Peggy Pickit voit la face de dieu

Le thème de la pièce Peggy Pickit voit la face de dieu : deux couples de médecins, Liz et Frank qui mènent une vie cosy dans une grande ville d’Europe; Karen et Martin de retour après six ans dans un dispensaire en Afrique. Le modèle de la réussite sociale occidentale d’une part, la vertu d’un engagement humanitaire de l’autre. Meubles Roche Bobois contre balafon du Nigeria. Ils se retrouvent pour une soirée. Accompagné de photos du spectacles bien déjantées, l’alléchant dossier de presse allait-il tenir ses promesses ?

cliché Justine Simon

Oui le plaisir du théâtre est au rendez-vous. Dû à un excellent texte de Roland Schimmelpfennig, un des auteurs allemands les plus joués dans les pays germanophones. A une fidèle et néanmoins brillante mise en scène. A des acteurs déchainés qui jouent entre naturalisme et théâtralité.
C’est en effet le pari pas si facile à relever, l’écriture du dramaturge jouant elle-même avec les répétitions de courts morceaux de scène, avec les flash-back mais surtout les flashforward qui bousculent la chronologie en donnant à entendre ce qui arrivera plus tard. Par exemple la gifle de l’épilogue est racontée et vue plusieurs fois tout au long de la pièce. Et le ton est donné dès la première réplique avec une adresse au spectateur :
C’était une catastrophe complète
Un parfait désastre.
Folie totale.

cliché Frédéric Poinceau

Tout cela a priori très artificiel fonctionne admirablement. Très réussie également la présence de deux marionnettes : Peggy Pickit, poupée de plastique, produit d’une société marchande libérale, et abeni-annie, poupée de bois sculptée made in tiers-monde, simulacres d’enfants absentes… C’est du Yasmina Reza : percutant, grinçant, dérangeant. L’écriture répétitive dit le ressassement, l’ennui, le convenu. Car ces deux couples sont en plein délitement même si a priori les expates devraient être mieux dans leurs baskets que les autres. La tirade de Liz sur le garage le dit ainsi avec quelle drôlerie dérisoire  : « Et chaque jour le coup d’œil vers la porte du garage, oh Franck est déjà de retour, la voiture est garée, oh, Franck n’est pas encore de retour, la voiture n’est pas là, toujours bien ouvrir le garage, bien fermer le garage, je veux dire, vous, vous risquez votre vie pour aider d’autres hommes et nous, nous ouvrons et nous fermons la porte du garage. » Oui, nos humanitaires devraient se sentir mieux, mais non ! Ils ne vont pas du tout : ils ont eu des aventures extra-conjugales, ils sont peut-être contaminés, et surtout ils ont laissé derrière eux – pas vraiment le choix se défend Karen – une petite Annie. Et si elle n’est pas soignée régulièrement, « alors elle va crever – et d’une certaine façon nous l’acceptons, parce que soi-disant, ce n’est pas en notre pouvoir de changer ça (…) hurle Liz. Pas de réponse, pas de morale, la pièce se termine sur ce constat implacable.
Mise en scène Frédéric Poinceau. Cie Les travailleurs de la nuit. 
Avec Stephen Butel, Amandine Thomazeau,
 Sandra Trambouze, Eric Bernard.
Une création au Théâtre de la Joliette
, du 5 au 9 décembre 2017
Texte de R. Schimmelpfennig aux éditions L’Arche précédé de Le dragon d’or.

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