Un homme puissant

Rencontrer une force de la nature, ça fait toujours du bien … C’est ce qui m’est arrivé en lisant En mouvement- Une vie, l’autobiographie d’Oliver Sacks, neurologue britannique, médecin, professeur de neurologie et de psychiatrie à la Columbia University (NewYork). Depuis longtemps je voulais lire ce fameux L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Toujours remis. Quand j’ai vu que paraissait l’ autobiographie de son auteur, que l’homme avait bien l’air d’un phénomène mais un phénomène gentil, genre gros ours surdoué, je me suis dit : Allons y ! Cela m’ennuyait qu’il soit motard comme on le voit sur la couverture, ma bête noire, mais enfin nobody is perfect…
J’ai plongé dans ce récit publié trois mois avant sa mort en août 2015. Je m’y suis parfois noyée tant le monde la médecine et celui des sciences en général m’est fermé. Mais j’ai tenu bon tant aussi la personnalité d’Oliver Sacks est addictive : vous entrez dans le torrent de sa vie sans avoir le loisir de chipoter. Sa vie ? on devrait dire ses sept vies, celles d’un chat. Il frôle la mort à tout bout de champ, se lance dans des projets impossibles, ne dort pas la nuit mais chevauche sa moto, pendant quatre ans sous l’empire des amphétamines il perd 37 kilos en trois mois – une analyse et ses meilleurs amis le sauveront. Il est d’une inconscience absolue en ce qui le concerne, d’une générosité immense et d’une attention extrême en ce qui concerne les autres.
Les autres mais pas n’importe lesquels : les éclopés du cerveau, enfermés dans les troubles neurologiques les plus étranges, souvent pour la vie, la plupart du temps inguérissables mais dont on peut adoucir, réguler en partie l’existence. Ces mondes particuliers le touchent profondément, lui révèlent des aspect de notre humanité qui le passionnent peut-être parce que, lui aussi, se trouve d’une certaine façon, à la marge, pas en phase, décalé.
Ces vies soumises à des contraintes folles dont je n’avais pas idée sont pour le médecin un terrain si riche qu’il a très vite l’envie de les consigner, de les écrire. Un des premiers livres publiés sera L’Eveil où il raconte sa prise en charge à la fois neurologique et psychiatrique des postencéphalitiques, malades qui ont été atteints de la maladie du sommeil lors d’une pandémie et qu’on a laissé vivoter, enfoncés dans une profonde léthargie. Réunir neurologie et psychiatrie sera son moteur, son combat, sa mission. Paraitra ensuite en 1985 L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, récits de cas cliniques hallucinants que j’ai donc lus, dans la foulée, qui sera un énorme succès de librairie dans le monde entier. Le compositeur Michael Nyman fera un opéra de chambre à partir du récit qui donne son titre au recueil. Mais les textes du neurologue-écrivain ont aussi croisé Pinter ou Robert de Niro…
Si vous n’avez pas peur d’un peu (un bon peu !) d’hermétisme, si vous aimez le scenic railway qui symbolise la vie de Sacks, si l’idée de l’imaginer faisant le tour de Long Island en nageant (six heures) ou soulevant une barre de 272 kilos (record de l’état de Californie) vous amuse, si vous avez envie de savoir ce que c’est que le syndrome de Tourette ou plus simplement, car cela nous concerne tous, la proprioception, ce sixième sens inconscient et invisible mais essentiel qui permet de percevoir son propre corps dans l’espace, si la prodigieuse puissance de la musique sur notre cerveau vous intéresse, et enfin si vous voulez retrouver l’ humour britannique à son meilleur, alors allez-y ! Lisez En mouvement. Titre sans doute inspiré par le poème de son ami le poète Thom Gunn On the move :
Au pire, on est en marche ; et au mieux/N’atteignant aucun absolu où se poser, /On est toujours plus proche en ne restant pas immobile
PS.
Sur la musique je rajoute ceci : une rencontre avec un taureau prive Oliver Sacks de l’usage de sa jambe. Multiples opérations. On lui demande de se relever. Il entend « avec une force hallucinatoire un passage superbement rythmé» du Concerto pour violon et orchestre en mi mineur de Felix Mendelsohn qui lui rend la faculté de marcher. Ce sera le centre du livre Sur une jambe… Ah mais quel homme !
Oliver Sacks. En mouvement – Une vie. Seuil. Traduit de l’anglais par Christian Cler.
L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Points Seuil.

 

 

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