Une limonade, la planète et Nietzsche

AU BISTRO. Une dame à côté de moi demande une limonade à la tirette. – Non ça n’existe plus, on n’a qu’ à la bouteille. – Ah j’aime pas ! Alors un café et un verre d’eau.

Sunset Saorge - automne 2015 Photo Georges Faye
Sunset Saorge – automne 2015
Photo Georges Faye

 LA COP21. L’Accord de Paris pour notre munificente planète, bravo. Je dois pourtant avouer que je ne suis pas enflammée par son réchauffement  sachant que j’ai tout le temps froid… et que je dois donc faire preuve d’un grand civisme pour me mobiliser. Mais j’ai une certitude – moi qui suis plutôt énervée par les repentances en tout genre : nous avons une « dette écologique » envers les pays pauvres. Et une seconde conviction: il faut protéger les forêts.


Le Cambodge est concerné au premier chef. Un tiers des forêts a disparu. Cela a commencé sous les Khmers rouges qui les vendaient aux Thailandais. Aujourd’hui l’essentiel du mal vient des concessions octroyées par le gouvernement. J’en ai moi-même constaté les ravages dans le Rattanakiri. C’était en 2008 et cela tourne  là-bas à la catastrophe selon les spécialistes. Sur ce sujet de la déforestation, les journalistes Bruno Carette et François Gerles, spécialiste et amoureux  du pays khmer, ont fait un beau film très pédagogique. Il nous raconte le combat du moine Bun Saluth qui protège envers et contre tous, la forêt d’Oddar Meanchey, au Sud de la chaîne des Dangrek qui délimite la frontière Nord avec la Thaïlande, une des régions les plus pauvres du Cambodge. Un territoire boisé de 20 000 ha, ce n’est rien (les trois quarts de la forêt de Fontainebleau) et c’est beaucoup sur le plan du symbole, de la prise de conscience. Bun Saluth a d’ailleurs reçu le prix Equateur, quelque chose comme le Nobel du développement durable. Vous pourrez voir ce film et d’autres de Bruno Carette en cliquant sur le lien ci-dessous. Un vrai cadeau !
http://www.brunocarette.com/films/cambodge-autres-films/
Vous pouvez aussi aider le vénérable qui a besoin d’argent car, dit le réalisateur, il ne verra jamais la couleur des crédits-carbone qui iront dans d’autres poches… Se rapprocher en langue anglaise, de Rathana, le neveu de Bun Saluth ( rathanaben1@outlook.com) ou  se connecter sur la page facebook de Bun Saluth : https://www.facebook.com/saluth.bun

 JAMAIS TROP TARD ! Merci Raphaël Enthoven qui m’avez permis de commencer à entrer dans Nietzsche qu’on lit plutôt à l’adolescence… Je vous écoutais le soir avec délice cet automne (Le gai savoir, podcast- France culture) et je lisais le lendemain, avec les clés que vous m’aviez données, l’ouvrage éponyme . Non sans difficultés mais soudain gratifiée par des passages pour moi fulgurants. En voici quelques uns.
Et c’est précisément parce que nous sommes en dernière instance des hommes lourds et sérieux, et plutôt des poids que des hommes, que rien ne nous fait tant de bien que le bonnet de bouffon : nous en avons besoin à l’égard de nous-mêmes – nous avons besoin de tout art insolent, planant dans les airs, dansant, moqueur, enfantin et bienheureux pour ne pas perdre cette liberté qui se tient au-dessus des choses que notre idéal exige de nous. (107). La danse et la musique toujours au détour d’une page.
Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ? _-Epargner la honte à quelqu’un. (274). C’est exactement ce que m’a dit Jean Daniel, le fondateur de l’Obs, dans l’interview qu’il m’a accordé à l’automne 2014 pour mon livre à paraître en mars 20 « Avec toute mon admiration ». chez Magellan.
Et tous, tous pensent que le temps écoulé jusqu’alors n’est rien ou peu de chose, que le proche avenir est tout : d’où cette hâte, ces cris, cet étourdissement de soi-même, cette duperie de soi-même ! Chacun veut être le premier dans cet avenir, – et pourtant c’est la mort et le silence de la mort qui est l’unique certitude et le lot commun à tous dans cet venir ! Qu’il est étrange que cette unique certitude et ce lot commun n’aient presque aucun pouvoir sur les hommes et qu’ils soient à mille lieues de se sentir comme une confrérie de la mort ! Cela me rend heureux de voir que les hommes ne veulent absolument pas penser la pensée de la mort ! J’aimerais contribuer en quelque manière à leur rendre la pensée de la vie encore cent fois plus digne d’être pensée. » (278). Ce lot commun, qui ne suffit pas à faire de tous les hommes des «  frères humains », est un des leitmotiv d’Albert Cohen (voir encore Avec toute mon admiration). 
Il faudra prendre conscience un jour (…) de ce qui manque avant tout à nos grandes villes : des lieux calmes et vastes, de vastes dimensions où méditer, des lieux possédant de longs portiques très spacieux pour le mauvais temps ou l’excès de soleil, où ne pénètre pas le vacarme des voitures et des bonimenteurs et où une bienséance plus raffinée interdise même au prêtre de prier à voix haute : des édifices et des jardins qui expriment comme un tout la sublimité de la réflexion et du cheminement à l’écart. Et Nietzsche rejette l’idée que les églises puisent jouer ce rôle. (…) ces édifices parlent une langue bien trop pathétique et partiale, en tant que demeures de Dieu et sièges fastueux d’un commerce supramondain pour que nous, sans-dieux, puissions y planter nos pensées. (280). Au fond ce serait nos bibliothèques si elles étaient ouvertes plus souvent et installées chaque fois que c’est possible dans des squares, des jardins, des parcs. (280)

