Dé-lire…

expo JP GaultierFémur explosé, immobilisée, désabusée, je délire un peu avant d’avoir envie de lire. Avant de flasher sur cette déclaration : « Je trouvais en soi la vie trop foisonnante de possibles pour commettre le péché de ne pas jouir sur l’instant de l’instant, fait de ces mille riens auxquels m’arracherait, le jour venu, mon propre anéantissement dont l’inéluctabilité me pressait, tout en les différenciant, à conjuguer plaisir – ce qu’on ajoute à la vie – et jouissance – ce qui s’arrache à la mort. Pierre Rey. Une saison chez Lacan.  Robert Laffont. Merci à l’amie qui m’offrit ce beau livre. (Photo prise à l’exposition Jean-Paul Gaultier)

Un charme fou…

Me revient ce troisième vers d’un haïku – un charme fou – comme je lis le livre de Jeanne Painchaud « Découper le silence. Regard amoureux sur le haïku ». J’ai la chance de connaître cette écrivaine québécoise. Son livre lui ressemble : savant sans ostentation, sensible, tendre, joyeux et nostalgique à la fois. Un charme fou, oui. Et une somme, mine de rien. Tout y est : l’histoire, la technique et bien sûr une floraison de ces micro-poèmes nommés haïku. L’histoire c’est celle d’un genre littéraire né dans le Japon du 17ème siècle où l’art poétique était une activité très répandue chez les lettrés. La paternité est attribuée à Bashô qui en aurait composé quelque 980 au cours de sa vie. Au 19ème siècle le haïku devient un véritable passe temps – aujourd’hui on estime à dix millions le nombre de Japonais fans de haïku – qui a fini par s’exporter en Occident. Roland Barthes en fut un adepte : il en a fait l’éloge dans L’empire des signes. Mais aussi Claudel qui le découvrit alors qu’il était ambassadeur de France en Asie, Eluard ou Borgès. L’écriture si précise de Nicolas Bouvier ou celle si musicale de Jack Kerouac y trouvèrent leur bonheur – ce dernier en écrivit plus de 1000 qu’il surnommait « pop »
Découper_le_silenceJeanne Painchaud, qui arpente depuis vingt ans l’univers du « plus petit poème du monde », nous en ouvre donc les portes, nous en donne les clés. A priori rien de plus facile que d’écrire 3 vers, en principe de 5, 7 et 5 syllabes, sans rime, sans titre (le poème est bien trop court, cela « vendrait la mèche »), où la saison est évoquée, l’instant privilégié, la simplicité cultivée. Erreur ! C’est tout un art, très subtil. L’art de saisir l’instant. C’est, écrit l’auteure, un moment de grâce, un flash, un éclair, une sorte de jaillissement ou d’illumination dans le quotidien. Quand surgit-il ? « Probablement quand on s’y attend le moins ». Une chose est sûre : on ne peut pas tricher. L’émotion est le moteur. L’écoute, le sésame. « De ce qui me touche, me froisse, me heurte, me frappe, me chicote (ah mais ! c’est une Québécoise qui écrit) , me renverse, m’énerve, m’angoisse, ou encore me détend, m’apaise, me fait sourire, me fait rire, me rend légère … »
Auteure de recueils et présente dans de nombreuses anthologies, animatrice d’ateliers d’écriture en milieu scolaire et communautaire, Jeanne Painchaud a aussi inventé des façons de faire vivre le haïku, autrement que dans les livres et les sites internet, en investissant l’espace public : parcours de poèmes inscrits sur les trottoirs, marelle où chaque case décline un haïku, lanternes en origami sur le même principe… Sa tête et ses doigts, raconte-t-elle, fourmille d’idées. Mais l’essentiel est sans doute l’art de vivre que le petit poème nippon lui a enseigné petit à petit : « Etre aux aguets pour capter au vol l’instant-haïku me force à prendre une pause dans l’agitation du monde, à ralentir et à saisir le temps présent à l’aide de mes cinq sens tout simplement. Je me dis : voilà, je suis ici, maintenant, et je suis vivante. » Le haïku, conclut-elle, dans son dernier chapitre, propose une part de silence dont nous manquons cruellement. Le silence, essentiel à toute poésie quelle qu’elle soit. Un écho à l’exergue qu’elle a choisi pour ouvrir le livre :
plus profond le silence
au moment où les grillons
hésitent
Leonard Cohen

