"Mon père, cet inconnu"

J’ai rencontré Doan Bui à une signature dans une librairie du 19ème arrondissement parisien. Elle racontait bien, avec naturel, humour, sans s’attarder – ce qui est très rare chez les auteurs qui ont tendance à s’épancher dès qu’on leur tend un micro. J’ai lu Le silence de mon père. J’ai adoré ce livre d’une grand- reporter à l’Obs, née en France de parents vietnamiens : une enquête sur son père atteint d’aphasie, après une avc, en 1985. Cette perte de la parole d’un homme discret, médecin, arrivé en France pour ses études, empêché de repartir quand Saigon tombe en 1975, bouleverse Doan Bui : elle pend conscience qu’elle a très peu parlé avec son père, qu’elle le connaît mal. Qu’elle connaît aussi très mal ses origines vietnamiennes. Une seule chose a compté durant toutes ces années : réussir. Ce à quoi la poussent mordicus (elle et ses quatre soeurs) les deux parents : « En dehors de l’X ou de l’ENA pour devenir président de la République, ou ministre à la rigueur, la vie ne valait pas la peine d’être vécue. »
img_0664L’enquête mènera la jeune femme bien plus loin qu’elle ne croit. Cela commence, elle n’est pas journaliste pour rien, par un chapitre sur l’aphasie  (qui me renvoie aux livres d’Oliver Sacks, voir ci-dessous), chapitre qu’on dévore. Saviez-vous que Baudelaire en fut atteint : « Baudelaire, qui avait tant trituré la pâte des mots, termina sa vie en n’en malaxant plus qu’un seul. Même pas un mot, une interjection : « Crénom ! » Ravel lui aussi perdit la parole : «  J’ai tant de mélodies dans la tête, je n’ai encore rien dit et j’ai encore tant à dire. » Puis confrontée à l’impossibilité de dorénavant communiquer avec son père, elle doit bien admettre que si elle a recueilli les témoignages d’exilés du monde entier, elle « ne sait rien de la blessure de mon père, arraché de son pays natal. »
Elle fait un détour par son histoire à elle. En maternelle, quand on lui demande de chanter Frères Jacques qu’elle ignore, elle entonne la chanson de Brassens, la seule qu’elle sache : Quand Margot dégrafait son corsage… (ma grand-mère me l’avait apprise à moi aussi !), elle se régale de la comtesse de Ségur, et sa mère, qui a perdu ses terres avec la prise de pouvoir par les communistes, se voit en Scarlett O‘Hara « à la peau de lait »…On a peine à le croire mais c’est ainsi, notamment et sans doute surtout, que s’enracine la volonté farouche de devenir français.
Française, Doan l’est jusqu’au bout des ongles. Jusqu’à ce qu’elle perde sa carte d’identité et qu’une cerbère de l’administration exige un impossible certificat de nationalité française… Mais c’est en démarrant une enquête qui donnera lieu à un livre Ils sont devenus français  que le dossier de naturalisation de son père 11079X75 la rejoint. Il ne la lâchera plus. La friche de la mémoire s’ouvre devant la journaliste française et fille de son père. L’exil brise les pères et galvanise les mères, écrit-elle. C’est sûrement très juste. Son père en tout cas sera effectivement brisé et la perte de la parole n’est peut-être que l’étape ultime d’une longue dépossession. Je vous laisse découvrir la suite et les rebondissements quasi romanesques bien que parfaitement authentiques de l’odyssée de la famille Bui. Vous aurez sans doute ensuite un autre regard sur cette population croisée rue de Belleville ou dans le 13ème. Ajoutons que le tout est irrigué par une écriture d’une belle simplicité et d’une grande vérité. Vous pouvez ranger aux oubliettes ce sentiment d’imposture qui vous taraude parfois chère Doan Bui.
Le silence de mon père. Doan Bui. L’Iconoclaste.

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