Variations sanitaires, solaires et littéraires

Marseille de mon lit. Par ma fenêtre un ciel bleu, parfait, un rêve de ciel bleu ? Je suis à court aujourd’hui pour qualifier ce ciel. Et cette impuissance me ramène en juin dernier, à Paris, au Musée Eugène Delacroix, lors d’une rencontre suscitée par la Maison des écrivains. Le thème : écrire la couleur. Parmi les intervenants, Alain Jaubert, auteur de la délectable série Palettes sur Arte. On discute un moment et j’apprends qu’il est l’auteur, entre autres, d’un roman intitulé Au bord de la mer violette. Titre irrésistible. Je note et puis j’oublie. A Marseille au Mucem dont la beauté ne lasse pas, je flâne dans la librairie et tombe sur ce livre en folio. Vraie délicieuse surprise pour la citoyenne phocéenne en herbe que je suis : le roman se passe à Marseille. Il met en scène en 1875 la rencontre imaginaire, mais possible, entre Arthur Rimbaud – il a 20 ans et il vient de dire adieu à la poésie – et Joseph Conrad – il a 18 ans et toute son œuvre est devant lui – à la terrasse d’un bistro sur le Vieux-Port. Prétexte à filer le destin de ces deux écrivains si différents et pourtant qui se ressemblent pr leur démesure, Alain Jaubert le montre bien. Ce qu’il montre à merveille aussi c’est une Marseille tellement vivante, excitante, explosive, riche de tous les possibles pour des jeunes gens aventureux : Pour moi la Cannebière a été une rue qui menait vers l’inconnu, écrivit Conrad.

Patti Smith. On retrouve nos écrivains sur le vieux port en 1891 puis pour Conrad en 1921. Et c’est en 1891 que Rimbaud me fait signe de son lit à l’Hôpital de la Conception, boulevard Baille, à deux pas de chez moi. Sa jambe est amputée. Il rêve encore, délire, croit qu’il va repartir. Il a 36 ans. La veille de sa mort, il dicte à sa sœur Isabelle un dernier mot mystérieux, à l’attention du directeur des Messageries maritimes: « Je viens vous demander si je n’ai rien laissé à votre compte. Je suis complètement paralysé: donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord….». Sur internet, j’apprends que, le lundi 7 novembre 2011, à peine descendue de son train, la chanteuse américaine Patti Smith, vieux Polaroïd à soufflet et tshirt à l’effigie d’Arthur Rimbaud, mitraille la ville du haut des marches de l’escalier mythique. Elle vient inaugurer une salle d’attente en l’honneur du poète mort à Marseille il y a 120 ans. Qui a priori ne serait pas revendiqué plus que ça dans le patrimoine culturel. Il faut dire que c’était d’abord pour lui un port, un lieu de passage et qu’il a fini par y rendre l’âme… Reste que Alain Jaubert, – même si sa construction narrative est un peu compliquée – nous emmène sur  les traces de l’homme aux semelles de vent et nous fait entrer dans la vie tumultueuse de l’auteur de Lord Jim et de Au cœur des ténèbres – une vraie découverte pour moi. Autre raison de voguer sur ces eaux violettes : l’auteur a été marin et il parle formidablement de la mer et de ses sortilèges.

Briques chaudes. J’ai fini le livre, j’ai quitté mon lit, j’ai retrouvé la lumière marseillaise et, comme Rimbaud et Conrad, je vibre au soleil et lui rends grâce … « Rimbaud a peur du froid, écrit Alain Jaubert. Le froid, la neige, la glace sont comme des menaces mortelles. Il n’aime que la chaleur. Il ne peut vivre que par le soleil, le soleil éclatant, la brûlure de ses rayons. » (…) les yeux fermés, je m’offrais au soleil, dieu de feu Son compère d’un jour de 1875 par la volonté de l’auteur a le même tropisme, surtout depuis qu’il a contracté une forme de paludisme : (…) on voudrait être enfoui sous des couvertures, des draps de laine de mérinos, de vigogne, , au fond d’un puits de mohair, de flanelles, de bouillottes, de briques chaudes (…).

Le ferry-boate ! qui traverse le port de Marseille d'un quai à l'autre
Le ferry-boate ! qui traverse le port de Marseille d’un quai à l’autre

Cette obsession du froid, je la retrouve chez Nietzsche comme je suis en train de lire parallèlement Le combat avec le démon de Stefan Zweig (*). Nietzsche, qui ne supporte pas grand chose, (il a une sorte de porosité dirait Siri Hutsvedt) voue un culte à la lumière et à la chaleur. « Il ressent presque dans ses intestins, écrit Stefan Zweig, l’influence d’un ciel chargé de nuages ; la pluie réduit son potentiel, l’humidité l’affaiblit, la sécheresse l’anime, le soleil lui rend la vie, l’hiver est pour lui une espèce de tétanos et de mort. » Je me sens moins seule, avec mon thermostat intérieur cassé, et en même temps le compagnonnage, pour flatteur qu’il soit, n’est pas très, comment dire ? rassurant … la vie de ces hommes-là n’est pas un long fleuve tranquille. Que d’abîmes et de  luttes !

Une phrase vraie. Côté santé toujours, cela ne va pas beaucoup mieux pour Peter Mendelssohn, 82 ans, le personnage de Treize façons de voir …. (Belfond). Mais l’auteur, Colum McCann, lui va très bien. En très grande forme dirais-je même.
Je suis entrée dans ce livre avec une jubilation qui m’étonnait moi-même. Pas de fioriture, pas de baratin, du vrai, on veut dire à la façon d’Hemingway qui se conseillait à lui même quand il ramait pour démarrer un texte « Ecris une seule phrase vraie ! » Et une liberté stylistique totale. Sans effet pourtant. C’est du limpide, mais aussi du solide. Ca nous touche direct au cœur et on oublie vite (même quand on veut écrire un papier) la façon très savante, très travaillée dont toute l’ histoire est tissée. Alors quelle histoire ? Celle d’un ancien magistrat new-yorkais qui ne sait pas qu’il va être victime dans la journée où nous sommes avec lui d’une agression. L’autodérision et la lucidité du vieil homme sur sa décrépitude donnent des pages féroces et drôles. Par exemple les épisodes relatifs aux couches qu’il est obligé de porter. Dans Télérama, Colum McCann écrivait : «Une histoire plus sombre que mes romans précédents, je ne saurais pas dire pourquoi, mais qui cependant ne se laisse pas envahir par la noirceur – une sorte de grâce y est préservée j’espère. » En épilogue du livre, il raconte l’agression qu’il a subi le 27 juin 2014. Il précise que certains de ces récits ont été écrits avant, d’autres après – le court roman est suivi de quatre nouvelles elles aussi très violentes mais toujours éclairées à un moment ou un autre par un tendre éclat de vie. Dans la très belle interview accordée à Nathalie Crom, il raconte à quel point la voix de ce vieil homme était proche de lui, comme jamais dit-il : « J’étais dans sa tête, dans son corps. » Ce qui donne sans doute cette « vérité » que j’évoquais plus haut.
Si vous n’avez jamais rien lu de McCann, foncez, tout est bon. Chez Belfond et en poche chez Pocket

(*) ainsi que la correspondance de ce dernier avec Freud dont j’extrairai une lettre pour lire à La Nuit blanche de la psychanalyse en novembre dernier à La Friche de La Belle de Mai –belle idée que de demander à 90 personnalités de la région, de lire un texte de Freud ou de Jung.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *