Se souvenir du Cambodge…

Des ciels d’Asie depuis trois matin sur Paris. Merci au petit connard qui m’ a volé mon sac et donc mon Samsung : je ne peux pas les prendre en photo, je dois les écrire … Le ciel de ce vendredi 22 janvier est d’une roseur délicate avec quelques effilochées pourpres, un pull angora dirais-je, porté par une très jeune fille, naïve, tendre, un peu bécasse, celle que j’étais dans un lycée un matin d’hiver et chaque fois que le prof de philo passait à côté de moi, il récupérait sur sa veste de longues fibres pourpres. Ce prof était concupiscent (mot très laid fait pour lui) et méchant. C’est une autre histoire… Revenons à notre ciel : comme j’écrivais ces trois lignes, le rose s’est mué en un orangé très pâle et le bleu a pris le dessus. Car il y a du bleu et de la lumière sur Paris ces jours-ci. De quoi supporter le froid. Sauf que les cafés de Paname dans l’ensemble refusent d’entériner le fait qu’il fait FROID. Les radiateurs sont boudeurs. Merveilleuse exception : Le Rostang face au jardin du Luxembourg. On y est comme dans le ventre de sa mère !

Laser. Ciels asiatiques … le Cambodge ces jours-ci se rappellent à moi, à nous. D’abord quatre émissions de La Fabrique de l’Histoire d’Emmanuel Laurentin : l’Indochine et le Vietnam, la chute de Phnom Penh, le roi Sihanouk, Angkor et l’Ecole Française d’Extrême Orient. Angles et infos qui renouvellent l’intérêt. Vaut l’écoute. Extrait, un texte Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, Cambodge et du Laos : « L’or. Les couleurs ont presque disparu de l’édifice il est vrai. Il n’y reste que des pierres mais que ces pierres parlent éloquemment. Comme elles programment haut le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puissance des Cambodgiens d’autrefois.Qui nous dira le nom de ce Michel Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre en a coordonné toutes les parties avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution de la base au faîte, harmonisant l’infini et la variété des détails avec la grandeur de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir. Lorsqu’au soleil couchant mon ami et moi nous parcourions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple ou assis en face du superbe monument principal nous considérions sans nous lasser jamais ni de les voir ni d’en parler ces glorieux restes d’une civilisation qui n ‘est plus nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération, de saint respect que l’on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations. »

Le temple du Bayon : sans doute la figure du roi Jayarvaman VII Photo D. Cuypers
Le temple du Bayon : sans doute la figure du roi Jayarvaman VII
Photo D. Cuypers

Un documentaire sur Arte le 20 janvier « Angkor dévoilée » vaut aussi le détour . Le fil directeur en est le Lidar, un révolutionnaire laser haute fréquence qui permet de pénétrer un peu plus les secrets de la mégapole angkorienne du 12ème au 14ème siècle (750 000 habitants si j’ai bien noté contre 50 000 pour Paris). La photo de Jayavarman VII que j’ai prise au temple du Bayon fait écho  aux images du roi sur mon écran de télévision. La même semaine, éclairé par le même laser, paraît un article du Monde sur la découverte à Phnom Kulen, la montagne des Litchis, à 40 kilomètres d’Angkor, de l’ancienne capitale Mahendraparvata enfouie sous la végétation. Le rayon magique a montré sur 100 kilomètres carrés, rues, digues, bassins, temples, canaux , sanctuaires, réservoirs, plate-forme de cinq terrasses d’un temple. Remontent les souvenirs de mes premiers émerveillements au pays khmer en 2006 et je me souviens de ce lieu, de la rivière sacrée où dorment 300 lingas de grès, symboles phalliques de Shiva, je me souviens de jeunes Khmers revêtant des habits de fête pour faire des photos au bord de l’eau, je me souviens des familles en pèlerinage. L’article du Monde insiste à raison sur la déforestation, une des plaies du pays, et rend hommage à l’action de Jean-Baptiste Chevance, chercheur et amoureux de longue date du site, qu’il mène avec le cambodgien Pich Seu pour financer des programmes de nutrition et convaincre la population de sauver la forêt plutôt que de la couper et de planter la noix de cajou invasive mais rentable.
Mon livre Tourments et merveilles en pays khmer, Actes Sud, est toujours en vente dans les bonnes librairies.

