Une douceur décapante

Boualem Sansal, pourquoi parler de lui ici ? Tout le monde en parle. Son roman 2084 est le livre de la rentrée. Mais comment ne pas parler de lui… Je l’ai écouté attentivement à 28 minutes et je l’ai loupé à Marseille où je suis pour quelques temps. Une amie a suivi la rencontre à la belle librairie Maupetit sur la Cannebière. La douceur de l’écrivain algérien l’a marquée plus que tout. Oui, une douceur alliée à une simplicité pour dire les choses qui ne sont, me semble-t-il,  jamais énoncées si clairement. Une douceur décapante. Haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie, il vit la violence aveugle qui ravage son pays dans les années 90 quand les islamistes entrent en guerre contre le pouvoir après l’annulation de leur victoire électorale. Il ne peut pas rester silencieux et il écrit son premier roman Le serment des barbares. Le dernier, 2084. La fin du monde (Gallimard), qui vient de recevoir le Prix de l’Académie française, raconte un empire assujetti au totalitarisme religieux. A Elizabeth Quint qui lui demande : La fin du monde on y va ? il répond : « J’ai l’impression qu’on y va surtout quand je revois ces images de l’époque. Pour nous alors c’était la fin du monde et on n’est pas revenu à la vie encore, l’islamisme est passé par là, il a détruit notre pays, détruit notre culture, nos valeurs; on est les orphelins de quelque chose et on n’arrive pas à se reconstituer (…) on a l’impression depuis une trentaine d’années que l’islamisme se développe comme un virus, c’est une contamination (…) Moi je ne sais pas comment ça s’est passé, le processus qui a fait basculer en l’espace de quelques années un peuple qui était socialiste, communiste, athée, dans cet islam islamiste (…) la France comme l’Algérie comme tous les pays arabes et musulmans se laissent surprendre, on se laisse tous surprendre, la chose arrive, elle est là, au départ ça a l’air tout à fait gentillet, c’est des petites revendications (…) après ça va très vite. »
Dans une interview accordée à Robert Redeker pour Marianne, Boualem Sansal est encore plus alarmiste. « De quoi demain sera-t-il fait ? Mon idée est faite : à moins d’une révolution puissante des idées et des techniques qui viendrait changer positivement le cours calamiteux des choses, nous nous dirigeons, hélas, très probablement vers des systèmes totalitaires religieux. L’islam radical est déjà pleinement engagé dans la réalisation de cette transformation. Il a redonné vie et force à l’islam, assoupi depuis des siècles, six au moins, et un formidable désir de puissance, de conquête et de revanche aux musulmans épuisés par ces longs siècles d’appauvrissement culturel, économique et politique, aggravé à partir du XIXe siècle par le rouleau compresseur de la colonisation puis par des décennies de dictature postindépendance stérilisante. Sa jeunesse, la détermination de ses stratèges, la foi inaltérable de ses fidèles, la fougue et le goût du sacrifice de ses militants, feront la différence face aux tenants de l’ordre actuel, à leur tour atteints d’atonie, voire de déclin. Installé, rodé et perfectionné, le système ressemblerait assez à celui que je décris dans 2084. » Dans le même interview, il épingle la passivité des croyants pacifiques qui ont, selon lui, le devoir de se manifester – d’autant qu’ils sont les premiers touchés par cette gangrène.
Boualem Sansal est un homme libre et courageux – il vit toujours en Algérie. Il peut se tromper, souhaitons-le, mais il parle sans entraves, sans peur. J’ai déjà ici souligné la chape d’interdits qui pesaient sur le sujet « Islam » lorsque je travaillais à L’Actualité des religions (voir dans les articles parus sur ce blog le mois de Janvier 2015).  A priori on en sort. Reste à lire Boualem Sansal, ce que je n’ai pas encore fait, pour découvrir, s’enflamme son éditeur, « une inventivité verbale stupéfiante et une écriture romanesque complexe ». On a hâte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une pensée sur “Une douceur décapante”

  1. Ah oui ! merci pour cette belle introduction à 2084 et surtout à son auteur qui semble avoir les yeux bien ouverts sur la réalité de l’intégrisme religieux d’aujourd’hui. Ce qui m’inquiète le plus c’est qu’il commence à rejoindre bon nombre de nos compatriotes (et des siens !) sur ce fait : « au départ ça a l’air tout à fait gentillet, c’est des petites revendications (…) après ça va très vite.» En tout cas ça donne envie de lire son livre !

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