Naissance

IMG_0033Tableau de François Lemaire- 2016
IMG_0025Vous le savez, il y a des matins bénis. On se réveille, on sait que quelque chose de beau est arrivé… Vivre jusqu’à l’étourdissement ce moment dans les limbes du bonheur. Et puis, tout doucement, ouvrir les yeux. Et savoir. Il a neigé ou un enfant est né…
Pierre Péju a écrit un très beau livre Naissances (Gallimard- 1998) qui m’avait beaucoup touché il y a des années. Je l’ai retrouvé. Extraits.

Pourquoi les « eaux ». C’est le pluriel du déluge, le pluriel de l’origine, les eaux limoneuses dont touts choses sont sorties, celles qui charrièrent du vivant, des cellules, des graines .(…) Dans cette nuit profonde du commencement, le ciel était noir comme l’intérieur d’un ventre, quand seules les eaux étaient plurielles, boueuses, montées de toutes parts. une force neuve produisait en leur sein des courants tièdes où des nuées de têtards palpitaient comme un coeur en morceau. « Les « eaux », « les eaux » jaillissantes, ruisselantes sur lesquelles dérive aussi la nacelle de branchages et de glaise où vagit le bébé de personne, le bébé inconnu des eaux et des roseaux, le bébé à venir…
(…) la vie vivante va lui jeter ce petit dans les bras et lui faire passer l’épreuve sacrée de la reconnaissance. Il n’y a encore personne et brutalement le petit sera là. Il va y avoir cet instant où le père découvre et admet les traits uniques et extraordinairement précis de l’enfant. Personne puis brutalement celui qu’on a l’impression d’avoir toujours connu. Pour qui l’accueille, tout bébé ressemble immédiatement à quelqu’un. Il ne ressemble pas à quelqu’un « d’autre », mais à lui-même, pour toujours, et avec une écrasante évidence. (…) Je suis là, presque père, je ne souffre pas dans mon ventre, je peux réfléchir et du coup découvrir que les rayons dorés de simples projecteurs font de cette salle de faïence et de verre un modeste sanctuaire. Dieu n’est nulle part, évidemment, mais le divin, tout le divin, c’est-à-dire tout ce qu’on désire ardemment, se condense dans cette petite masse de chair froissée qui veut et ne peut pas sortir.
(…) Pour la mère, le petit qu’on lui pose sur le ventre est tout naturellement le sien. Elle n’a pas à le reconnaître. Elle ne cherche rien : c’est le sien. Le père est forcément plus tremblant, plus soucieux dans sa joie. Il cherche comment laisser ruisseler la reconnaissance étrange qui l’envahit. C’est une reconnaissance pure et multiple.. Une reconnaissance intransitive. Une reconnaissance qui s’adresse à celle qui a donné le jour l’enfant, mais s’adresse confusément aussi au destin, au hasard, à la vivacité aveugle de la vie, à l’espèce humaine. Désormais ce qui me reliait aux autres êtres humain a changé : je suis devenu le père de l’un d’entre eux.
(…) J’aide à placer l’enfant sur le ventre de sa mère où il se déploie, se déplisse, fleur rosissante dont on assiste à l’éclosion accélérée.

 

 

théâtre : ne pas perdre son temps !

Jérôme Garcin et sa bande vendredi 10 avril dans Le masque et la plume étaient déchainés sur quatre pièces de théâtre. Pas  de la gnognotte, vous l’allez voir.
Les Phèdre(s) ( Wajdi Mouhawad, Sarah Kane, JM Cotzee, Racine ) au Théâtre de l’Odéon,
La Musica et la musica 2ème de Duras au Vieux Colombier
Par delà les marronniers de Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point
La mère d’Edward Bond à la Comédie française
Excusez du peu !
j’ai noté au vol  les commentaires de nos joyeux critiques. Pour Les Phèdre(s)  avec Isabelle Huppert (personnellement cette  » extraordinaire » actrice m’irrite très souvent) :  » On n’est pas au cirque, on est au théâtre ! » Pour La Musica :  » ça dure 3h25, ça n’en finit pas… »  Pour le Ribes :  » Il a collationné des citations. Il ne nous raconte rien ». Bond : « Il parle une langue étrangère. je n’ai pas compris du tout le sens du texte. Revenait comme un leitmotiv : Le public s’ennuie terriblement ou  Il faut avoir pitié des spectateurs… Il y avait de temps en temps une voix discordante mais très peu convaincante.
A la fin de l’émission, l’équipe a  vaguement sauvé un En attendant Godot à L’Essaïon  (ouh comme c’est nouveau et créatif ce choix) et une pièce de boulevard gentillette et qui joue à guichet fermé, Les faux british
Tout ça m’encourage à vous encourager … à acheter derechef ma pièce de théâtre Un jour à Grazalema, publiée par Alna éditeur, disponible à la Fnac,  et à l’offrir à vos amis comédiens et metteurs en scène. Et merci de tout coeur à tous mes souscripteurs qui ont du recevoir la jolie édition du texte.

