de le FILMER ! Si pas d’images, si pas de spectateurs-voyeurs, ça n’existe pas c’est ça ? Quelle catastrophe ce monde qui ne sait pas simplement être et faire, sans montrer, sans donner à voir. Et de plus quelle tristesse que cette jeune fille de 90 ans, Blanche, soit amoureuse de « l’ange » comme dit Télérama qui évidemment se pâme pour le film. Happy end (bidonné ou pas ? ), à la fin Blanche fait quelques pas avec un vieux à qui elle a l’air de plaire. Tant mieux tant mieux si cela s’est passé ! Mais tu veux que je te dise Valérie, reste que faut être encore assez jeune et assez à côté de la plaque, de la vie, pour oser tourner un film pareil.

Ce papier provoque des réactions assez vives. Pour donner votre sentiment, votre commentaire, aller sur la colonne de droite « Articles récents » , choisissez celui qui vous intéresse , en l’occurence « Colère » et cliquez dans l’article. Il y  a déjà trois avis bien tranchés (ils apparaissent comme étant de Dane Cuypers mais je ne sers que de relais).
Allez on se calme avec cette pivoine en pleine maturité …

Oh les beaux jours !

« faisant fi des bagnoles
boulevard Baille
l’odeur têtue des tilleuls »

« A des riens on prend le pouls du monde » : un vers de Laurent Albarracin, offert par Eric Chevillard dans son formidable feuilleton du Monde des livres. Lisez si possible l’édition du 25/26 mai où il se surpasse pour évoquer deux livres du poète « A, » (Le Réalgar, « L’orpiment ») et Broussailles (L’Herbe qui tremble). Je ne sais pourquoi j’ai eu envie de cette citation pour vous parler du premier festival littéraire Oh les beaux jours ! à Marseille. Il y eut des « riens » c’est vrai, des moments bulles, des chapeaux de paille pour une rencontre en plein air sur le thème des cabanes, le rire de Keziah Jones sous les étoiles quand un spectateur réclame « Music » alors qu’il se délecte à raconter sa vie, sa ville, Lagos au Nigeria,  « une democrazy » dit-il, et il rit encore). Mais il y eut surtout une densité, une inventivité, une spontanéité  rares, comme si «les beaux jours, qui étaient là et bien là sur Marseille, ouvraient et le corps et l’esprit.
Ne pas tout suivre
ne pas tout dire
d’un enchantement
mini renoncements…

CABANES. D’abord un coup de soleil sur les cabanes, et sur nos crânes coiffés de paille or donc, ce jeudi 25 mai sur l’aire de battage au Mucem Fort Saint-Jean (aire de battage, mémoire d’un merveilleux bivouac dans l’Aragon). Mémoire délicieuse pour moi encore du livre d’enfance, Les Vacances que Gilles A. Tiberghien, venu nous parler de ses « petites maisons », déclare d’emblée ne pas aimer ! car « la cabane de la comtesse de Ségur reproduit la maison et l’ordre social ». L’inverse exactement d’une cabane qu’on n’habite pas vraiment, qui n’a pas de racines, pas de seuil, pas de grenier, pas de cave. Un espace en devenir, intermédiaire, ouvert aux rêves, un lieu psychique dirait Freud. Dans l’inconscient comme dans la cabane, règne une absence de temporalité : c’est un espace intermédiaire, transitionnel, pour invoquer cette fois Winnicott. Je dirais aussi une Chambre à soi dont les femmes ont, encore aujourd’hui, du mal à se doter : l’auteur approuve, précisant qu’il y a, affichée dans sa cabane, au Canada je crois bien, la couverture du livre-culte de Virginia Woolf. Il convoque bien sûr le poète des bois et de la désobéissance civile Henry David Thoreau et sa cabane près de l’étang de Walden, Malcolm Lowry qui écrit Au-dessous du volcan  dans sa hutte sur pilotis … Le romancier Pierre Senges qui lui succède fait appel à Daniel Defoe, Jules Verne, Mark Twain, Kafka et même mon cher Albert Cohen avec la caverne de Mangeclous …

Le titre de la rencontre, « Des cabanes rêvées aux abris contraints », nous entraîne ensuite dans l’univers des sans-abris, des hommes à la dérive, des Naufragés (le livre de Patrick Declerck que je me promets de lire depuis si longtemps) et des cabanes de la précarité, dans la jungle de Calais, sur le périph, au Bois de Vincennes. Pour autant ne pas éluder le fait que ces abris sont souvent « habités », au sens fort, investis, ne pas oublier non plus que la cabane, lieu éminemment solitaire, est aussi parfois un lieu où le collectif peut exister – il y avait des cabanes juridiques entre autres à Calais. Cette vie invivable – pensons-nous à raison – , dans de tels lieux, est pourtant pleinement vécue.

