France-Vietnam, une mémoire en partage

Le Vietnam était au théâtre de  La Criée à Marseille du 25 au 27 avril avec une pièce, Saïgon et une journée, La mémoire de l’exil. De riches moments. En voici quelques flashes .

Saïgon d’abord, dans une mise en scène de Caroline Guiela Nguyen, avec sa compagnie Les Hommes approximatifs, nous fait vivre dans un lieu unique, le restaurant vietnamien de Marie-Antoinette (un prénom d’impératrice française et une formidable comédienne), l’histoire d’amour et de douleur entre la France et le Vietnam. Unité de lieu mais pas de temps. Les onze personnages ne quittent pas le restaurant  partagé sur le plateau en trois, la cuisine, la salle à manger kitsch, la petite scène de music hall. Mais ils voyagent entre deux dates : 1956 à Saïgon, la veille du départ des derniers Français d’Indochine, et 1996 à Paris quand la fin de l’embargo américain rend possible un retour des exilés au Vietnam.

A travers les destins de couples mixtes, nous entrons dans les espoirs, les déchirements, les remords de ces existences prises dans le vent de l’Histoire. Le premier, un militaire français rentré en métropole avec sa fiancée vietnamienne Ly : la scène du mariage avec la belle-famille française qui n’arrivera jamais est d’une indicible tristesse. Et la relation que le fils métissé, Antoine, entretient avec sa mère un bijou de finesse, de justesse. La mère – l’actrice est fantastique – est parfaitement intégrée. En apparence. Fière, légère, drôle – « toujours sourire pour ne pas attrister les autres » – mais aussi « sèche » comme lui dit son fils à un moment. Sa mère, « si menue », qu’il aime passionnément et qui l’énerve prodigieusement… On sort du thème Vietnam pour entrer dans la complexité des rapports mère –fils : tendresse, pudeur, agacement, inquiétude. Quand il ne supporte pas qu’elle dise à tout bout de champ : « D’autant plus ! », c’est criant de vérité. Et drôle.

Un autre couple ne se formera jamais vraiment, celui de Hao qui quittera Saïgon en 1956 pour échapper à de possibles représailles mais ne reviendra pas rechercher son amoureuse. Son retour, à la fin de sa vie, dans son pays, est bouleversant et raconte toute la complexité de l’exil. Le secret, le silence, les silences sont constitutifs des vies des personnages. Le passé, les racines sont gommés. La mémoire trouve pourtant refuge dans la cuisine, les plats de là-bas, les goûts, les odeurs et ce n’est pas pour rien que tout se passe dans un restaurant – c’est aussi là que peut se  tisser un lien entre nos deux pays comme ce Phô, peut-être notre Pot-au-feu…

La mémoire est également vivante dans la musique. Elle est envoûtante tout le long de la pièce. C’est la musique jaune, celle du sud, des chansons interdites et chéries, le jaune c’est l’or, nous expliquait John Kleinen Ph.D de l’université d’Amsterdam lors de la journée Mémoire de l’exil. « Nous sommes face à un vide de la parole » disait Pascal Bourdeaux, maître de conférences de l’ Ecole pratique des hautes études qui récolte des témoignages de familles pour partager, faire connaître une histoire encore trop sous le boisseau. Hélène Patarot, comédienne ( voir sur ce blog, 14 mars 2019,  sa belle interprétation de Un instant Proust ) se souvient de son père qui ne parlait pas. Hélène qui a compris sa relation à son pays en lisant Marguerite Duras ! En miroir : « moi vietnamienne en France, elle française au Vietnam … «  explique-t-elle. Sur le silence, me revient à l’esprit un livre de Doan Bui, Le silence de mon père (Ed. L’iconoclaste). Celui-ci est soudainement atteint d’aphasie. C’est alors que la journaliste de l’Obs, prix Albert Londres 2013, que j’avais rencontrée à Paris dans une librairie de Belleville, commence sa quête d’identité en partant à la recherche de l’homme que fut son père, un voyage dans les secrets de famille, les exils et la mémoire, de la banlieue du Mans aux ruelles de Hanoi. Superbe.

D’autres intervenants nous ont ouvert des portes qui donnent envie d’aller plus loin tels Corinne Flicker, maître de conférences en littérature française (Aix Marseille Université) et spécialiste de la francophonie en Asie : elle a notamment évoqué Van Ky Pham, grand prix du roman de l’Académie française en 1961, auteur de plus de 70 pièces dont une seule mise en scène, par Anne Delbée, Le rideau de pluie, un village coupé en deux, symbole de l’écartèlement de l’exilé . Pouvoir consulter ces interventions en ligne serait précieux.

Clichés de Saïgon Jean-Louis Fernandez
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