Couv L'Harmattan Chams.  Et puis vient de sortir le livre d’Agnès De Féo, Parlons cham du Vietnam chez L’Harmattan. Sociologue et réalisatrice, ses recherches portent sur la visibilité publique de l’expression religieuse. Elle a consacré quinze ans aux Chams, dont elle a tiré cinq documentaires et trois ouvrages. (Ces mêmes Chams qui qui avaient envahi Angkor et que chassa Jayavarman VII lors d’un combat qui eut lieu à l’endroit où il fit édifier plus tard le temple de Preah Khan (si j’en crois Wikipédia. Les spécialistes sont priés de me corriger le cas échéant). Cet ouvrage s’adresse, par son approche des rites religieux, en particulier des rituels funéraires, aux passionnés d’anthropologie, mais aussi à toute personne curieuse de découvrir une langue donnant accès à une civilisation ancienne toujours vivante. Il peut également être utile à ceux qui voudraient déchiffrer les fameux carnets magiques des Chams, pour tenter de percer les mystères de ce peuple dont la sorcellerie est redoutée dans toute l’Asie du Sud-Est. Agnès De Féo est à sa façon une sorcière : esprits curieux, entrez avec elle dans ces mystères…
Pour en savoir plus : Parlons cham

Khyol‘. Enfin je veux vous parler de La pièce  Khyol’ , (le vent), dernier volet d’une tétralogie sur les quatre éléments (la terre, l’eau, le feu et le vent). Ses textes s’inspirent de l’histoire récente du Cambodge tout en ouvrant sur d’autres univers. L’auteur, Randal Douc, est un scientifique et un poète. Fructueux mélange qui produit des textes pas toujours faciles mais forts, inspirés, avec des fulgurances qui comblent. Khyol’ que je n’ai pas encore vu est une production de la Compagnie Théâtrale de la Cité, mis en scène par Nicolas Hocquenghem, qui fait un  pari audacieux sur ce spectacle.
Né au Cambodge, Randal Douc est venu en France avec sa famille en 1975, à l’âge de quatre ans. Bardé de diplômes et professeur chargé de cours en mathématiques appliquées à l’Ecole Polytechnique, puis professeur à l’Ecole d’ingénieur Télécom SudParis, il est donc aussi auteur et comédien.Il jouait Monsieur Jo dans le film Un barrage contre le pacifique  réalisé par Rithy Panh avec Isabelle Huppert. En 2013, il est la voix du narrateur dans  L’image manquante  (et splendide) du même réalisateur. Randal nous avait fait, à deux reprises, l ’amitié de participer à la lecture qui clôturait le Festival de cinéma ,Visages du Cambodge,  à L’Entrepôt.
Revenons à Khyol’, librement inspiré d’un épisode méconnu du génocide cambodgien (le Cambodge n’est jamais cité dans la pièce et les Echarpes noires ont remplacé les Khmers rouges) où des réfugiés  – ils étaient en tout 45 000- ont sauté sur des mines alors qu’ils repartaient d’un camp vers le Cambodge. Je laisse la parole à Cécile Chevallier dans Le Parisien-Essone puisque je n’ai pas encore vu la pièce : « Khyol  évoque aussi un massacre de comédiens en pleine représentation. Le parallèle avec les attentats du 13 novembre dernier et les spectateurs tués en pleine concert au Bataclan est inévitable. François Hollande a décrété l’état d’urgence en France après les attentats. Avec Khyol, le théâtre de Bligny propose un spectacle à voir d’urgence pour tenter de relever la tête. Et pourquoi pas reprendre espoir. Mais à coup sûr passer un excellent moment culturel, grâce à la justesse de la mise en scène, du jeu des comédiens et de la bande-son sophistiquée, pleine de bruitages et de suspense signée Michel Head. »
Vingt représentations jusqu’au 14 février 2016, du mercredi au samedi à 20h30, les dimanches à 17h00. Théâtre de Bligny à Briis-sous- Forges. Oui cela ne semble pas la porte à côté si l’on n’est pas motorisé, mais si vous l’appelez Randal Douc, il essaiera de combiner du covoiturage… (06 28 71 11 97)
Toutes les infos sur :
http://www.delacite.com/khyol_randal_douc_ctc_bligny.htm
Alors ! Sauvez la datte comme disent les chameaux (une blague délectable piquée à Arte radio – j’espère que la troupe ne m’en voudra pas…)

Lecture "Visages du Cambodge" à L'entrepôt - 2012
Lecture « Visages du Cambodge »  à L’entrepôt  Aline Barbier, Randal Douc, Brigitte Mougin

2 - lecture festiavl 2012

 

 

 

 

