Mes re-pères

J’ai loupé les défilés de mode numériques  été 2021 et j’en suis fort marrie car j’aime la beauté insolente, provocante de la mode couture. Mais je n’ai pas été épargnée par la laideur de nos rues avec les grilles fermées et taggées et les passants masqués. Personne ne parle jamais à ma connaissance de la beauté des rues. Perdue.
Quelques très jeunes femmes s’en sortent avec des masques tissu (qu’il ne faut plus mettre si j’ai bien compris), des yeux immenses, une démarche souple qu’un manteau léger, mouvant, laisse deviner  (comment font-elles avec le froid ?) . Mais les autres, nous autres, avec lunettes, barbes, écharpes, grosses doudounes et vieux cabas, quelle catastrophe. Il faudra s’occuper des petits qui naissent dans cet environnement hallucinant. Les emmener vite quand le Covid se sera fait la malle dans les ruelles de Gênes, les piazzas espagnoles, les Tuileries de Paris…

Recevant le livre de Pivot … mais la vie continue (Albin Michel) et puis celui de Morin Les souvenirs viennent à ma rencontre ( Fayard/Pluriel et prochainement en poche) et enfin le magazine Causeur de février avec Finkielkraut en couverture, je les mets dehors, sur ma loggia, pour décontamination… Sans espoir !  je suis complétement contaminée par ces  hommes -là. Et puis il y a Tu finiras clochard comme ton Zola de Philippe Val disparu pendant mon déménagement, resurgi ces jours-ci.

A quel point ils me sont chers. Je m’en rends compte bien plus encore avec les dernières tribulations de Finkielkraut. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce dernier ni avec Morin et Val mais j ‘ai une confiance foncière dans leur honnêteté et une admiration absolue pour leurs capacités d’analyse. Et je soutiens avec ferveur le créateur de Répliques. Quant à Pivot c’est une autre histoire, plus affective  du côté des rêves de la jeunesse. Les soirées inoubliables d’Apostrophes où bien sûr je serai un jour … Celle sur Albert Cohen évidemment ! que j’ai revisionné pour mon livre Albert Cohen-Marcel Pagnol : une amitié solaire. Je n’irai pas sur le plateau télé, mais Bernard Pivot m’offre pour mon livre en juillet 2020 une chronique dans le JDD; c’est bien aussi… Alors son livre à lui . Je suis d’abord étonnée qu’il puisse faire cohabiter une telle sensibilité littéraire avec un tel réalisme sans concession. Car sur la vieillesse et la sienne en particulier (il met en scène un personnage qui lui ressemble comme deux gouttes de vieux Bourgogne)  il ne cache rien – enfin si sûrement plein de choses, mais il va droit néanmoins au but. Les maladies, les ridicules, les tricheries, la prostate, la sexualité et bien sûr la mort, les membres des  JOP, Les Jeunes  Octogénaires Parisiens,  vivent leur vieillesse et se la racontent au fil des pages. Réaliste voire prosaïque certes mais la bonhommie, la faconde,  la lucidité de Bernard Pivot pour aborder le fameux continent tantôt porté aux nues – la sérénité et tout le bazar – ou abhorré – un « naufrage » selon Chateaubriand –  est  revigorante.  C’est sans doute cette remarquable simplicité (une qualité très peu prisée de nos jours par les pros du micro)  qui permettait l’échange authentique, sans fariboles ni trompettes, quoique percutant,  avec l’auteur interviewé, mais aussi avec le téléspectateur invité à y participer. Retrouvez ce Pivot si amical se moquant de lui-même ou pariant sur l’avenir ( il est un grand tweeter)  est une vraie sinécure.

Mon cher Morin « notre trésor national », ainsi que disait il y a quelques jours Guillaume Erner sur France culture, où il  le recevait pour la journée « jeunesse » pour ses cinq fois 20 ans. Avec Les souvenirs viennent à ma rencontre, le philosophe nous livre comme à l’accoutumée son coeur et son érudition, sa sensibilité et sa pertinence, sa lucidité et sa joie de vivre. Si vous n’avez jamais lu le « journal »  d’Edgar Morin, vous allez découvrir une personnalité passionnante qui vous ouvrira les portes, les siennes, d’un vingtième siècle dont il fut partie  prenante sans réserve en ce sens que rien ne le laissa indifférent.  Sa Résistance, sa rupture courageuse avec le PC, son amitié amoureuse avec Marguerite Duras (une Duras que vous ne connaissez sans doute pas),  ses délectables pages sur l’Italie (il a des origines italiennes), son bouleversant portrait de Robert Antelme ( le mari de Marguerite  et l’auteur de L’espèce humaine), les coulisses de son travail qui le mène à son oeuvre majeure La Méthode et à mille autres choses  (quelle créativité étourdissante), ses immenses joies et ses grandes tristesses … je vous le promets vous ne resterez pas insensible à la la virtuosité, à la tendresse,  à l’humour, à la naïveté aussi de cet homme-là. Vous allez en le lisant beaucoup apprendre et beaucoup vibrer.

