Doux échos

Le prix Femina pour Le lambeau.  J’ai dit ( dans Archives, 5 septembre 2018, article « En boucle ») quel grand livre que celui de Philippe Lançon, sans doute le plus fort que j’ai lu depuis quelques années. Qu’il soit récompensé d’un prix est juste. Il aurait dû avoir le Goncourt dit Grégoire Leménager du Nouvel Obs. Je suis d’accord. Reste, quelle satisfaction cette effrayante épreuve qui a pris du sens et qui (plus encore avec le prix) va adoucir,  mettre de la légèreté, de l’allégresse même, dans l’univers dévastateur de la souffrance physique. Merci Philippe Lançon et félicitations.
Extrait (à propos de Chloé, sa chirurgienne, 19 opérations !  :
Elle avait une petite quarantaine d’années. Elle avait joué du violoncelle, mais son emploi du temps était devenu tel qu’elle avait dû y renoncer, comme ces chirurgiens passionnés d’automobile dont Proust dit qu’ils cessent de conduire à la veille d’opérer. Je ne cite pas Proust par hasard : « A la recherche du temps perdu » m’a suivi de chambre en chambre  et j’y ai puisé sans cesse de quoi méditer, ou de quoi rire, sur ma condition et sur Chloé. Sa famille avait accueilli  Giono dans le Dauphiné, mais les livres de Giono lui tombaient des mains, comme ils tombent maintenant des miennes, alors que je l’ai tant aimé, ai-je pensé en lisant le mail où elle me l’apprenait. J’aimais l’attirer sur le terrain littéraire, le seul où je pouvais ne pas me sentir dépendant et dominé. Quand on est allongé et couvert de cicatrices qui suintent, c’est toujours bien de parler d’un écrivain qu’on aime à ceux qui vous examinent. A l’été 2016, elle avait lu « La lie de la terre », de Koestler, des livres d’Annie Ernaux, de Philippe Djian, de Delphine de Vigan, et pour la première fois des romans de Le Clézio dont elle m’écrivit :  » Quelle pose! Quel manque de vie ! où a-t-il attrapé son Nobel ? » Je n’en savais rien. (…) L’intimité qui nous liait était vitale, et pourtant elle n’existait pas. Je pouvais lui envoyer des photos prises en voyage, ce qu’elle appelait mes cartes postales, mais je n’aurais jamais osé lui parler de mes soucis intimes – même si elle les devinait. Il y avait un cadre dont il ne fallait pas plus déborder que mes couilles du caleçon pendant la visite, ce qui lui avait fait dire un jour devant les infirmières :  » Dites, essayez de ranger ça, ce sera mieux pour tout le monde. « J’avais vieilli, mes couilles pendaient, je ne pouvais tout de même pas lui demander de faire un lifting qui ne relevait pas de sa spécialité. Je m’étais senti comme le Gros dégueulasse de Reiser, avec la honte en plus mais aussi un certain agacement, dans la mesure où si elles dépassaient ce jour-là, c’était d’abord parce que je devais laisser mes jambes nues et le caleçon assez replié pour que les zones de greffe à vif, sur le haut de la cuisse gauche, puissent être préservées de tout frottement et examinées; l’hôpital est souvent le lieu des injonctions contradictoires. Agacement mais aussi reconnaissance, puisqu’en matière de dignité, semblait-elle me dire, à l’impossible j’étais tenu – ou en tout cas, à l’absence de négligé et, comme le vieil Hegel, au dépassement pratique des contradictions.

Un ange dans le métro. En face de moi, une jeune fille et sa mère discutent piercing. J ‘écoute : la mère essaie très tranquillement de convaincre sa fille de ne pas en faire d’autres que celui qu’elle a dans une narine. La demoiselle argumente : cela lui fait tellement plaisir, elle se sent, je crois dit-elle, plus elle-même. J’entre dans la conversation, parle de son joli visage qu’il faut protéger, de la folie de se faire souffrir au lieu de profiter de ces années où le corps se plie à nos désirs, à notre jouissance. Oui mais … elle en a envie ! Je lui demande où elle va le faire ce piercing. Elle me montre l’endroit au-dessus de la lèvre supérieure marqué d’une sorte de fossette plus ou moins visible. Ah non ! je me récrie, pas sur l’empreinte de l’ange. Je commence à leur expliquer ce geste de l’ange au moment de la naissance qui, posant le doigt sur la bouche du bébé « chut ! », efface toute notre connaissance des secrets, des mystères de l’existence. Elle m’interrompent en choeur : Mais on connaît très bien cette légende : nous sommes d’origine juive ! Je leur conseille L’empreinte de l’ange de Nancy Huston (Actes Sud). Je descends à la prochaine station. Je ne saurai jamais ce que va décider la jeune fille. Mais le trajet fut angélique…

 

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