Salmigondis

Je lis dans Libération du week-end du 9 janvier une double page d’Alain Badiou. Soyons honnête, j’ai d’emblée une prévention : je ne suis pas en phase avec ce philosophe, ce que j’en connais en tout cas : il me chiffonne, je le trouve faux derche. Je le lis donc et, une fois de plus, ses propos m’irritent. Je lis à nouveau car il n’est pas clair, c’est tout en phrases chantournées, en sous-entendus  en périphrases, en litotes. Un détestable salmigondis. A commencer par le titre-accroche « La frustration d’un désir d’occident ouvre un espace à l’instinct de mort. » Et de nous expliquer : étant donné que « ces jeunes assassins » (l’expression leur donne une aura littéraire, les nimbe d’un romanesque émouvant) éprouvent « un désir d’occident opprimé ou impossible », étant donné qu’ils ne peuvent pas y accéder et qu’il n’y a pas d’autre monde possible, ils sont frustrés. Cette frustration ouvre un espace à l’instinct de mort donc. Explication psy à deux balles : « la place qu’on désire est aussi celle qu’on va haïr puisqu’on ne peut l’avoir ». Suivent quelques lignes pour en venir à la conclusion suivante : ce n’est pas la religion qui produit ces comportements (assassinats, nihilisme suicidaire) : « (…) c’est la fascisation qui islamise et non l’islamisation qui fascise ». Bref encore une fois c’est notre faute à nous, occidentaux, faute aggravée par le péché non expié de la colonisation, auquel bien sûr Badiou fait également référence. Un peu de modestie que diable ! Comme dit Pascal Bruckner dans La tyrannie de la pénitence »  : « Se penser les rois de l’infâme, c’est encore demeurer à la cime de l’Histoire. »
A la fin ça énerve. Philippe Val, invité sur « «28 minutes » lundi 11 janvier, s’énerve aussi (et ce n’est certes pas la première fois) : « Pendant des siècles on s’est battu pour la liberté d’expression, jusqu’en 1881, année qui marque l’entrée de la France dans les grandes démocraties avec la liberté de la presse . Une date décisive. Le pouvoir a compris qu’il ne pouvait pas exister sans cette liberté d’expression. A part la parenthèse de Vichy, on a toujours vécu une vraie belle liberté d’expression. Depuis quelques temps, on ne la connaît plus et je voudrais bien qu’on comprenne ça, c’est très important : on est passé dans une autre époque, la censure ne vient plus du pouvoir, elle vient d’en bas (…) elle vient de quelque chose qui se passe dans le peuple ; ce n’est pas le roi, ce n’est pas la loi, ce n’est pas dieu, c’est vraiment la terreur et il ne faut pas l’accepter. La pire des choses qui puisse arriver dans une démocratie c’est le silence. (… ) On a entendu : « Je suis contre (tuer des dessinateurs ndlr)  mais… » Il n’y a pas de mais, il y a une adhésion à des principes de droit qui nous relient en tant qu’êtres humains et qui ne devraient pas trop se discuter dans une démocratie moderne. (…) Il y a une régression dans l’intégration mais qui ne vient pas des états de droit, de la France particulièrement : le terrorisme se manifeste dans des pays très différents, en Mauritanie, au Danemark, au Canada… C’est un « en soi ». Il faut vraiment arrêter de dire qu’on est coupable de ce qui nous arrive . »

 

 

 

 

Lumières

Lumière (unique) de Marseille, lumières (multiples) de l’Aubrac, et même émerveillement. Il fallait bien ça pour flouter l’image du petit con casqué qui m’a arraché mon sac à main le 30 décembre 2015 dans une  rue de Paris. Il a tout pris sauf mon mac et je peux donc écrire ici ma rage de me confronter à l’avalanche de déclarations et oppositions, à tous ces codes puk, pic et pas du tout colegram… Mais l’Aubrac donc aux tout premiers jours de 2016, l’Aubrac et, sur le plateau, les hêtres sertis de givre. Et puis une autre lumière, intense, profonde, celle des tableaux de Soulages au magnifique musée de Rodez, découvert avant de reprendre le train pour la capitale, celle-ci plongée dans la commémoration du massacre de janvier 2015 ( lisez-vous dans Charlie Hebdo les billets de Philippe Lançon, rescapé et mâchoire abîmée, qui tisse avec toujours le même talent ses misères quotidiennes et celles de notre pays – en train de se fourvoyer dans l’affaire de la déchéance de nationalité … quelle pitié !)
Soulages. J’avais adoré il y a quelques années les vitraux de l’abbaye de Conques. Pour le reste j’y allais sans véritable enthousiasme. Erreur ! L’Outrenoir, outre la beauté de l’expression, existe. Il y a des miroitements, des éclairs, « une lumière réfléchie par des états de surface du noir ». Le travail sur la matière (strier, entailler, lisser, superposer, arracher…)  fait ainsi naître un paysage de neige, scintillant, à l’égal de celui que nous venons de laisser sur la route de Laguiole, ou des fenêtres qui s’ouvrent, dirait-on, sur la mer à la façon d’ un Matisse.

