Les foutaises du dolorisme

Je vais le dire de façon simple : j’ai une maladie chronique qui me complique bigrement la vie. Jusqu’à aujourd’hui, je faisais, ici, l’impasse sur cet état, à part de rares allusions sibyllines (ainsi récemment à propos de Rimbaud) et qui donc a priori passaient à l’as.
Ce qui me fait changer d’avis ? Un papier du Monde des livres bellement titré, Ruwen Ogien si fidèle à son traître corps, puis le passage sur 28 minutes (Arte) de l’auteur à propos de l’ouvrage en question Mes mille et une nuits. La maladie comme drame et comme comédie (Albin Michel) . Sur le petit écran un visage certes émacié mais, en dépit du bonnet qui signe le cancer dont l’auteur est atteint, où résistent la beauté, la douceur, l’intelligence. Avec une parole à l’identique. Il fallait impérativement que je le lise. D’autant que son essai entendait dénoncer le dolorisme. Le dolorisme ? J’avais justement quelques jours plus tôt écrit à un ami en lui demandant si à son avis je ne sombrais pas dans ce travers sans m’en rendre compte – le dolorisme pour moi c’était se complaire dans la souffrance. En fait, plus précisément, il s’agit d’une idéologie qui pare la maladie de vertus rédemptrices. A savoir ce dont les bonnes sœurs m’avaient bourré le crâne (et que j’ai raconté dans Les aventures mystiques d’une toute petite fille) : la souffrance élève, enrichit, rend meilleur – tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort, comme disait Niezsche sur lequel l’auteur s’attarde.

J’entre donc dans les Mille et une nuits  de Ruwen Ogien. Et je suis un tout petit peu déçue. Pourquoi ? L’auteur le dit lui-même  : il n’a pas vraiment tranché entre sa qualité de philosophe, directeur de recherche au CNRS, et son statut de malade de longue durée. Cette petite réserve faite, qu’il ait l’une ou l’autre casquette, il nous livre d’une part une réflexion décapante, de l’autre des sensations bouleversantes. Du côté de la réflexion est enfin dénoncée cette idée que la maladie « nous permettrait de mieux nous connaître nous-mêmes et d’avoir une compréhension profonde de la condition humaine en général. (…) Elle nous rendrait « plus sensibles au malheur d’autrui (…) Elle nous libérerait aussi de nos attachements terrestres et nous donnerait ainsi les moyens de notre élévation spirituelle et de notre perfectionnement moral personnel. » Et, ce qui est grave aux yeux de l’essayiste, ce penchant doloriste inspire des appels au redressement spirituel des nations occidentales. Nous avons perdu le sens du sacrifice et de la souffrance, ne pensons qu’aux plaisirs immédiats (aux terrasses des bistrots par exemple) et voilà pourquoi nos sociétés seraient menacées de décomposition, de « déclin », de décadence . Ruwen Ogien va s’employer à démontrer que tout cela n’est que foutaises – il n’emploie jamais ce mot mais je le trouve bien adéquat.

On apprend donc plein de choses sur le dolorisme né dans la religion chrétienne – on s’en doutait. Que Sainte Thérèse ait écrit « Le Seigneur n’habite pas dans les corps saints et bien portants » n’étonnera pas. Mais qu’une revue doloriste ait rassemblé les signatures d’André Gide, Paul Valéry ou Paul Léautaud laisse rêveur… Cela étant, peut-on faire l’impasse sur les questions existentielles liées à la maladie, évacuer la recherche de sens ? Non c’est impossible, affirme vite Ruwen Ogien qui en a d’abord eu la tentation. Doit-il écarter le récit, comme il l’envisageait, de son expérience personnelle de la maladie à l’image d’un Michel Foucault ou d’une Susan Sontag ? Non. Car il est possible que chez l’une comme chez l’autre « ce qui a motivé le désir de ne rien dire de leur expérience personnelle de la maladie, c’est en partie au moins la crainte de devenir un « paria », c’est-à-dire d’être traité comme un déchet social »

Bien intéressante cette hypothèse qui a priori va contre toutes nos idées reçues . Et pourtant dès qu’on sort de la maladie épisodique, grippe ou appendicite, bien obligée de le constater, on a tendance à cacher à notre tissu social ce qui devient peu à peu une sorte de tare. Le philosophe aborde alors son cas personnel pour le démontrer. En entrant dans sa carrière de malade de longue durée, il a en effet très vite l’impression qu’il doit donner une image de lui : vaillante, impliquée dans sa guérison « et encore capable d’être utile à la société ». Il cite le cas de la mère de Simone de Beauvoir (Une mort très douce) qui s’efforce d’être toujours gaie pour rester entourée, aimée. La façon dont l’auteur pointe cette mise en scène, ce théâtre qui se met en place entre le malade, les médecins, et aussi souvent l’entourage, est pour moi la révélation d’une évidence.

Tout le livre – et ce n’est pas le moindre de ses atouts – est nourri de références littéraires : Virginia Woolf, Philip Roth, Hervé Guibert, et avant tout Proust qui met des mots sur l’intuition que  « la souffrance physique est un fait brut qui n’a aucun sens, qu’on peut expliquer par des causes, mais qu’on ne peut pas justifier par des raisons. » C’est là, dans la littérature, que Ruwen Ogien , entre deux chimiothérapies et l’attente d’un énième résultat, trouve le recul, l’humour – et il en a beaucoup et il peut être féroce – , la force de résister qui passe bien sûr aussi par l’écriture : « Je peux lire et écrire comme je le souhaite, c’est le principal. »

Oui, l’effroi est tenu à distance et on rit en lisant Ogien. Ainsi quand il fait un sort à la sacro-sainte résilience, à la psychologie positive, aux techniques de développement personnel. On lui recommande le reiki (il tente une séance « complètement ridicule »), la sophrologie, le yoga, les massages ayurvédiques, la réfloxologie plantaire. On l’encourage à manger des légumes sombres, à se gaver d’ail, à toujours ajouter un peu de curcuma … On rit quand il nous montre la volée de médecins autour de son lit chaque matin qui repartent  » tous ensemble en se pressant, comme un groupe de touristes participant à un voyage organisé. »Je résiste à l’envie de citer une superbe blague juive. Vous la trouverez page 185. Seule concession accordée par le philosophe aux bienfaits que peut engendrer la maladie : une compassion profonde à l’égard de ses compagnons d’infortune, inconnue auparavant. J’ajouterai la parution de ce très beau livre, vital pour tous me semble-t-il, bien-portants ou malades. En tout cas pour moi. Merci Ruwen Ogien .

Et si vous n’êtes pas d’accord, dites-le donc sur Commentaires. Juste en-dessous.

 

 

2 réponses sur “Les foutaises du dolorisme”

  1. Remarquable ton papier, entre l’épreuve qui nous est envoyée par »Dieu »pour nous permettre de nous élever l’esprit dans l’acceptation de la souffrance et la nécessité de l’animal que nous sommes de faire de ses faiblesses une force pour continuer d’exister dans la communauté des hommes tel le loup dans sa harde.(petit clin d’oeil au thème de la force).
    PS Dieu ne m’a pas laissé son mail,dommage j’aurai des choses à lui dire

  2. Je confirme, un beau papier .
    Et j’ai envie de vous renvoyer – vous, lecteurs de ce blog, et forcément humains, et forcément soumis à cette putain de machine de corps qui, à coups de pattes ponctuels, insidieux ou chroniques, tente de prendre le pouvoir – à ce chapitre de ton livre, Dane :
    « Christiane Singer : la vie torrentielle »
    (« Avec toute mon admiration »)
    Aline

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