Des réseaux asociaux ?

Journaliste depuis de très longues années, exerçant mon métier avec toute la probité et l’exigence possibles, je suis tiraillée entre deux types d’informations en ce mi-février 2019. Premier focus : la précarisation des pigistes qui va s’accentuant – cela fait des années que je la dénonce mais les chauffeurs de taxi continuent à croire qu’on est riches… Déjà en 2001 Anne et Marine Rambach écrivaient un livre très documenté sur le sujet, Les intellos précaires (poche). Avec Ces cons de journalistes (éditions Max Milo), Olivier Goujon montre que la situation des journalistes et particulièrement des pigistes s’est encore fragilisée : disparition du reportage, prégnance de la communication, confusion de l’information et du divertissement, passage raté sur l’internet, illusion du gratuit, primat de l’urgence sur la vérification de l’info… (interview de l’auteur sur Mediapart). Sans parler d’un journalisme sans journalistes. La profession est sinistrée, constate Guillaume Erner commentant sur France Culture  le « plan de relance de L’Express ». Les Français achètent de moins en moins de journaux de journaux. L’info doit être gratuite – or ce qui est gratuit ne vaut rien, dit-il.
Deuxième focus, l’affaire de La ligue du LOL : publicitaires, communicants mais aussi journalistes se sont faits harceleurs sur les réseaux sociaux au début des années 2000.  Toujours sur France-culture, Guillaude Erner s’interroge : Pourquoi les réseaux sociaux sont-ils si accueillants pour les trolls ?  On peut disculper l’outil… avance-t-il. Avant d’argumenter le contraire. A savoir « le fond est une forme impure » (Valéry), la forme d’un message influe son fond. Autrement dit les réseaux sociaux sont propices aux messages haineux, minables, aux remarques de dingues qu’on n’oserait pas formuler dans le monde réel. Un coup d’œil sur Twitter, poursuit-il, est éloquent : la forme brève, la prééminence du virtuel, l’existence d’un certain type de vocabulaire et d’échange, le désir de trouver la formule qui tue (…) font que les réseaux sociaux sont finalement plus réseaux que sociaux.
J’ajoute ces quelques lignes  dont je ne retrouve pas la source : Sur internet, le harceleur n’est pas le témoin visuel des réactions de souffrance de sa victime. Cette absence de signaux visuels est un véritable facteur facilitant la violence et sa chronicisation. On se souvient ainsi que dans les travaux de recherche de Stanley Milgram, de l’Université de Yale, lorsqu’un individu devait administrer un choc électrique à une « victime », il administrait des chocs d’autant plus puissants qu’on l’empêchait de voir les réactions de sa victime ou qu’on atténuait l’intensité de ses cris. Je souscris, sauf que dans l’expérience Milgram, celui qui torturait entendait les cris de sa victime (jouée par un acteur) qui augmentait avec la puissance des décharges. Mais, c’est vrai, il ne la voyait pas.
Laurent Joffrin dans Libé – deux collaborateurs du journal sont impliqués dans La Ligue du LOL – ne dit pas autre chose : (…) (…) Cette culture du clash, de l’invective, de l’insulte permanente, de la parodie cruelle, de l’attaque au-dessous de la ceinture(…) (…) qui infecte les réseaux , et en particulier Twitter, souvent camouflés derrière des pseudonymes – une pratique contre laquelle peu d’intellectuels s’élèvent, la peur dirait-on de censurer la voix du peuple…

La démocratie serait-elle finalement et plus largement incompatible avec internet ? C’est la question que pose sur les mêmes ondes Marc Weizmann dans son Tour du monde des idées (7 février 2019) qu’on pourra écouter avec profit.

 

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