Toile bleuePaysage de neige...zébrures
Dans le train, j’ouvre le dossier de presse et je lis ceci, qui me ravit, de Pierre Soulages, l’enfant de l’Aveyron  : « Au départ j’aimais beaucoup dessiner les arbres l’hiver, sans feuilles. Leur écriture dans l’espace en somme. » Et  aussi que, tout petit, comme il trace de grands  traits noir sur du papier blanc, à la question,  Que fais-tu ? il répond : « De la neige ». Je vous souhaite une  année ponctuée de fenêtres ouvertes sur la lumière.
Photos Théi Cassagnes
IMG_0314
Il se souvient des petits poissons sortis du ventre bleu de la barque, menu fretin d’argent frétillant sur le sable, les petites mains nerveuses et brunes de sa mère, ses ongles rubis y plongeant, soupesant les lingots vivants, la pierre de lune à son majeur, ses yeux qui brillent, son rire éclatant, le feu du regard des hommes sur elle, sa vaillance, sa liberté, sa folle liberté infanticide. Petit poisson lui-même glissant dans ses mains quand elle le câlinait, le cajolait, le caressait, son parfum de jasmin, le bruissement de sa jupe de danseuse, les volants qui balayaient le sol, ses talons qui claquaient, la porte qui claquait, le silence noir qui montait, l’envahissait, l’engloutissait.
Extrait de Un jour à Grazalema, une pièce de Dane Cuypers. Bon de souscription ci-dessous pour qu’elle soit éditée et peut-être jouée.
BON DE COMMANDE Cuypers souscription


 

 

Poésie et bistrots

Mardi 12 janvier à 19h30, à La Maison de la Poésie, venez rencontrer Joëlle Naïm. Je vous ai déjà parlé de son livre « Nappes-mondes – Pour une géopoétique de la relation » : il vient de paraître  aux éditions Artefiz. Non, ce n’est pas un concept de plus qui tenterait de « faire-du-lien »… C’est l’idée géniale  d’une artiste atypique. Longtemps je l’ai croisée dans les petites rues du 19ème arrondissement, aux terrasses des cafés, penchée sur son ordinateur et, souvent, en pleine discussion avec un interlocuteur. Accoudés à une table de bistrot parisien, ils avaient créé, pour un moment éternel et éphémère, un monde à eux seuls – on le sentait rien qu’en passant. Au café donc, où elle travaille et rencontre beaucoup de gens, lui était venue il y a quelques années l’idée de faire de la nappe en papier le support d’une création commune. La nappe ou comment célébrer la rencontre, cette aventure intérieure par excellence, en offrant un lieu peu précieux et ludique, à deux, trois personnes différentes et proches, d’ici et d’ailleurs. La nappe de bistrot  on y griffonne quelque chose, course, idée… Picasso l’échangeait contre un repas . Joelle a voulu sublimer cet espace fragile en faisant se croiser croiser la plume et le pinceau : « On ne sait pas dessiner, on n’est pas écrivain, on a quatre, vingt ou soixante-dix ans, peu importe. Autour de cet ilot en papier gaufré de mille alvéoles, on butine tous les pollens pour produire le miel de ce moment ensemble. Des dessins apparaissent, tirés de notre mémoire culturelle ou enfantine, des lignes sinueuses ou brisées, des ponts, de courts textes d’espoir ou d’humour, des questions, des mains, des étoiles, des yeux, des bouquets ou des nœuds de couleur, des rondes de gamins, des graffitis, des explosions de violence colorées, une profusion sauvage et joyeuse, toute libre. Quelque chose là rappelle les anciennes cartes. Comme si s’ébauchait le relevé topographique d’une relation. ». Le résultat est superbe et nulle doute que la soirée à La maison de la Poésie sera, à l’image de l’auteure, chaleureuse, généreuse. A mardi alors !
Maison de la Poésie, passage Molière, 157 rue Saint-Martin, 75003 Paris. Métro Rambuteau. Lectures par Sophie Bourel et Charles Gonzalès, accompagnés de Saîd Mensnaoui, musicien.