Marseille. novembre 2015
Marseille. novembre 2015

Avec quelle avidité s’avance cette vague, comme s’il lui fallait atteindre quelque chose ! Avec quelle précipitation terrifiante, elle s’insinue jusque dans les recoins les plus profonds des rochers crevassés ! Il semble qu’elle veuille y arriver avant quelqu’un ; il semble qu’y soit caché quelque chose de valeur, de grande valeur ; – Et la voici qui revient, un peu plus lentement, toute blanche, encore d’excitation, – est-elle déçue ? A-t-elle trouvé ce qu’elle cherchait ? Fait-elle semblant d’être déçue ? – Mais déjà s’approche une autre vague plus avide et plus sauvage encore que la première, et son âme aussi semble emplie de secrets et du désir de déterrer des trésors . C’est ainsi que vivent les vagues, – et c’est ainsi que nous vivons, nous qui voulons  – je n’en dis pas davantage. –Comment ? Vous vous méfiez de moi ? Vous vous irritez contre moi, beaux monstres ! Craignez-vous que je trahisse tout votre secret . Eh bien ! Irritez-vous contre moi désormais, dressez vos dangereux corps verts aussi haut que vous le pouvez, élevez un mur entre moi et le soleil – (…) comment pourrais-je vous trahir ! Car – prêtez bien l’oreille ! – je vous connais, vous et votre secret, je connais votre espèce ! Vous et moi nous sommes d’une seule et même espèce ! – Vous et moi avons un seul et même secret ! (310)
Vis en ignorant ce que ton siècle considère comme le plus important ! Place au moins la peau de trois siècles entre toi et aujourd’hui ! Et la clameur d’aujourd’hui, le vacarme des guerres et des révoltions doit être pour toi un murmure ! Tu voudras aussi aider : mais seulement ceux dont tu comprends parfaitement la misère parce qu’ils partagent avec toi une seule et unique souffrance et un seul et unique espoir – tes amis : et seulement à la manière dont tu t’aides toi-même – je veux les rendre plus courageux, plus résistants, plus simples, plus gais ! Je veux leur enseigner ce que si peu comprennent à présent et, moins que tous, ces prédicateurs de pitié, – la co-réjouissance. (338)
Le poids le plus lourd. – Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : «  Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrable fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! (…) combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel. (341) Enfin je sais ce qu’est l’éternel retour … Amor fati. Magnifique et terrible ! Il faudrait retranscrire tout l’article.
Les croyants et leur besoin de croyance. – La quantité de croyance dont quelqu’un a besoin pour se développer, la quantité de « stable » auquel il ne veut pas qu’on touche parce qu’il y prend appui, – offre une échelle de mesure de sa force ( ou, pour m’exprimer plus clairement, de sa faiblesse). Il me semble qu’aujourd’hui encore, dans la vieille Europe, la plupart des gens ont besoin du christianisme : c’est pourquoi aussi on continue de lui accorder foi. ( …). (347). On ne peut pas mieux trouver pour compléter les propos sur la croyance ci-dessous.

 

 

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