Jean Daniel : entre l’ombre et le soleil

J’ai rencontré Jean Daniel à l’automne  2014. J’écrivais un livre où je racontais les coulisses des grandes interviews que j’avais réalisées tout au long de mes années de travail. Et j’avais eu envie de conclure par un entretien  actuel avec mon modèle  journalistIque : Jean Daniel. Ce fut très  difficile à mettre en place. Je n’avais pas de média mais un projet de livre et le fondateur du Nouvel Observateur  était déjà très affaibli. Mais cela a fini par marcher et je me souviens de mon état mêlé de stress et de joie quand j’ai monté l’escalier qui menait à son appartement.  lI m’a reçu avec  gentillesse et humour. Il a aimé ce que j’avais tricoté  de nos deux heures. L’interview est inédite et je pense par moments émouvante :  ainsi quand il parle de la mer, du soleil, de Camus, d’Edgar Morin, de sa mère, de ses rêves d’écrivain. Mon livre Avec toute mon admiration est paru chez un pseudo éditeur. L’interview est donc quasi inédite. Un extrait ci-dessous et tout le texte en cliquant sur le lien tout en bas

DC. Je reviens à votre écriture. Quand vous parlez de la Méditerranée, du soleil, de la mer, il y a des moments où vous n’avez rien à envier à Camus. C’est la même sensualité, la même ferveur. Vous le savez…

JD. C’est la même genèse. Dans une interview un peu méchante, on m’a demandé : Est-ce que Camus vous gêne ? S’il n’avait pas été là, je ne sais même pas si j’aurais eu la force d’être Camus… d’être lui.

DC. Je ne comprends pas !

JD. Je veux dire que je n’avais pas les atouts. Nous avions les mêmes aptitudes, mais moi à un niveau inférieur.

DC. Ecoutez, je vais prendre un exemple dans « Les Miens « .  Vous parlez dans le chapitre sur Matisse du rapport entre l’ombre et le soleil, avec les persiennes – et cela m’a particulièrement touchée car je suis amoureuse des persiennes. Et vous dites, ce que personne ne dit jamais, que dans ces pays- là on fait semblant de lutter contre le soleil : en fait on joue avec. Quelle belle idée que les femmes jouent avec ça, ferment les volets, les ouvrent à nouveau… je ne sais plus comment vous le racontez mais c’est très bien, très fort.

JD. L’été incarne deux magnificences différentes: la lumière et la chaleur. La magnificence est aussi dans le fait qu’elles sont obligées de lutter l’une contre l’autre.

DC. Ah oui ?

JD. Dans les maisons méditerranéennes que j’ai habitées, rien n’était plus étudié que la protection contre le soleil. Il y avait toutes sortes de persiennes. Le matin, il y avait deux heures où on les ouvrait. Mais le reste du temps ! Vous allez chercher la lumière, vous trouvez la brûlure. Si vous avez la fraicheur, vous n’avez pas la lumière. Si vous n’avez pas la lumière, vous n’avez pas Matisse. Et si vous n’avez pas la chaleur, vous n’avez pas Gauguin. La lumière, Matisse est allé la chercher à Tanger. A Tanger ça change tout le temps. C’est l’Atlantique et la Méditerranée en même temps, les vents changent trois fois par jour de direction. Ça donne une sorte de folie aux gens. C’est l’une des villes les plus déroutantes, les plus attachantes, les plus éprouvantes qui soient.

DC. La mer, l’océan, l’eau, c’est plus qu’important pour vous, c’est essentiel, vital. C’est là, dans les bains à l’aube, en Tunisie ou à Porto Ercole, en Toscane, un de vos lieux chéris, que vous connaissez ce que vous appelez vos « convalescences- renaissances». J’ai noté: «Les bains, à peine trop froids, ressemblent à des rêves d’enfance ». Ou bien : « Ce passage de la nuit lourde et poisseuse à l’aurore à peine fraîche dans une eau vive ; cette évolution dans un élément qui délivre du poids de l’âge, des impuretés, de la chaleur ; cette sensation que l’on fait partie intégrante d’un vaste ensemble, d’un immense équilibre naturel: tout fait de ce moment une grâce. «A bliss» dit Wordsworth.

JD. Il y a un texte que je peux dire réussi, oui, c’est celui sur Marie Susini.

DC. J’ai relu ce chapitre il y a quelques jours. Il est superbe. Parfaitement abouti. Je me souviens d’un passage où vous dites, je crois, que l’écrivain Marie Susini, votre premier grand amour, semble atteindre un moment d’équilibre, que soudain, et de cela je suis sûre, elle « coïncide avec son destin ».

JD. Oui, c’était aussi un moment de grâce dans sa montagne corse. J’en ai d’autres, moins loin, au Musée Rodin. J’habite tout près. Il m’arrive souvent de m’approcher assez près des statues. J’ai toujours admiré les corps. Une fois j’étais à côté de la fameuse et audacieuse statue de femme, dont la chevelure est un prolongement du corps, à la fois abstraite et sensuelle. Ce jour-là il y avait une sœur, une moniale, et je n’ai pas écrit que cette moniale était tellement adorable elle-même, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas osé écrire dans mes Carnets ce moment volé, comme interdit, cette conjonction de la beauté de l’œuvre et de la réalité – son doigt semblait trembler sur la statue. Je suis revenu et j’étais gêné…

interview inédite de JD entière
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