Un charme fou…

Me revient ce troisième vers d’un haïku – un charme fou – comme je lis le livre de Jeanne Painchaud « Découper le silence. Regard amoureux sur le haïku ». J’ai la chance de connaître cette écrivaine québécoise. Son livre lui ressemble : savant sans ostentation, sensible, tendre, joyeux et nostalgique à la fois. Un charme fou, oui. Et une somme, mine de rien. Tout y est : l’histoire, la technique et bien sûr une floraison de ces micro-poèmes nommés haïku. L’histoire c’est celle d’un genre littéraire né dans le Japon du 17ème siècle où l’art poétique était une activité très répandue chez les lettrés. La paternité est attribuée à Bashô qui en aurait composé quelque 980 au cours de sa vie. Au 19ème siècle le haïku devient un véritable passe temps – aujourd’hui on estime à dix millions le nombre de Japonais fans de haïku – qui a fini par s’exporter en Occident. Roland Barthes en fut un adepte : il en a fait l’éloge dans L’empire des signes. Mais aussi Claudel qui le découvrit alors qu’il était ambassadeur de France en Asie, Eluard ou Borgès. L’écriture si précise de Nicolas Bouvier ou celle si musicale de Jack Kerouac y trouvèrent leur bonheur – ce dernier en écrivit plus de 1000 qu’il surnommait « pop »
Découper_le_silenceJeanne Painchaud, qui arpente depuis vingt ans l’univers du « plus petit poème du monde », nous en ouvre donc les portes, nous en donne les clés. A priori rien de plus facile que d’écrire 3 vers, en principe de 5, 7 et 5 syllabes, sans rime, sans titre (le poème est bien trop court, cela « vendrait la mèche »), où la saison est évoquée, l’instant privilégié, la simplicité cultivée. Erreur ! C’est tout un art, très subtil. L’art de saisir l’instant. C’est, écrit l’auteure, un moment de grâce, un flash, un éclair, une sorte de jaillissement ou d’illumination dans le quotidien. Quand surgit-il ? « Probablement quand on s’y attend le moins ». Une chose est sûre : on ne peut pas tricher. L’émotion est le moteur. L’écoute, le sésame. « De ce qui me touche, me froisse, me heurte, me frappe, me chicote (ah mais ! c’est une Québécoise qui écrit) , me renverse, m’énerve, m’angoisse, ou encore me détend, m’apaise, me fait sourire, me fait rire, me rend légère … »
Auteure de recueils et présente dans de nombreuses anthologies, animatrice d’ateliers d’écriture en milieu scolaire et communautaire, Jeanne Painchaud a aussi inventé des façons de faire vivre le haïku, autrement que dans les livres et les sites internet, en investissant l’espace public : parcours de poèmes inscrits sur les trottoirs, marelle où chaque case décline un haïku, lanternes en origami sur le même principe… Sa tête et ses doigts, raconte-t-elle, fourmille d’idées. Mais l’essentiel est sans doute l’art de vivre que le petit poème nippon lui a enseigné petit à petit : « Etre aux aguets pour capter au vol l’instant-haïku me force à prendre une pause dans l’agitation du monde, à ralentir et à saisir le temps présent à l’aide de mes cinq sens tout simplement. Je me dis : voilà, je suis ici, maintenant, et je suis vivante. » Le haïku, conclut-elle, dans son dernier chapitre, propose une part de silence dont nous manquons cruellement. Le silence, essentiel à toute poésie quelle qu’elle soit. Un écho à l’exergue qu’elle a choisi pour ouvrir le livre :
plus profond le silence
au moment où les grillons
hésitent
Leonard Cohen

Pour acheter Découper le silence (Editions Somme toute)
Site des librairies indépendantes du Québec : http://www.leslibraires.ca/
Ou sur Amazon.ca (ca = Canada).

donner du lait
à un chat de nulle part
d’où je viens, déjà ?

dans ma poche
encore toute chaude
la clé de ta maison
Jeanne Painchaud

 

 

 

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