Soif de musique

Mon plus grand regret (ce n’est pas très prisé d’en avoir, mais oui j’en ai ) est de ne pas être musicienne ou au moins mélomane avertie. La musique reste cet univers désiré où je ne pose qu’un pied timide. Soif de musique de Romel (éditions Daphnis et Chloé) exaspère ce regret et me comble à la fois. Ce livre est un objet littéraire passionnant et parfaitement singulier. La musique est le seul sujet – que dis je le sujet ! l’obsession du héros et de l’auteur. Rien d’autre ne nous est conté qu’une vie débordée, envahie, vampirisée et illuminée par la musique. Quel défi sachant que celle-ci ne s’en laisse pas conter : elle est elle-même un conte sans le filet des mots. Pourtant c’est bien avec les mots que Romel nous fait entrer et nous retient dans l’univers d’Hector.
Depuis son berceau, où l’arrêt d’une sonate le fait hurler, jusqu’au sommet de sa carrière à 22  ans, Hector n‘est pas vraiment là avec moi, avec vous, avec nous qui atteignons certes quelques moments de « «grande poésie » (comme dirait Sollers), voire d’extase pour les mieux lotis, mais sommes le reste du temps englués dans la prosaïque réalité. Hector est un enfant prodige même si le mot est banni par lui et par sa famille aimante : le père, chef d’orchestre dévoué corps et âme à son génie (autre mot interdit) de fils et Pauline, musicienne elle aussi, qui va rater et sa vie de mère – elle voit son enfant s’éloigner petit à petit d’elle –   et sa vie d’artiste – elle délaisse le piano. Personnage vulnérable, attachant qu’on voudrait connaître un peu mieux.

Mais n’en demandons pas plus : ce livre veut déjà tant embrasser. Nous entrons dans les coulisses des concours internationaux les plus exigeants, nous vibrons aux plus grands concerts, nous partageons le travail acharné d’un musicien, « avec l’entêtement d’un bûcheron », nous pénétrons les secrets des grands compositeurs… Il y a un côté master class très excitant. La carrière d’Hector s’envole. Il brûle les étapes : à 16 ans il a atteint le niveau d’un artiste de talent de 50 ans. Moscou, Saint-Petersbourg, New York l’adulent mais les Chinois sont aussi fous du jeune prodige. Il devient l’un des dix hommes les plus connus dans le monde. Entre avions, hôtel, répétitions, enregistrements, c’est une vie à cent à l’heure, une vie de démesure, mais aussi planifiée à l’extrême sans place pour l’erreur, l’incertitude, l’imprévu. Pourtant, chaque fois que le jeune artiste marche sur une scène vers son piano, c’est une plage d’éternité qui s’ouvre. A Odessa son interprétation de Widmung de Liszt-Schumann fait verser des larmes. A la Philharmonie de Berlin, consécration suprême, « l’engagement complet de son corps » dans l’attaque des variations de Beethoven sur un thème de Diabelli emporte la salle. Tandis que dans une chambre, il joue de toute son âme Le voyage d’hiver pour pleurer son ami mort

Au fil des pages (il y en a 500), le génie du pianiste s’incarne, s’ancre : il devient un homme avec ses failles, ses peurs. En même temps que l’écriture elle aussi s’ancre, s’incarne. Et qu’elle distille le sentiment d’un danger qui rôde. Sur les succès et les éblouissements d’Hector passe parfois une étrange et mortelle angoisse. Qu’y-a-t-il derrière les notes ? Les enfants prodiges courent des risques c’est cela qui sous tend le récit. D’ailleurs, «la psychanalyse est impuissante face à la musique » puisque les mots et les images ont disparu.

Coda : faut-il de la musique pour jouir de cette symphonie romanesque ? De temps en temps, j’interrompais ma lecture et j’allais sur U Tube écouter un morceau joué par Hector. Je suis ainsi partie en Grèce dans le théâtre d’Epidaure écouter la Sonate au clair de lune : « (…)   le son qui monte jusqu’aux étoiles, il est possible de croire qu’il part dans l’espace et ne s’éteindra jamais. »

Soif de musique. Romel. Editions Daphnis et Chloé
Une interview de l’auteur en tapant Soif de musique sur youtube ou en cliquant ci-dessous

 

 

 

Une pensée sur “Soif de musique”

  1. Georges Steiner aime citer l’expression de Péguy: « une lecture bien faite ».
    Dane Cuypers, c’est, au féminin, le Jean-Baptiste Grenouille de la lecture. Et ses textes ont un parfum qu’elle seule sait composer. Lisez le solaire « Un jour à Grazalema » et vous serez inondé des lumières et des odeurs du Sud. Lisez « Tourments et merveilles en pays khmer », vous connaîtrez outre ce qu’écrire veut dire aujourd’hui, les parfums des rizières et la luxuriance du Cambodge, les regards et les pensées d’une humanité juste sortie de l’enfer. Dane Cuypers écrit aussi avec son œil de photographe et chaque photo raconte une histoire complète. Un album photo avec commentaires, Dane ? A vue de nez, comme disait Jean-Baptiste Grenouille, ce serait tellement dans vos cordes! Romel.

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