Moutons

Charles Dantzig était sur France Culture (vendredi 29 septembre 2017) pour parler de son livre Traité des gestes (Grasset). Comme d’habitude avec cet auteur la forme est celle des fragments, sur un sujet peu traité et très riche. Il est futé ce Dantzig ! et doué. L’extrait qu’il nous lit sur les applaudissements est un régal qui me convient parfaitement car je suis sur le point de m’offrir Désobéir de Frédéric Gros (Albin Michel). Il nous raconte des spectateurs qui se lèvent à un concert ou un opéra, je ne sais plus, pour applaudir alors que a priori la prestation était très mauvaise. Mais la presse dithyrambique. J’ai trop souvent vécu cela pour ne pas le croire. C’est navrant cette conformité, cette forme d’obéissance or donc à un diktat culturel. Cette façon de rester dans le troupeau, de ne pas penser avec son « je ».

D’ailleurs je l’expérimente le lendemain à une projection de cinéma esperimentale où j’espère améliorer mon italien. Les films sont muets c’est ballot, mais surtout d’une nullité telle qu’on en reste tétanisé sur son siège à regarder pendant vingt minutes une ampoule nue pendue par un fil au plafond, navrante vision, agrémentée de quelques vues sur un ballon, de rugby je crois, sur de tristounettes maisons dans la campagne, sur une femme qui ouvre les jambes et les referme aussitôt, façon Courbet. Mais ici on est plutôt dans l’origine de l’ennui que dans celle du monde. Quand, ouf, l’ampoule s’éteint, les spectateurs applaudissent. Si.

 

L’ogre intact

Heureux Parisiens ! Après son passage à Marseille dans le cadre du festival Les émouvantes, vous pourrez découvrir ou retrouver Pierrick Hardy et son Quartet acoustique le 30 septembre au Triton, Les Lilas.
Pierrick Hardy est compositeur, arrangeur, guitariste, clarinettiste. Au fil de son parcours, sa musique s’est enrichie d’influences diverses, puisées dans les répertoires classique, contemporain, traditionnel ou jazz, mais aussi dans les arts visuels, la littérature … C’est ainsi que « ciel », « lumière », « joie d’être » et bien d’autres mots puisés dans un poème de Jaccottet l’ont inspiré et viennent, l’éternité d’un concert, adoucir la difficulté, la douleur de vivre, nous faire oublier« le visage tailladé du monde » … Peut-être vous laisserez-vous, comme moi, vibrer, dériver, vous dilater sur sa musique. Cette création s’intitule L’ogre intact – Pourquoi ? Je ne lui ai pas demandé, faites-le ! En tout cas ce titre surréaliste ne déparera pas dans la liste des autres intitulés– un inventaire à la Prévert- à voir sur son site www.pierrickhardy.com

Le Triton, 11 bis rue du Coq français, 93260 Les Lilas. Infos : 01 49 72 83 13
Samedi 30 septembre à 20h00. Catherine Delaunay-clarinette, Régis Huby-violon, Claude Tchamitchian – contrebasse, Pierrick Hardy – guitares et compositions.

L’enfer de la comparaison

J’aime bien La Cie des auteurs sur France Culture, quatre fois une heure avec un écrivain, du lundi au jeudi. L’émission est certes inégale puisque dépendante des intervenants, mais il est bien rare qu’il n’y en ait pas un qui nous mette l’eau à la bouche. Sur Dostoïevski, c’était intéressant  quoique un peu plan-plan. Finkielkraut est arrivé. Et ce fut éblouissant la façon dont il a raconté, avec cette exaltation que personnellement j’adore, sa découverte de la littérature à quinze ans avec Les carnets du sous sol. Passionnante son analyse de ce texte à travers le concept d’amour-propre, différent , nous explique-t-il du bénéfique amour de soi. C’est, dit-il, ce sentiment destructeur qui nous fait nous comparer aux autres, vouloir toujours ce qu’ils ont, vouloir être au-dessus d’eux, vouloir être préféré à tous, vouloir être tout ! Impossible puisqu’il y a les autres… C’est cet enfer de la comparaison qui a pris possession du héros, plutôt de l’anti héros.

Cette histoire d’envie, de place, de comparaison, de reconnaissance m’interpelle… Je cours acheter le livre. Et en chemin, je me souviens comme j’avais moi aussi assez jeune, dix-sept ans peut-être, découvert l’auteur russe et comme il m’avait emportée, bouleversée. Une découverte un peu vite laissée de côté. Et je me souviens aussi d’ Edgar Morin mettant au premier plan de ses éblouissements intellectuels la lecture de Dostoïevski qui l’avait fait entrer dans la complexité de l’être humain. Soyons honnête, la lecture des Carnets du sous-sol, si elle est un fort moment de lecture, ne m’éclaire pas plus que ça. Peut-être le chapitre « L’enfer de l’amour-propre » dans Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut le fera-t-il. A suivre … ou pas !