SEMBLABLES. La rencontre intitulée « Personne n’est de trop », qui se déroule cette fois (hélas !) dans la climatisation d’un sous-sol du Mucem, réunit l’écrivain Arno Bertina et la chercheuse Marielle Macé. Ils sont l’un et l’autre porteurs de cette idée que toutes les vies, quelles qu’elles soient, sont vécues au sens plein, que chacun de nous est certes unique mais aussi égal à tous les autres, dissemblable et semblable. Entrer dans la vie des autres, dans leur complexité – on a tendance à penser qu’ils sont beaucoup moins compliqués que nous souligne Marielle Macé – dans la description attentive, fine, de la vie des autres, pour prendre la mesure de l’égalité de toutes les vies, c’est dit-elle la mission de l’écrivain, en tout cas la sienne. Et celle de chacun de nous. Arno Bertina rebondit sur l’importance de la reconnaissance de toute prise de parole. Et il s’étonne que nos semblables le soient justement semblables à nous ! et que ceux qu’on essaie de nous faire passer pour des abrutis se révèlent, dans une manif par exemple, si intelligents, si vivaces dès que nous parlons ensemble ! Nous ne sommes pas que des solitudes ! se réjouit-il. Une autre fonction de la littérature avance la chercheuse c’est de « demander aux colères leurs raisons » Ces colères qui nous habitent tous. Nous met en colère, explique-t-elle, ce qui nous semble saccager ce qui nous tient à cœur, – quand nous sommes « blessés par les conditions faites à la vie » écrit le poète (Michaux ?). Bref c’est un moment foisonnant, passionnant. Ne reste plus qu’à les lire ! Arno Bertina, Je suis une aventure (Verticales). Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie (Gallimard).

CASH. Arno Bertina, je l’avais rencontré, ou plutôt rencontré son écriture, la veille au soir à La Criée lors de la représentation Le dernier Cash. Une adaptation, avec le comédien Julien Campani, de son roman J’ai appris à ne pas rire du démon. (Helium). Au début de la pièce, une vidéo du prédicateur évangélique et star télé Bill Graham. Aie ! Je crains le pire. Et c’est le meilleur qui arrive. Un beau texte rageur pour dire les dernières années de Johnny Cash entre drogue et sermons dégoulinants, produisant The Gospel road, un film sur la vie de Jésus… Et la lutte du producteur Rick Rubin pour faire renaître le chanteur de la rébellion celui de Folsom prison Blues qu’il eut le culot d’interpréter devant les prisonniers. Le texte est porté et même éructé, mais c’est bien, par un comédien habité, déjanté. La mise en scène de Julien Romelard épouse l’énergie explosive des mots et de l’interprète. Et puis, juste avant le tomber de rideau, une grande douceur nous enveloppe : s’élève la chanson de Bob Marley Redemption song chanté par Johnny Cash et Joe Strummer, enregistré peu de temps avant la mort de l’homme en noir. Won’t you help to sing these songs of freedom…
LA FOSSE. Autre style mais également de l’énergie à revendre avec deux séances, toujours à La Criée, sur Claude McKay. Une évocation brillante de l’écrivain afro-américain, d’origine jamaïcaine, avec une spécialiste très amoureuse de son sujet, Hélène Lee, et un autre spécialiste, l’ irrésistible Blaise N’Djehoya, grande gueule et grande culture, réalisateur entre autres de Sang d’encre (les artistes noirs dans le Paris d’après la seconde guerre). Il nous raconte, avec quelle verve ! McKay, un noir dégagé de tous les clichés noirs, un artiste qui refuse le statut de militant – « pas de maître, pas de ligne »- mais de fait très engagé. Suit un concert dessiné – joli concept – où l’on suit sur un écran géant les tribulations de l’écrivain dans Marseille dessinées par cinq auteurs de BD avec en bande-son le saxo Raphaël Imbert et son quartet McKay a en effet habité le quartier de La Fosse dans les années vingt, une sorte de petit Harlem, où le marché des prostituées faisait flamber les plus âpres convoitises. C’est ce que met en scène le roman Banjo (éditions L’Olivier), l’instrument de musique qui fonde toutes les musiques noires modernes. Encore un livre à lire. Beaucoup de renoncement disais-je plus haut. Entre autres Kamel Daoud pour Mes indépendances (Actes Sud, dont je rendrai compte bientôt), Natalie Dessay lisant L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. Brigitte Fontaine et sa bibliothèque idéale, le grand roman photo marseillais réalisé par 145 habitants…
En savoir plus sur la Fosse :
http://www.millebabords.org/spip.php?article29895
Allez voir le commentaire de Yannis sur Johnny Cash et vous aurez je crois une belle surprise musicale : colonne de droite  « Articles récents » .

