Le Dictionnaire des écrivains marseillais

Pas d’index dans ce Dictionnaire ! Etonnant, mais au fond pourquoi pas ? Une façon de d’y plonger sans a priori. On feuillette, on s’arrête, on hésite, on repart, on le soulève, calée dans son lit, on le hisse jusqu’à ses genoux, on tente de le faire entrer dans son sac pour un voyage en train – mais quand donc les éditeurs penseront à nos sacs de femmes chargés de crème solaire, lunettes, agenda, portable, foulard, tee shirt en solde à échanger, penseront au poids de nos sacs accrochés, décrochant nos petites épaules ? Enorme donc ce Dico. Mais magnifique. Quel régal cette randonnée littéraire, quelle belle façon d’entrer dans Marseille, dans son histoire à travers la vie et l’oeuvre de celles et ceux (plus nombreux) qui l’ont chantée, aimée ou haïe, voire les deux.
Heureux les écrivains qui sont nés (au moins en tant qu’écrivains) quelque part – c’est ce que je me suis vite dit tant Marseille semble les avoir portés, nourris, faire partie de leurs fondations. Un « lieu-matrice ». En tout cas ceux que l’auteur Olivier Boura a choisi d’épingler sur 413 pages. Oui, parlons tout de suite de l’auteur. Amoureux et de Marseille et de ses écrivains, mais aussi parfois critique sans vergogne de la première et des seconds, il mêle l’érudition et la sensibilité, la précision et le vagabondage. Il précise dans sa préface (qui constitue une précieuse analyse historique  de la ville) qu’il a choisi de parler de ceux qui ont vu le jour non loin du Vieux-Port, mais aussi de tous ceux qui ont gagné d’une façon ou d’une autre leurs lettres de naturalisation. Ainsi de Pagnol, Cohen ou Pétrone qui sont nés ailleurs « mais on voit bien qu’ils sont d’abord de nous et à nous, sans contredit. Disons qu’ils font partie de notre âme (…) ». Il ne s’est pas limité non plus aux écrivains très connus. En tout, il en a retenu 160 qui témoignent, nous dit-il, d’une richesse trop méconnue et d’une parenté de ton et de coloris qui « n’empêche pas le chatoiement des formes ». Il est temps d’en être fiers, insiste-t-il !