 

Septembre : poétique et prosaïque


A la fin de septembre les étoiles refroidissent
Et il y a dans le pré une odeur de pommes trop mûres
J’aimerais que la mer qui voyage sans cesse
m’écrive une lettre de sel très blanc avec juste une ombre de mélancolie
où elle me parlerait de pays très lointains et de rivages verts
une lettre pour l’automne     Nous la lirions sous la lampe
parce que les journées raccourcissent au moment des vendanges
et que l’océan est loin    malgré le vent qui nous en parle

J’ai monté des bûches et le petit bois pour allumer du feu
et je regarderai la flamme danser sur tes pommettes
Claude Roy

Il commence à faire frisquet. Un avantage, la frénésie d’air conditionné se calme.
2 semaines de ventilo = 1 an de frigo

 

Les Emouvantes

Les émouvantes, étonnant mais si joli titre pour un festival de musique dont c’est la 5ème édition. La thématique cette année est « Le ryhme de la parole », autrement dit des créations sur les sons des notes et des mots. Les soirées se passent dans ce beau lieu du Théâtre des Bernardines à Marseille. Je n’ai suivi qu’un seul concert, mais s’il en est un qui mérite bien d’entrer dans Les émouvantes c’est celui-là. J’ai vécu avec le quartet acoustique de Pierrick Hardy. une heure d’émotions, de beauté pure, dure, tendre. Je vous en reparle bientôt mais en attendant vous pouvez encore ce soir samedi 17 septembre assister aux deux derniers concerts à 19h et 20H. Délicieuse petite restauration dehors.

Réservation 06 11 21 40 94
Renseignements sur le web : tchamitchian.fr
Théâtre des Bernardines, 17boulevard Garibaldi- 13001 Marseille

 

Les sortilèges du Chemin

Angkor 2007. Photo D. Cuypers

Le Chemin , film de Jeanne Labrune, avec Randal Douc, Agathe Bonitzer, Somany Na et Agnès Sénéchaud .

Oui, le Cambodge, les temples d’Angkor ne sont guère plus qu’un décor : cette histoire aurait pu se dérouler n’importe où ailleurs, quelques années, ou décennies après une guerre.
Oui, ces poissons grouillants dans l’eau boueuse  – d’un lac ? d’un fleuve ? – ces poissons qui fascinent l’homme, la femme et la caméra jusqu’à la nausée, on aurait aimé savoir ce qu’ils avaient  à nous dire. Étaient ils la réincarnation affligeante des assassins Khmers, ou des victimes ou quoi d’autre ?
Oui, parfois, Randal Douc et Agathe Bonitzer  dérivent vers un récitatif lent et précieux qui singerait un ersatz de Rohmer; à moins qu’ils ne soient juste épuisés de chaleur ou atteints par les fantômes rôdant sur le chemin ?Pourtant j’ai été prise par un charme …
Est-ce chemin interdit entre un couvent et un fleuve ou un lac, ce chemin tout au bord des temples d’Angkor où se croisent un homme marié et une jeune femme qui se croit vouée à Dieu ?
Est ce la grâce hiératique de Camille, la jeune femme (Agathe Bonitzer), malgré la défroque de presque nonne, les vilaines espadrilles, et le chignon sévère ?
Est ce la fascinante douceur de l’homme (Randal Douc) ?
Est ce l’ épouse de l’homme, sa guerre perdue, son renoncement face à la maladie, et son orgueil de le taire ?
Est-ce le regard sur Camille de la mère supérieure (Agnès Sénéchaud ), à la fois implacable, lucide, voire séduit, sur cette novice dont elle sait qu’elle ne prendra pas le voile ?
Tout se passe, lentement, obstinément, sur ce chemin interdit, que l’on dit hanté. Les morts ne sont pas morts, en ce lieu.
Tout se passe aussi avec les chevelures peu à peu déliées des deux femmes qui ont croisé cet homme, sur le chemin. Celle de Camille, claire et souple qui rompra ses fiançailles avec un Dieu qu’elle ne rencontre plus. Celle de la jeune épouse khmère, de soie noire, qui renonce en silence à un traitement sans espoir qui les lui ôterait.
Un charme oui.
Aline Barbier