 

 

 

 

Exit les bikinis, voici les burkinis

Elizabeth Badinter toujours là où je l’attends.  Cette fois avec son coup de gueule sur la mode islamique. Comme elle, je ne suis pas choquée une seconde par les propos de la ministre Laurence Rossignol qui qualifie « d’irresponsables les marques qui font la promotion de cet enfermement du corps des femmes ». Uniqlo, Dolce & Gabbana, Marks & Spencer se sont en effet lancés dans les vêtements dits « pudiques ». La marque anglaise vend, nous dit Le Monde (dimanche 3 –lundi 4 avril) deux modèles de burkinis, une combinaison de bain de trois pièces (un legging, une tunique et un hidjab). La philosophe estime que les femmes doivent appeler au « boycottage de ces enseignes ». musulmanes au bainCela me rappelle à Sihanoukville, au Cambodge,  de jeunes musulmanes, adorables, ravissantes et rieuses c’est vrai, se battant pourtant dans leurs voiles avec les vagues.Le même article du Monde cite une étude selon laquelle le marché mondial de la mode islamique représenterait 202 milliards d’euros et pourrait atteindre les 320 milliards en 2020… Elizabeth Badinter ne se place pas sur ce terrain économique. Dans l’entretien accordé à Nicolas Truong, elle revient sur l’accusation d’ »islamophobe » qui taxe ceux qui soutiennent les femmes contraintes de porter  le voile sous la pression islamique – accusation qui, dit-elle, tétanise la plupart des Français. Elle rappelle aussi – et cela me paraît le plus important- que lors de la guerre civile algérienne des années 90, les « féministes venues d’Algérie ou d’Iran n’ont pas cessé de nous avertir : Vous ne voyez pas que ce qui se passe chez nous va arriver chez vous ? Cela me renvoie à Michel Houellebecq et son livre Soumission (ce n’est pas du tout un de mes auteurs de prédilection mais ce roman est excellent) et aux prises de position de Kamel Daoud à propos de la nuit de Cologne stigmatisé par des journalistes français de gauche – comme s’il n’était pas suffisant qu’il soit victime d’une fatwa dans son pays.

Dans le même registre, quel tollé de protestations à propos du dessin de Plantu sur son blog avec la légende « Dolce Gabbana lance une collection de hidjab » –  «  A quand la fashion ceinture ? » demande une jeune femme voilée, une ceinture d’explosifs à la taille…

 

 

Billevesées

Chaque matin les mails sont pour moi  source de poésie et de rêve. En ce moment j’apprécie particulièrement les injonctions de ce type :
Sécurisez CUYPERS avec des caméras de surveillance !
Equipez CUYPERS de gerbeurs, transpalettes, chariots élévateurs… !
J’aime aussi cette suggestion proposée par Le slip français : Vous voulez changer le monde ? Commencez par changer de slip ! Suivent de sémillantes photos de slips.

 La folle créativité de «Mon Yahoo », je vous en ai déjà parlé. C’est toujours d’actualité. Dernière perle sur un message que j’envoie à une amie en parlant d’un appartement : le propriétaire est assez génital – au lieu de génial.

Pépé tu viens à mon audition de violon ? Bien sûr que oui ! et toi tu viens à la mienne ? Suit le nom de l’équipement auditif dont va être gratifié le dit pépé . Et la petite fille toute jouasse de s’exclamer : C’est mémé qui va être contente … C’était une page de publicité sur Radio classique. Si si je vous le jure…

Ortograf, on révise: nénuphar s’écrit désormais NENUFAR ( sans accent circonflexe, bravo c’est ça), comme au temps de la Mésopotamie si j’ai bien compris les explications assez vaseuses d’un des responsables de la réforme. Mésopotamie ou pas,  le vocable n’évoque plus du tout une plante émergeant des marais irisés ou fleurissant dans les poumons de la Chloé de Boris Vian, mais un nom de fard à paupières bas de gamme. Non ?

 

 

Poète et chef de gare

Très bel article de Yann Plougastel sur Gianmaria Testa, doux poète et chef de gare qui est mort mercredi 30 avril. Extrait.
« Derrière sa grosse moustache et ses petites lunettes cerclées d’intello se cachait un doux poète, qui chantait, dans ses huit albums enregistrés entre 1995 et 2013, « un monde de vent et de mémoire, de terre et de brouillard, d’objets qui volent d’un ciel à l’autre et de femmes dans les gares qui s’en vont au bras d’un autre sans se retourner ».  »
Pendant ses années universitaires, il milita à Democrazia Proletaria (DP), un regroupement de trotskystes et d’écologistes, qui ne cédèrent pas aux sirènes de la lutte armée et eurent même quelques députés. Lorsque les illusions du « Grand Soir » tournèrent court, cet admirateur de Leonard Cohen et de Bob Dylan devint, pour assurer le quotidien, chef de gare et se lança dans la composition d’un style de chanson artisanale, balancée et pacifique, pour pimenter d’un peu de rêve ce dit quotidien. La nuit, il guidait des trains dans les plaines entre la France  et l’Italie, le jour, il écrivait des chansons d’une limpidité joyeuse.  »
De la limpidité joyeuse, on en a besoin pour oublier le Panama.

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2016/03/31/gianmaria-testa-doux-poete-et-chef-de-gare-est-mort_4893549_3382.html#L35zMtEoypX3lQh8.99