Oh les beaux jours !

« faisant fi des bagnoles
boulevard Baille
l’odeur têtue des tilleuls »

« A des riens on prend le pouls du monde » : un vers de Laurent Albarracin, offert par Eric Chevillard dans son formidable feuilleton du Monde des livres. Lisez si possible l’édition du 25/26 mai où il se surpasse pour évoquer deux livres du poète « A, » (Le Réalgar, « L’orpiment ») et Broussailles (L’Herbe qui tremble). Je ne sais pourquoi j’ai eu envie de cette citation pour vous parler du premier festival littéraire Oh les beaux jours ! à Marseille. Il y eut des « riens » c’est vrai, des moments bulles, des chapeaux de paille pour une rencontre en plein air sur le thème des cabanes, le rire de Keziah Jones sous les étoiles quand un spectateur réclame « Music » alors qu’il se délecte à raconter sa vie, sa ville, Lagos au Nigeria,  « une democrazy » dit-il, et il rit encore). Mais il y eut surtout une densité, une inventivité, une spontanéité  rares, comme si «les beaux jours, qui étaient là et bien là sur Marseille, ouvraient et le corps et l’esprit.
Ne pas tout suivre
ne pas tout dire
d’un enchantement
mini renoncements…

CABANES. D’abord un coup de soleil sur les cabanes, et sur nos crânes coiffés de paille or donc, ce jeudi 25 mai sur l’aire de battage au Mucem Fort Saint-Jean (aire de battage, mémoire d’un merveilleux bivouac dans l’Aragon). Mémoire délicieuse pour moi encore du livre d’enfance, Les Vacances que Gilles A. Tiberghien, venu nous parler de ses « petites maisons », déclare d’emblée ne pas aimer ! car « la cabane de la comtesse de Ségur reproduit la maison et l’ordre social ». L’inverse exactement d’une cabane qu’on n’habite pas vraiment, qui n’a pas de racines, pas de seuil, pas de grenier, pas de cave. Un espace en devenir, intermédiaire, ouvert aux rêves, un lieu psychique dirait Freud. Dans l’inconscient comme dans la cabane, règne une absence de temporalité : c’est un espace intermédiaire, transitionnel, pour invoquer cette fois Winnicott. Je dirais aussi une Chambre à soi dont les femmes ont, encore aujourd’hui, du mal à se doter : l’auteur approuve, précisant qu’il y a, affichée dans sa cabane, au Canada je crois bien, la couverture du livre-culte de Virginia Woolf. Il convoque bien sûr le poète des bois et de la désobéissance civile Henry David Thoreau et sa cabane près de l’étang de Walden, Malcolm Lowry qui écrit Au-dessous du volcan  dans sa hutte sur pilotis … Le romancier Pierre Senges qui lui succède fait appel à Daniel Defoe, Jules Verne, Mark Twain, Kafka et même mon cher Albert Cohen avec la caverne de Mangeclous …

Le titre de la rencontre, « Des cabanes rêvées aux abris contraints », nous entraîne ensuite dans l’univers des sans-abris, des hommes à la dérive, des Naufragés (le livre de Patrick Declerck que je me promets de lire depuis si longtemps) et des cabanes de la précarité, dans la jungle de Calais, sur le périph, au Bois de Vincennes. Pour autant ne pas éluder le fait que ces abris sont souvent « habités », au sens fort, investis, ne pas oublier non plus que la cabane, lieu éminemment solitaire, est aussi parfois un lieu où le collectif peut exister – il y avait des cabanes juridiques entre autres à Calais. Cette vie invivable – pensons-nous à raison – , dans de tels lieux, est pourtant pleinement vécue.

SEMBLABLES. La rencontre intitulée « Personne n’est de trop », qui se déroule cette fois (hélas !) dans la climatisation d’un sous-sol du Mucem, réunit l’écrivain Arno Bertina et la chercheuse Marielle Macé. Ils sont l’un et l’autre porteurs de cette idée que toutes les vies, quelles qu’elles soient, sont vécues au sens plein, que chacun de nous est certes unique mais aussi égal à tous les autres, dissemblable et semblable. Entrer dans la vie des autres, dans leur complexité – on a tendance à penser qu’ils sont beaucoup moins compliqués que nous souligne Marielle Macé – dans la description attentive, fine, de la vie des autres, pour prendre la mesure de l’égalité de toutes les vies, c’est dit-elle la mission de l’écrivain, en tout cas la sienne. Et celle de chacun de nous. Arno Bertina rebondit sur l’importance de la reconnaissance de toute prise de parole. Et il s’étonne que nos semblables le soient justement semblables à nous ! et que ceux qu’on essaie de nous faire passer pour des abrutis se révèlent, dans une manif par exemple, si intelligents, si vivaces dès que nous parlons ensemble ! Nous ne sommes pas que des solitudes ! se réjouit-il. Une autre fonction de la littérature avance la chercheuse c’est de « demander aux colères leurs raisons » Ces colères qui nous habitent tous. Nous met en colère, explique-t-elle, ce qui nous semble saccager ce qui nous tient à cœur, – quand nous sommes « blessés par les conditions faites à la vie » écrit le poète (Michaux ?). Bref c’est un moment foisonnant, passionnant. Ne reste plus qu’à les lire ! Arno Bertina, Je suis une aventure (Verticales). Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie (Gallimard).

