Adieu Ferdinand !

 

Philippe Caubère a la grâce. Jusque dans sa façon de saluer. Celle d’un danseur. Désinvolture, élégance et quelque chose de l’ordre d’ une profonde gentillesse qui passe on ne sait trop comment.
Il est le farouche défenseur d’un théâtre populaire intelligent. Ses spectacles ont l’authenticité, la sincérité, la force du travail bien fait, et le public le sait. Ce soir -là encore, au Théâtre du Gymnase, les Marseillais offrent à l’enfant du pays ses rires et ses applaudissements, généreux, heureux, un adhésion sans condition.
Philippe Caubère a la grâce. Elle lui permet de tout traiter, tout oser. N’importe qui d’autre donnant des textes de la teneur de Adieu Ferdinand tomberait dans la vulgarité, sombrerait dans le graveleux. Pas lui. Il frôle, il flirte… Sa finesse naturelle ne peut pas disparaître : elle est le garant de la qualité de notre plaisir. Il a inventé voilà plus de trente ans un autre théâtre. Le sien. De l’autofiction avant l’heure, le récit de sa vie passée à la fois réelle et fantasmée au travers de Ferdinand, son alter ego théâtral, auquel il fait ici ses adieux. « Un testament provisoire. Et jubilatoire » dit-il.

L’acteur est prodigieux, on dit  « un phénomène, » et ce n’est pas un cliché : c’est vrai (encore que le phénoménal c’est sans doute la quantité de travail). Et l’auteur est à la hauteur de la performance. On avance souvent que le comédien sert le texte. Dans le cas de Philippe Caubère, on se demande si ce n’est pas le contraire. Il est déchainé dans le premier spectacle La baleine. Et Le Camp naturiste. Cela commence avec Ferdinand, 30 ans, qui a une envie irrépressible de tromper Clémence avec une comédienne du Théâtre du Soleil. Il me fait penser à Reiser, me disait Valérie, perspicace compagne de théâtre. Il dessine ses personnages dans l’air, particulièrement quand ils sont à walpé  (un mot d’argot qui surgit de ces années-là, les trente Glorieuses, et de mon clavier ! ), il les dessine à la façon de l’inoubliable dessinateur de Charlie Hebdo. La férocité du trait et la tendresse pourtant. Reiser oui – mais bien sûr aussi Fellini pour la jouissance de l’excès – quand l’acteur mime la tromperie de Ferdinand avec la femme-baleine en anorak ou les errances dans le camp de naturistes. Le camp de Montalivet :  Ici on rentre nu. Qui a goûté même de très loin à cette expérience de mise à poils obligatoire se tord de rire quand Ferdinand, catastrophé, excédé, avertit d’emblée que, lui, il dort en pyjama, ou quand l’horrible voisin de bungalow délire sur la petite culotte d’Ariane. Il y a dans le texte et dans l’interprétation une inventivité prodigieuse : ça coule, ça ruisselle, ça dérape, ça rebondit, ça explose…

Photo Michele LaurentC’est une toute autre histoire que nous raconte Le casino de Namur. Dérangeante tant la famille est décrite comme persécutrice, castratrice. C’est de la famille que partent les guerres, affirme Philippe Caubère. Mais c’est aussi, bien sûr, une histoire hilarante. On a envie de dire – alors on le dit ! – au nord y avait les Corons, et en Belgique les champs de betterave. Ah, il s’en est donné à cœur joie l’auteur en campant cette famille, belge donc, mais elle pourrait être de n’importe où, les parents et les deux fils, leurs 18 000 hectares, leur maison tout plastoc. Le sort du fils Jean-Marie voué à la betterave mais voulant désespérément faire du théâtre est terrifiant. Ferdinand et son ami Bruno vont le découvrir. C’est évidemment énorme, il prend des torgnoles, il bosse comme une bête, il est malade – une oreille sans cesse ,saignante due à l’alcool (oui, de betterave) dans le biberon. Mais la betterave mérite tous les sacrifices, elle est le seul horizon, l’argument et la raison de la famille. Les murs sont rose betterave et sur un tableau flamboient deux betteraves, la sucrière, la fourragère : « On dirait des vraies, il ne leur manque que la parole !  » s’exclame Ferdinand. Jusqu’à la grand-mère qui succombe en arrachant un gigantesque pied du dit légume et finit dans la fosse commune, toujours attachée à la plante assassine. On le voit : un peu rude pour les sensibilités frileuses, de l’or en barre pour amateurs de délires burlesques. Quel imaginaire ! celui du langage, celui des gestes. Les addictifs n’auront aucune hésitation. Les autres c’est le moment de saluer Ferdinand ! Et la virtuosité d’un « homme-théâtre ».
Photo 1 Gilles Vidal et photo 2 Michèle Laurent

La baleine et Le camp de naturiste. Le casino de Namur. En alternance
La baleine. Et Le Camp naturiste, 27, 28 mars, 3 et 6 avril, à 20h30 sauf mercredi 28 à à 19h. Théâtre du Gymnase, Marseille.

Le casino de Namur, 30 mars, 4 et 7 avril, à 20h30, sauf mercredi 4 avril à 19h. Théâtre du Gymnase. Marseille.
08 2013 2013 et lestheatres.net

 

 

 

 

 

 

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