C’est également vrai pour le livre de  Philippe Val, qui fut chanteur, directeur de Charlie Hebdo, puis de France Inter. J’avais commencé, avant le covid,  la lecture de Tu finiras  clochard comme ton zola (superbe titre) : il est revenu sur mon bureau comme un remords. ! Je voulais tant lui faire un grand et beau papier. J’en ai été empêchée certes par la pandémie, mon déménagement et la maladie insidieuse de mes poumons, mais pas que. Le poids de l’objet (859 pages) qui empêchait tout transport et la technique narrative choisie par l’écrivain m’avait freinée . Val, je l’ai toujours lu : avec lui aussi je trouve la probité et la finesse rigoureuse des analyses qui calment mon mental. Entrer dans sa vie me souriait bien. Passons vite donc sur ce procédé : un narrateur raconte au fils   la vie de son père, en entrant dans sa tête : c’est pas crédible une seconde et surtout très compliqué – mais comment l’éditeur n’a pas alerté l’auteur ? Incompréhensible. Une fois qu’on dépasse cet obstacle on peut commencer à se régaler. Sur deux plans : la traversée passionnante du vingtième siècle, la sincérité absolue de l’auteur sur ce qu’il a vécu. Dès les premières pages du livre la musique est là avec un phonographe et des 78 tours de John William, Line Renaud, Charles Trenet… Son expérience de compositeur-interprète-auteur et la longue aventure du duo « Font et Val » sont essentiels dans sa vie et dans l’élaboration de sa personnalité. Autre composante forte, son refus absolu, non négociable de tout ce qui ressemble de près ou loin à de l’antisémitisme. C’est Zola qui en est à l’origine et fera dire au père de Philippe Val  la phrase qui a donné le titre au livre. De là, entre- autres mais fondamental, découleront ses  positions sur le conflt israélo-palestinien ou le mouvement altermonialiste et antiraciste.  La suite de son histoire est plus connue, des lecteurs de Charlie Hebdo en tout cas.

Même avec le détour stylistique que j’ai mentionné, l’écriture de Pilippe Val reste profondément nourrissante. Ses amitiés, avec Cabu par exemple, sont bellissimes. Il poursuit la grâce et cette quête tient le livre avec ses longueurs et ses fulgurances :  » (…) se poser la question entêtante des conditions de la grâce et de la  valeur des moyens pour y séjourner, ne serait-ce que quelques instants, et c’est tout l’intérêt des récits concernant une vie humaine.  » (…) chercher l’ivresse de l’amour, du pouvoir, du vin, de la drogue, du travail, de la musique, du jeu, de la science, de la folie, de la mondanité, de la solitude, de la beauté, de la cruauté. (…) Alors mettez ce livre dans votre sac-à-dos et plongez. Vous en sortirez plus fort comme de toute rencontre avec la vraie vie. Même si  vous n’êtes pas toujours d’accord.

Je finis ce texte quand j’apprends la mort de Jean-Claude Carrière. Ecrivain,  scénariste, conteur, créateur de la Femis, l’école du cinéma, je le connaissais mal. J’écoute La Conversation scientifique d’Etienne Klein en podcast sur France culture (12/1/2019). Je suis tout de suite sous le charme. Quel homme ! encore un . Cette conversation tourne autour de son livre La vallée du néant. Il parle de tout avec une simplicité, érudite si nécessaire, de Bunuel dont il fut l’ami pendant 25 ans, d’Umberto Ecco avec qui il a écrit N’espérez pas vous débarrasser des livres, de l’Inde – il y fut 47 fois ! et il est l’auteur du Dictionnaire amoureux de l’Inde.  Il nous fait écouter La folle complainte de Charles Trenet – il n’y a pas de plus belle chanson pour lui. Mais comme il a raison. Je la connais oui mais je la découvre vraiment. Splendide. Il dit : « Si vous m’entendez un jour me plaindre de ma vie vous pouvez me gifler ! ». Et aussi « Le savoir est la joie numéro 1 de ma vie. » Il parle de la mort toujours avec cette même tranquillité. Et il raconte une histoire traditionnelle dans certaines contrées chinoises : Vous êtes à table avec des amis et un garçon vient vous dire : On vous demande sur la terrasse. .C’est une terrasse d’où vous voyez votre vie défiler, vous allez donc mourir… C’est un peu glaçant mais on reste toujours dans l’enchantement. Une sacrée belle heure.

 

 

 

 

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