Electre 21

« Ecrire ne sert à rien mais il faut continuer. » déclarait Romel dans une interview à propos de son très beau livre Soif de musique. Il a donc continué, véritable bourreau de travail et heureux de l’être, scotché à sa table à Phnom Penh ou à Bangkok, à l’instar de ses écrivains qu’il admire (Baudelaire, Apollinaire, Balzac, Stendhal, Flaubert, Tolstoï…) qui « comme des moines ont choisi le cloître »… Entouré de ses Bouddhas, de sa musique, de ses souvenirs – il en a beaucoup – et de ses rêves – encore plus – , c’est au moins sa troisième vie que celle-ci où il est devenu écrivain. Un « assoiffé de vie », c’est ainsi qu’il se qualifiait dans la même interview.
Son insatiable curiosité du monde et son expérience des affaires et de la politique l’ont mené avec son dernier livre Electre 21 dans l’univers numérique qu’on ne saurait qualifier autrement que d’impitoyable, tant pis pour le cliché. Etonnant de voir ce grand amoureux des arts, se plonger dans le paradis binaire si proche de l’enfer avec un personnage Gratien Malo qui règne sur GlobalTrotter, l’une des premières sociétés mondiales de services et de technologies numériques. De celles qui façonnent le monde, s’immiscent dans les affaires publiques et se lancent dans les projets les plus fous, des drones taxis aux puces cérébrales. Mais Romel a plus d’un tour dans son Mac. C’est en se coulant dans le mythe d’Electre qu’il tisse cette histoire de haine et de violence. Ce qui lui permet de jouer avec son histoire et de donner à son récit les accents d’une tragédie grecque qui, toutefois, ne se prendrait pas complètement au sérieux.
A l’intrigue de Sophocle – une femme, Amélie-Solène (Clytemnestre) et son amant tuent le mari pour prendre le contrôle de son empire, sa fille Ludovine (Electre) entreprend de le venger, le frère Baudoin (Oreste), disparu, resurgit pour accomplir le destin – l’auteur n’a pu s’empêcher de greffer la recherche d’un tableau de Picasso. Le tout puissant Gratien Malo, détenant 72% des données circulant dans le monde sur les réseaux à très haut débit, est en effet un homme qui, avant de sortir de chez lui, prend le temps de se perdre dans la contemplation d’un immense trumeau peint par François Boucher… Ou qui oublie instantanément toute contrariété quand s’élève le quintette à deux violoncelles, do majeur, adagio, Schubert.
On le suit avec plaisir dans les Puces de Saint Ouen où une carte postale le mettra sur la piste du tableau et on le quittera à regret quand le chris-craft conduit par son épouse le pulvérisera… On le regrette mais l’amateur d’art n’était pas un enfant de cœur, au fond il l’a bien cherché ! « A sa manière, le président de Globaltrotter était un tueur en série » Huit millions d’emplois détruits, « on entrait dans la catégorie des Staline, des Hitler et des Mao. Reste une illustration, pleine d’humour, de la toile addictive. « Le clic, le «j’aime », le twitt, le sms, le smiley, l’émoticône, ce sont les nouveaux bulletins de vote. » Avec des morceaux de bravoure dont un sur l’avenir numérique de l’Eglise catholique : confessions interactives avec codes confidentiels, bénédictions et extrême onctions en ligne sans rendez vous, achats en ligne de prières de rédemption avec abonnements à la carte …
Si on aime le genre du pastiche, les récit à clés, la causticité, on se régalera – et il y a cette jeune femme Alva, la « Chinoise aux yeux bleus » atteinte du syndrome d’Asperger qui traverse le roman comme une comète. Electre au 21ème siècle ? Pari tenu, même si on peut préférer le Romel âpre et tendre, si proche de la nature, l’auteur du Bouddha de bronze et autres récits, loin des « réseaux sociopathes » : peut-être son vrai terrain d’écriture.

Electre 21 et Soif de musique chez Daphnis et Chloé

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