Donc picorons, butinons. Bien sûr il est tentant de commencer par les auteurs connus de nous – et c’est ce que j’ai fait. Que plaisir de retrouver Christiane Singer : un article court mais dense qui me redonne le vivace souvenir de cette femme-flamme  interviewée voilà des années (un chapitre de mon livre « Avec toute mon admiration » lui est consacré). Je continue avec Edmond Rostand né à Marseille en 1868, article débutant si joliment avec une comparaison entre celui-ci et un arbuste du Vietnam nommé Princesse de nuit qui fleurit une fois l’an ou tous les dix ans « dans une explosion violente de pétales blancs, cireux, frottés de rose (…) . La vie d’Edmond Rostand est une Princesse de nuit : elle en a la fragilité, la séduction fugace et peut-être facile ; » Le jeune dramaturge ne se remit en effet jamais vraiment du succès foudroyant de Cyrano de Bergerac.
Je continue avec  Jean-Claude Izzo. J’avais été séduite avec tant d’autres par Izzo et son policier Fabio Montale. « Un nouveau Pagnol, pas moins tendre, beaucoup plus noir », écrit Olivier Boura pour évoquer dans une très riche notice l’auteur de Total Kheops, le premier roman, paru en en 1995, d’une trilogie noire qui ouvrit la voie au polar marseillais et à une sorte de résurrection de la ville « alors au fond du trou ». Emporté à l’âge de 55 ans par un cancer, il est aussi l’auteur de romans non policiers, de nouvelles et d’un ouvrage La Méditerranée française en collaboration avec Thierry Fabre. Filons donc – c’est le charme de ce type de lecture-grenouille, à rebonds – jusqu’à cet auteur que j’ai rencontré à l’IMERA dont il a pris récemment la tête. Son parcours est placé sous le signe de la Méditerranée : l’IMA où il travaille au côté d’Edgar Pisani, les Rencontres d’Averroès qu’il fait naître pour s’efforcer «  de recréer à Marseille l’unité originelle de la Méditerranée », le lancement d’une revue, La pensée de Midi, aux éditions Actes Sud, la direction du développement culturel et des relations internationales du Mucem. Il anime un collectif La Fabrique de Méditerranée qui se réunit une fois par mois à l’Upercut, un club de jazz du 7e arrondissement de Marseille. Un beau rendez-vous.
Je fais marche arrière jusqu’à l’article « Artaud », dont je ne suis pas du tout, je l’avoue, une inconditionnelle. J’y’apprends mille choses pourtant, qui me donnent envie d’entrer plus avant dans l’œuvre du poète, dont sa visite à l’exposition coloniale à Marseille en 1922 ; il y assiste à un spectacle de danse cambodgienne – le Cambodge, mon domaine de prédilection : « C’est de cette expérience qu’on date le cheminement intellectuel qui le (Artaud) conduira à élaborer une conception profondément révolutionnaire du, théâtre. » Je m’attarde sur Edmonde Charles-Roux. Une grande dame, et cette expression m’évoque notre magnifique Simone Weill. Je me souviens d’Elle, Adrienne paru en 1971 (deux ans plus tard, elle épousait Gaston Defferre), son grand livre sur Marseille qui fut vers 1942 une manière de capitale par défaut. (…) On peut dater l’attachement profond de la romancière pour Marseille de ces années sombres où le peuple marseillais lui apparut plus solide et de meilleur fond qu’on ne prétend souvent. » Je passe plus vite sur Franz-Olivier Giesbert, le brillantissime auteur-journaliste que rien ne destinait à une telle passion pour Marseille. Et pourtant :   « Marseille, oui, c’est la vie, la beauté dans la laideur, et l’innocence dans le crime. C’est aussi la question, posée ici à presque tous, de l’origine et de l’identité. Or, Franz-Olivier Giesbert qui a écrit L’Américain (Gallimard, 2004), le livre du père et de l’enfance fracassée, est hanté par cette question-là. » Autre atmosphère, celle du poète et agent maritime Louis Brauquier né à Marseille en 1900 et que j’ai découvert en arrivant dans la ville. J’ai appris par cœur un de ses poèmes, Soir du Vieux-Port, (déjà cité dans ce blog, mai 2017). Et – je me réjouis de cette correspondance – c’est précisément ce poème que cite Olivier Boura. Il cite aussi ce «Marseille, lassitude de l’été, » que j’offre à toutes celles qui défaillent de chaleur en maniant frénétiquement leur éventail : « Ah, revienne l’autlomne, et revienne l’hiver,/La mer déserte et grise/Avec ses îles nues/Et les nuages qui se déplacent/Dans un ciel sans éclat. »
Passons aux inconnus, de moi. Et d’abord Marcel Brion, né à Marseille en 1895. J’apprends qu’il côtoya, sur les bancs du lycéeThiers en 1906, et en sixième, Albert Cohen (une autre de mes prédilections) et Marcel Pagnol. Brion, auteur d’une centaine d’ouvrages tous couronnés de succès, vies d’artistes et d’écrivains (Turner, Boticelli, Goethe…), biographies historiques (Bartolomé des las Casas, Blanche de Castille…). Sans compter la collaboration à La revue des deux mondes, Les Nouvelles littéraires, les mythiques Cahiers du Sud. C’est André Gaillard qui fit d’une publication classique Fortunio, créée par Pagnol, la revue d’avant-garde des Cahiers du Sud. En seulement dix ans passés à Marseille à partir de 1920, « il révolutionne le paysage culturel de la vieille cité et l’arrache, d’un seul coup, au conformisme de la province. » Et fait une brève mais fulgurante œuvre de poète. Encore le Vieux-Port :   « Le Vieux-Port tremble de désir et de vin rose sous une couronne d’huitres et d’oursin. Un camelot d’infortune vend des montres de hasard. Une poissarde impubère offre des seins du jour… » Mais c’est Jean Ballard qui a dirigé pendant plus de quarante ans les Cahiers du Sud, revue qui devint « selon le mot de Jean Paulhan, le plus abouti, le plus étonnant des livres. » Avec des sommaires éblouissants. Citons simplement Walter Benjamin publié pour la première fois en France dans les Cahiers.
C’est une des séductions de ce Dictionnaire, cette façon de balayer l’histoire marseillaise à travers ses écrivains, ses revues, ses journaux, ses mouvements littéraires. Mais sa séduction première tient à la très belle plume d’Olivier Boura mise au service de son amour et de sa profonde connaissance de la ville. « (…) « il y a une tristesse de Marseille qui traverse toute littérature marseillaise de qualité, de Suarès à Izzo. « Marseille, ville de lumières mais aussi « ville de prisons, de cachots, de geôles. » Dernier arrêt sur cet auteur, André Suarès, né à Marseille en 1868, dont je ne savais fichtrement rien et je ne suis pas la seule : il reste ignoré du grand public malgré Philippe Caubère qui porta à la scène « le splendide Marsiho, « le plus beau livre sans doute qu’on ait écrit sur Marseille. (…) Suarès a le courage de dire et la puissance et la laideur, la douceur et l’âpreté de cette ville. C’est-à-dire d’en exprimer l’ultime déchirement.». Toute son œuvre, affirme l’auteur du Dictionnaire, est un effort contre la barbarie. A la fin de la notice, on brûle de le lire …
A vous de jouer, de dessiner votre « portrait chinois » de Marseille. Selon son degré de familiarité avec cette ville, chacun fera le sien. Autant de lectures de ce Dictionnaire que de lecteurs !
Dictionnaire des écrivains marseillais. Olivier Boura. Editions Gaussen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une pensée sur “Le Dictionnaire des écrivains marseillais”

  1. Toujours admiratif de ton agilité d’écriture.

    Toujours admiratif de ton agilité d’écriture.

    Est-ce que dans le Dictionnaire des écrivains marseillais l’auteur cite Jean Malrieu qui a, lui aussi, dirigé les Cahiers du Sud ? Il a enseigné à Marseille durant de longues années. Je l’avais rencontré à Marseille et dans son refuge du Sud-Ouest. Il m’avait raconté que Breton venait le voir et qu’ils allaient en forêt de Grésigne chercher des coléoptères !

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