 

 

 

 

Marseille, ville-mirages

Mais de quoi ont-ils eu si peur ? par Christine Breton et Sylvain Maestraggi. Mais pourquoi ce livre construit comme un puzzle est-il aussi séduisant ? D’abord il y a cette très belle facture – grande élégance, confort de lecture – marque des éditions commune. Ensuite il y a ces cinq voix comme cinq facettes d’une même réalité, le Marseille des années trente : la voix des deux auteurs, Christine Breton, historienne et conservateur du patrimoine, Sylvain Maestraggi, philosophe et auteur ;  la voix de trois écrivains : Walter Benjamin, Ernst Bloch et Siegfried Kracauer. Le mercredi 8 septembre 1926, ils se sont retrouvés sur la Canebière et se sont attablés au café Riche (le Monoprix actuel au croisement de la Canebière et du Cours Saint-Louis). L’auteure met en scène cette rencontre qui a laissé peu de traces. Elle imagine avec bonheur leurs discussions au cours d’une déambulation dans Marseille. Déambulation, errance, rêverie, voire cauchemard… le moment-clé qui donne son titre au livre est celui d’une peur éprouvée par les trois marcheurs lorsqu’ils sont confrontés au vide  de la Place de l’Hôtel des postes qui « vient de les aspirer ».

De fait les quartiers entre la poste Colbert et l’arrière du palais de Bourse ont commencés à être démolis dès 1852. Les familles furent expulsées au fur et à mesure – et relogées en 1962 dans les trois tours Labourdette. L’insalubrité des lieux n’était-elle qu’un prétexte ? Effacer le souvenir des luttes ouvrières, de la révolution de 1948, est une hypothèse plus pertinente selon l’historienne. Destructions urbaines ou « peuple en démolition » ? C’est cette violence du politique qui déclenche sans doute l’angoisse des trois hommes ».  L’histoire des vaincus – fil des recherches de Christine Breton – s’écrit en creux, constate-t-elle, en disparition physique de pans de quartier, de vies et de symboles. »  A l’en croire, aujourd’hui encore, on croise des fantômes surgis du néant de la place de l’Hôtel des Postes…

Donc, ils marchent, nos trois écrivains. Ils se rendent dans les locaux de la mythique revue, les Cahiers du Sud, Vieux-Port, 10 quai du Canal : « (…) on fume, on boit du café, on grignote et on refait la République de Weimar et celle de Marseille. » (…) « dans son cadre de pierre, la fenêtre de la rédaction reflète un petit morceau de la Méditerranée. » Ils tournent dans les ruelles, écrivent des cartes postales, font l’aller-retour sur le pont à transbordeur, s’asseoient à une terrasse place de l’Observance, derrière la Vieille Charité. Walter Benjamin a des protocoles de marche : il faut apprendre à se perdre dans une ville comme dans une forêt, ou suivre la ligne d’un tram jusqu’au bout.
Cette première partie se clôt par d’impressionnantes photos des quartiers démolis. La lecture se poursuit avec Sylvain Maestraggi qui livre une étude sur ces écrivains et des traductions originales de quelques textes. Ainsi une belle nouvelle de Siegfried Kracauer, La femme dans le café, parue dans Die Frankfurter Zeitung : « La lueur la tient envoûtée dans son cercle. Comme une mouche elle est tombée dans la lumière. » ; un chapitre de Genêt de Siegfried Kracauer où surgit la place terrifiante : « La place, près de la grande poste, ressemblait à une éclipse de soleil. Un immense disque noir à l’extrémité duquel on voyait briller les lumières de la Canebière. » ; un texte de Walter Benjamin sur la cathédrale de Marseille comparée à une gare car au lieu d’être orientée à l’est, comme elle le devrait, elle regarde la mer :  les voyageurs « serrés entre leurs biens spirituels, comme entre des valises, parcourent des livres de cantiques qui, avec leurs concordances et leurs correspondances, ressemblent fort à des indicateurs internationaux des chemins de fer. » Ou du même Benjamin une nouvelle, Myslowitz- Brunswick-Marseille, l’histoire d’une griserie au haschich : « Et maintenant je la (l’ivresse) reconnaissais également à l’infinie tendresse avec laquelle le vent faisait se mouvoir les franges de la marquise située de l’autre côté de la rue. » Son écriture est magnifique et je vais écouter les conseils du philosophe-traducteur et le lire en commençant par Enfance berlinoise.
En attendant, 
j’écris ce texte dans un café, cours Belsunce, à deux pas de ce qui fut l’Hôtel Riche. Je bois le thé à la menthe et vois, comme les trois auteurs allemands le voyaient, passer un homme noir en boubou blanc. La tentation est grande de me sentir aussi écrivaine de Marseille, portée par cette ville (*).

