La liberté d’offenser ?

Depuis le début, le mouvement #metoo a des aspects qui me dérangent. La dénonciation entraine toujours des dérapages. Tout récemment je suis également dérangée par le scandale autour des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par Philippe Brunet à la Sorbonne. Des activistes se réclamant de l’antiracisme ont bloqué l’accès à la représentation de la pièce. Motif ? Les actrices du chœur, jouant des Egyptiennes, ont le visage maquillé en noir et des masques cuivrés et ce choix relèverait de la vieille pratique du blackface consistant pour un blanc, dans un objectif dégradant, à se grimer en noir.

Ce n’était en aucune façon le propos du metteur en scène qui se voit accusé de   « propagande afrophobe, colonialiste et raciste. » Des personnalités de la culture (Ariane Mnouchkine, Barbara Cassin, François Morel …) se sont insurgées contre cette « logique de censure intégriste et identitaire. » Leur manifeste est musclé. (Le Monde 12 avril 2019). Ainsi, évoque-t-il les étudiants qualifiés de commissaires politiques  « qui ont sécrété un interminable communiqué  en forme de fatwa, exigeant réparation des injures, entre autres sous forme d’un colloque sur la question du blackface en France, un programme de rééducation en somme … »

Dans une salle d’une brasserie marseillaise : une variante du blackface, inconsciente mais bien réelle

J’étais de plain-pied avec ce manifeste. Et puis j’écoute sur France Culture dans Les chemins de la philosophie Yala Kisukidi, philosophe et enseignante à Paris VIII. Elle parle de façon éloquente, sensible, de la complexité à vivre son corps noir de femme noire. Je suis d’une génération dont la mère rêvait de trouver un bébé noir sur son paillasson ! ce qui dit bien une condescendance, une infériorisation inconscientes de la « race » (est-ce une bonne idée d’avoir banni ce mot de la Constitution française ? ), noire, dont je garde, évidemment contre mon gré, des traces. Et je ne sais rien, de l’intérieur disons, du fait d’être noir, bien que j’ai lu quelques grands livres sur le sujet. Du coup, à écouter cette brillante jeune-femme (qui partage avec Assa Traoré une interview dans les Inrokcuptibles), je comprends un peu mieux l’indignation au demeurant excessive autour de la pièce.
Dans cette même double page du Monde Débats, d’autres atteintes à la liberté sont stigmatisées. Je retiens un long papier de Ian Buruma, l’ex-rédacteur en chef de la « New York Review of Books ». En septembre 2018, il décide de publier dans le cadre d ‘un dossier sur les hommes déchus un récit de Ian Gomeshi, ex-animateur radio, télé, jugé pour agressions sexuelles, acquitté par manque de preuves, devenu la cible des réseaux sociaux, perdant son emploi, etc. Tollé de protestations : un tel personnage n’a pas droit de cité dans une revue progressiste. « Un membre de la rédaction m’a rappelé l’existence du mouvement #metoo. « Et on ma dit que l’on n’avait que faire des nuances ; que la nuance était considérée comme une forme de publicité » écrit Ian Buruma qui conclut : « (…) j’ai sous-estimé la force de l’esprit du temps, et j’ai mis le doigt sur le bouton qui déclenche les tempêtes d’indignation. Je le regrette. Mais un journaliste doit pouvoir prendre des risques. Une forme de liberté d’offenser est nécessaire. La dénonciation, si elle remplace le débat, aboutira à un conformisme dicté par la peur. Et la peur de défier l’esprit du temps abêtira le discours public. (…) En muselant aujourd’hui les personnes que nous n’aimons pas, nous ouvrons la voie à ceux qui voudront museler celles que nous aimons. » On n’est pas loin de La Tâche, le fascinant roman de Philip Roth.
En savoir plus sur le blackface https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/18/le-blackface-une-pratique-raciste-encore-presentee-comme-humoristique-en-france_5231575_3224.html

 

Une pensée sur “La liberté d’offenser ?”

  1. Philip Roth a écrit « The stain » soit « La tache ».

    Je n’aime pas beaucoup les signes superflus à nos 26 lettres…n’en rajoutons pas lorsqu’ils ne sont pas nécessaires.
    Lourde tâche ( task en anglais) pour nos Académiciens..

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