Pour acheter Découper le silence (Editions Somme toute)
Site des librairies indépendantes du Québec : http://www.leslibraires.ca/
Ou sur Amazon.ca (ca = Canada).

donner du lait
à un chat de nulle part
d’où je viens, déjà ?

dans ma poche
encore toute chaude
la clé de ta maison
Jeanne Painchaud

 

 

 

bric et broc

Sein sauveur. Ça y est, me dis-je un soir devant « « 28 minutes, la coiffure de Nadia Daam après des semaines de tentatives diverses, c’est gagné ! La voilà toute ébouriffée : sympa. Las ! dès le lendemain l’applatisseur-gomineur est repassé . Ah mais Nadia, change de coiffeur ! D’accord, d’accord, on s’en fout un peu beaucoup, c’est juste histoire de parler, l’essentiel c’est que la journaliste, chevelure en pétard ou en berne, est toujours aussi pertinente et percutante, Et je la félicite d’avoir signé dans Libération l’article- manifeste pour un allaitement libre. C’est vrai que ça tourne au harcèlement ce sein sauveur… de tous les maux qui menacent le nouveau-né
Hashtag. J’avais déjà un peu mal au cœur (effets secondaires d’une grippe) et voilà que j’ai l’idée aussi sotte que grenue (dixit mon grand-père) de plonger dans l’univers des hashtags. Mon immersion fut d’une durée très brève. Ce monde touffu, élémentaire et chaotique a augmenté de façon significative ma nausée. Pourquoi avais-je tenté cette reconnaissance en terrain – miné pour moi je le sais pourtant ? Parce que regardant le documentaire Mein Kampf- manifeste de la haine, sur Arte (15/12/2015) à propos de l’autorisation de réédition de ce torchon, (qu’il faut, j’en suis bien d’accord, mettre sur le marché avec une préface appropriée), j’apprends que le Hashtag Meinkampf fait un tabac. Or, depuis son entrée sur les ondes, ce mot hashstag résonne pour moi comme la schlague des nazis, genre de fouet, alors que oui je sais hashtag ça veut dire mot-dièse (le Canada a proposé mot-clic c’est-y pas chou ?). Emmanuel Valls ayant récemment déclaré qu’on ne pouvait pas gouverner à la schlague une société, le magazine Marianne m’informe que ce mot en banlieue parisienne signifierait : « C’est un trou du cul qui ne fait rien de sa vie ». Décidément rien à sauver dans le hashstag. Vive le dièse.
Angélisme. Le Monde du vendredi 5 février 2016 octroie une page entière à l’écrivain Kamel Daoud qui livre un texte très réfléchi à propos de Cologne. Il nous enjoint à prendre conscience de nos fantasmes d’occidentaux – « Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent » – fantasmes réactivés par la nuit de Cologne. Mais dit-il, défions nous aussi de l’angélisme . « Notre humanisme, notre culpabilité aussi nous fait voir le survivant (…) et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme. »  Essayez de lire ce papier courageux de l’auteur de Meursault contre-enquête (une suite à L’Etranger où l’arabe, sans nom dans le livre de Camus, a cette fois le premier rôle)

 

Hors sujet…

FullSizeRender-2Pour rafraichir l’écran et l’âme, des images de Théi Cassagnes,
notre correspondante en Aubrac…

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dans la chambre
le thé aussi chaud que la peau
il commence à neiger
Jeanne Painchaud

(Découper le silence. Regard
amoureux sur le haïku.
Editions Somme toute.)

 

 

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déroute
s’en foutre
tailler la route

Dane Cuypers