 Le 25 mai dans le cadre du festival littéraire Oh les beaux jours, vendredi 26 mai à 14h00, villa Méditerranée, rencontre avec les auteurs et leur éditeur Martine Derain. http://ohlesbeauxjours.fr
(*)  Justement !  l’éditeur David Gaussen a eu la belle idée de publier un Dictionnaire des écrivains marseillais. J’y reviens dans la prochaine édition de ce blog car il me faut plonger dans ces 413 pages.

Marseille sans soleil. Ce port éclatant de lumière mais aussi traversé de tristesse , de zones d’ombre, d’angoisse diffuse, que les trois auteurs ont profondément ressenties, m’évoque le splendide court-métrage, ainsi intitulé, vu au cinéma Les Variétés dans le cadre des Dimanches de la Canebière et grâce au  collectif Travelling Marseille. Le cinéaste engagé et marseillais, Paul Carpita, « nous donne ici, une magnifique leçon d’humanité, réalisée avec des moyens de fortune, en 1960, mais dont la beauté reste intacte un demi siècle après sa création… » écrit un internaute dont je ne trouve pas le nom. Il raconte que son père a commandé dans les années 70 le remorqueur « Marseillais 4 » filmé au début du générique. L’histoire ? Trois jeunes gens, étudiants en cinéma, qui veulent porter à l’écran le véritable visage de leur ville natale, cette ville qui se barbouille de soleil pour ressembler à ses cartes postales … Le matin il la découvre dans la brume, l’été est fini : « Tu me reviens sans grimace, sans grimage ». Images et textes sont sublimes. On dirait du Prévert.
Le court-métrage était suivi du film Le rendez-vous des quais : dans le Marseille des années cinquante, sur fond de guerre d’Indochine, l’histoire d’un couple confronté aux difficultés économiques et à la crise sociale qui secoue le port. Le jeune homme va réduire ses activités syndicales et, lors d’une grande grève, se désolidariser de ses camarades et devenir un « jaune ».
 Interdit par la censure, sans doute en raison de ses références à l’Indochine, « le Rendez-vous des quais ne fut jamais projeté et l’on crut même les copies détruites durant trente-trois ans ! Né en 1922 et mort en 2009 à Marseille, Paul Carpita a réalisé deux autres films et de nombreux courts-métrages. Il faudrait prendre le temps de découvrir sa magnifique sensibilité populaire et poétique.
En savoir plus :
http://www.liberation.fr/cahier-special/2003/08/05/il-faut-eteindre-ce-soleil-qui-cache-tout-paul-carpita-a-marseille_441458
http://paul.carpita.pagesperso-orange.fr/index1.htm

Soir du Vieux-Port (extrait) de Louis Brauquier. Poésies complètes, éditions la petite vermillon. Spécialement dédicacé à Benoit qui ne cache pas sa jubilation quand il contemple ses piles de livres à lire…

Cliché A.Barbier

Du vin blanc de Cassis, du pain craquant, des huitres
Les œuvres de Whitman,
Un voilier laissant lie à la brume des vitres,
Le nom de Rotterdam.


Le vieux-Port balançant l’angoisse des mâtures
Et l’odeur des oursins,
Et l’électricité rutilant en cassures
Sur le comptoir de zinc


Je jouis de me voir tous ces livres à lire
Et que je n’ai pas lus,
Des écailles de lune à l’entour du navire
Que je n’ai jamais vu ;