CASH. Arno Bertina, je l’avais rencontré, ou plutôt rencontré son écriture, la veille au soir à La Criée lors de la représentation Le dernier Cash. Une adaptation, avec le comédien Julien Campani, de son roman J’ai appris à ne pas rire du démon. (Helium). Au début de la pièce, une vidéo du prédicateur évangélique et star télé Bill Graham. Aie ! Je crains le pire. Et c’est le meilleur qui arrive. Un beau texte rageur pour dire les dernières années de Johnny Cash entre drogue et sermons dégoulinants, produisant The Gospel road, un film sur la vie de Jésus… Et la lutte du producteur Rick Rubin pour faire renaître le chanteur de la rébellion celui de Folsom prison Blues qu’il eut le culot d’interpréter devant les prisonniers. Le texte est porté et même éructé, mais c’est bien, par un comédien habité, déjanté. La mise en scène de Julien Romelard épouse l’énergie explosive des mots et de l’interprète. Et puis, juste avant le tomber de rideau, une grande douceur nous enveloppe : s’élève la chanson de Bob Marley Redemption song chanté par Johnny Cash et Joe Strummer, enregistré peu de temps avant la mort de l’homme en noir. Won’t you help to sing these songs of freedom…
LA FOSSE. Autre style mais également de l’énergie à revendre avec deux séances, toujours à La Criée, sur Claude McKay. Une évocation brillante de l’écrivain afro-américain, d’origine jamaïcaine, avec une spécialiste très amoureuse de son sujet, Hélène Lee, et un autre spécialiste, l’ irrésistible Blaise N’Djehoya, grande gueule et grande culture, réalisateur entre autres de Sang d’encre (les artistes noirs dans le Paris d’après la seconde guerre). Il nous raconte, avec quelle verve ! McKay, un noir dégagé de tous les clichés noirs, un artiste qui refuse le statut de militant – « pas de maître, pas de ligne »- mais de fait très engagé. Suit un concert dessiné – joli concept – où l’on suit sur un écran géant les tribulations de l’écrivain dans Marseille dessinées par cinq auteurs de BD avec en bande-son le saxo Raphaël Imbert et son quartet McKay a en effet habité le quartier de La Fosse dans les années vingt, une sorte de petit Harlem, où le marché des prostituées faisait flamber les plus âpres convoitises. C’est ce que met en scène le roman Banjo (éditions L’Olivier), l’instrument de musique qui fonde toutes les musiques noires modernes. Encore un livre à lire. Beaucoup de renoncement disais-je plus haut. Entre autres Kamel Daoud pour Mes indépendances (Actes Sud, dont je rendrai compte bientôt), Natalie Dessay lisant L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. Brigitte Fontaine et sa bibliothèque idéale, le grand roman photo marseillais réalisé par 145 habitants…
En savoir plus sur la Fosse :
http://www.millebabords.org/spip.php?article29895
Allez voir le commentaire de Yannis sur Johnny Cash et vous aurez je crois une belle surprise musicale : colonne de droite  « Articles récents » .

 

 

 

 

3 réponses sur “Oh les beaux jours !”

  1. Quelle jolie balade dans ces beaux jours de Marseille! J’y suis rentré par la sublime photo du soleil blanc aux reflets d’or (le Mékong, n’est-ce pas?), photo qui ne m’a pas quitté alors que je passais d’une cabane à l’autre, des semblables aux uniques, de La Fosse à La Criée. J’aimerais voir remonter cette partie du Mékong (littéralement en khmer « mère de tous les fleuves ») Kezia Jones, Patrick Declerck, Marielle Macé qui interroge les colères et Johnny cash. Éructeraient-ils encore devant lui? Je fais le pari qu’ils se tairaient. La puissance du fleuve impassible, indifférent aux hommes, emporte les cris et les colères. Le fleuve boit les mots inutiles et sur ses rives le silence s’installe. L’économie de la rive a le taux le plus faible des croissances, le fleuve y autorise seulement l’indispensable. Penser aux rives du Mékong quand le monde devient fou de haine, de violence, de vengeance et d’obscurantisme.

  2. A propos de J. Cash et Rick Rubin j’ai très récemment découvert « hurt » que j’aime beaucoup et que J. Cash a reprise à la toute fin de sa carrière/vie sous l’impulsion du Rick Rubin . C’est une reprise de Nine Inch Nails un groupe de « metal industriel », une chanson très sombre qui parle de l’addiction héroine. La reprise a connu un succès planétaire, le clip est réputé être le plus déprimant de tous les temps,

    cf l’histoire ici
    http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/music/features/the-story-behind-johnny-cash-s-hurt-still-the-saddest-music-video-of-all-time-a6683371.html

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