Un dernier verre au bar sans nom

bar cinque terreIl y a longtemps que je n’avais goûté au plaisir exquis de retrouver le soir avant de dormir des amis de papier, si vivants pourtant, qu’on pourrait les reconnaître au coin d’une rue à Portland, Oregon, ou à San Francisco Quelle puissance, quelle fluidité ! Et un subtil sens de l’ironie en prime. Sur près de 400 pages nous sommes embarqués dans les vies de Jaime, Charlie, Linda, Dick, Stan – extraordinaire personnage d’une résilience à rendre jaloux Cyrulnik… Fin des années 50 alors que la beat génération (à l’honneur dans une exposition au centre Pompidou) donne un nouveau rythme à la littérature, ces jeunes gens rêvent, aiment, se battent, désespèrent, sombrent, ressuscitent. Et envers et contre tout écrivent. A l’image de leurs célèbres parangons, Kerouac, Ginsberg et les autres, ils boivent plus que de raison, et la plupart du temps se droguent de la même façon. Ce qui évidemment ne les empêche pas d’être formidablement attachants. Charlie promis à tout avec son manuscrit sur sa guerre de Corée et qui n’arrivera à rien, sa femme, l’adorable Jaime, qui, elle, fera son chemin – leur bébé Kira est le bébé de fiction le plus craquant qui ait jamais gigoté dans les pages d’un roman (Charlie avait envie de pleurer tellement il l’aimait). Ils trainent donc leurs guêtres dans les bars, les cafés qui –comme le titre l’annonce – sont omniprésents et on ne saurait se plaindre de fréquenter assidument outre l’irrésistible Bar sans nom, le Tosca, le City Lights, le Vesuvio, le Perry, l’Enrico. Euphorie et dépressions, démêlés avec les éditeurs, attentes anxieuses, vrais talents et fausses vocations, tout cela nous est conté entre deux virées dans ces rades et mine de rien nous sont donnés aussi des commentaires pertinents sur l’écriture elle-même.
Cette histoire ferait un superbe film mais ne le souhaitons pas trop pour lui épargner la mise aux normes hollywoodiennes férocement décrite par Don Carpenter… Cet auteur a eu, nous dit-on, une vie pas facile et ce livre semi-autobiographique s’en fait l’écho, mais un amour indéfectible de la vie est ce qui reste une fois le livre – à regret – fermé.
Mettez-le illico dans votre sac !
Un dernier verre au bar sans nom. Don Carpenter. Editions Cambourakis.
Et si vous voulez en savoir plus sur cet auteur peu reconnu de son vivant mais adulé dorénavant par un cercle grandissant de lecteurs dont je fais désormais partie, vous lirez la postface de Jonathan Lethem  qui a contribué à le faire sortir de l’ombre et qui a revu et édité cette oeuvre posthume dont le titre original est Fridays at Enrico’s. Thank you !