Paris-Marseille

Je suis à Marseille au Théâtre de la Criée vendredi 13 novembre au soir. J’assiste à la première table ronde de la 22ème édition des Rencontres d’Averroès. Cette année le thème en est « Méditerranée, un rêve brisé ? » Et le premier sujet  : Des frontières héritées au retour du califat. C’est Emmanuel Laurentin – producteur de l’émission La fabrique de l’histoire et concepteur sous l’égide de France Culture et d’Espaceculture à Marseille de tout l’événement – qui mène les débats avec les quatre intervenants, Vincent Lemire, Julien Loiseau, Pierre-Jean Luizard, Malika Rahal. C’est de haute volée. La magnifique salle du théâtre est comble et vibre tandis que se trament les actes monstrueux qui ont assassiné des Parisiens, fauché des jeunes vies pleines de promesses. Qui ont voulu abîmer Paris. Je dois partir avant la fin de la table ronde et je ne sais pas quand et comment se passe la suite de la soirée et les échanges à la sortie à l’annonce des épouvantables nouvelles que j’entends en rentrant chez moi vers minuit.

Place de la République Photo Aline Barbier
Place de la République
Photos Aline Barbier

Le lendemain matin, samedi, je marche vers le théâtre, le soleil est déjà chaud mais les passages à l’ombre, glacés, sous un petit vent. Le programme de la journée est très chargée, et, si la qualité des interventions est à la hauteur de la première rencontre, ce sera exceptionnel d’avoir des réactions, des commentaires, des points de vue qui aident à appréhender l’horreur. A y comprendre quelque chose même si la seule envie est de vomir. Les thèmes : La Méditerranée, mondialisation ou rêve mondial ? L’Europe s’intéresse-t-elle encore à la Méditerranée ? La Méditerranée, nouveau cimetière marin ? – tout de suite vient la pensée que les réfugiés vont trinquer : comment éviter l’hypothèse que parmi eux des terroristes peuvent s’infiltrer.
Les rencontres d’Averroès … une Marseillaise assise à côté de moi la veille, le jeudi 14, m’avait garanti qu’elle ne les ratait jamais, au grand jamais ! Nous étions là pour le premier temps fort des journées : Live magazine, un spectacle d’infos en quelque sorte, un journal vivant  sans papier ni écran, fait d’histoires vraies racontées sur scène par des auteurs, des reporters, des réalisateurs. Un spectacle non filmé, non enregistré, éphémère et si vivant, qui avait enthousiasmé une salle, là aussi, pleine à craquer. Un Objet informant non identifié, lancé par Florence Martin-Kessler qui s’est emparée de l’ expérience américaine née à San Francisco sous le nom de Pop up magazine. Au sommaire, quinze rubriques de six minutes pour un show storytelling, drôle, émouvant, pertinent et impertinent. Les Marseillais ont particulièrement applaudi le récit de Philippe Pujol qui nous a raconté en musique la saga Guérini (il publie La fabrique du monstre sur les « systèmes » marseillais  en janvier 2016, aux Arênes). Malgré certains propos graves, l’ambiance était du côté d’un partage joyeux. Et du côté de la tendresse, témoin le récit de Jacques Ferrandez qui a réalisé un Carnet d’orient – voyage  en Syrie (Casterman).

Photo Aline Barbieer

Mais la tonalité générale assez sombre de cette édition des Rencontres d’Avrroès, Bernard Jacquier, Président d’Espaceculture, la justifiait ainsi : (« …) rien a priori dans ce monde méditerranéen ne nous pousse à l’optimisme. Et l’on a beau mettre un point d’interrogation après « rêve brisé », il n’en demeure pas moins que la situation est très inquiétante. Les espoirs sont mis à mal et l’on peut légitimement s’affoler face à ce dont nous avons été les témoins depuis un an. Notre devoir est donc de maintenir un espace de compréhension, de partage et de transmission. » Et Sandrine Treiner, directrice de France Culture ajoutait : « Plus le monde nous égare et souvent nous effraie, plus nous avons besoin des textes , des voix, des films, des échanges qui subliment le réel. » La Croix partenaire de l’événement, rappelait dans son édition du 13 novembre sorti avant la tuerie  qu’il y a  vingt ans, « un rêve méditerranéen prenait forme. L’Union européenne affichait à Barcelone une grande ambition : nouer des relations économiques et politiques étroites avec les pays du Maghreb, du levant et des Balkans et permettre aux peuples de se rapprocher. Ce rêve n’a pas résisté aux crises qui se sont succédé.  »

Mais qui pouvait imaginer que le rêve serait à ce point brisé ?

Je suis arrivée le lendemain matin, samedi, à La Criée. Tout était annulé. Sûrement à raison. Un théâtre ! lieu d’abominations, et des sujets aussi sensibles sur le plateau : le risque était grand. Pourtant c’est là qu’il faut tenir bon. Sur la culture, la désinvolture et l’élévation de soi – ce n’est pas incompatible du tout. Je suis à Marseille lundi 16 novembre et je lis à une terrasse du Vieux Port, dans l’édition spéciale de La Provence, un article intitulé « Quand Daech vise le cœur de la civilisation  française » d’Alain Cabras, analyste, chargé de conférence à l’université Aix-Marseille. Il écrit : « Tuer dans des lieux publics de culture, de divertissement et des restauration, c’est vouloir atteindre l’un des moteurs les plus puissants de la culture française : celui de l’élévation de soi. » Dans un reportage où s’expriment des Parisiens, Claude, 55 ans, dit la même chose : «  (…) le Paris des 10ème et 11ème arrondissements est le Paris intellectuel qui était auparavant la Rive Gauche (…) ce bar et ce restaurant incarnent l’âme parisienne. En les attaquant, ils ont frappé tout ce qu’ils n’aiment pas. En particulier la capacité qu’ont les Parisiens à s’amuser, à être insouciants (…) Le billet de Sophie Aram ce même lundi 16 sur France inter était superbe et de la même teneur.
fleurs et bougies
Le Petit Cambodge est un lieu que je connais. Je ne sais pas si c’est ce choix des terroristes qui a déclenché une déclaration du réalisateur cambodgien Rithy Panh. Je l’ai entendu sur France Culture et pas noté. Mais dans l’esprit il disait : Paris est à nous ! Il peut le dire à double titre : ce qu’il a vécu sous les Khmers rouges, son amour pour notre pays qui est devenu aussi le sien. Enfin je vous recommande d’aller écouter sur la matinale de France inter, lundi 16 encore, l’interview de Malek Boutih , ex-président de SOS Racisme, député PS de l’Essonne. Clair et déterminé. J’ai retenu sa dernière phrase : «  Je suis républicain parce qu’il y avait une bibliothèque en bas de chez moi et pas une salle de rap. »

Emmanuel Laurentin avait ainsi présenté l’objectif de ces Rencontres : Pendant quatre jours, à la fois se souvenir des promesses d’il y a vingt ans, décrire les tragédies contemporaines et imaginer un avenir moins sombre que celui que nous promettent les prophètes de malheur.
Voilà ce qui a été empêché ici à Marseille. Mais qui, bien sûr, resurgira.

La devise de Paris photo Aline Barbier
La devise de Paris
photo Aline Barbier

Une pensée sur “Paris-Marseille”

  1. Une belle chronique, Dane…

    Et tellement en lien avec ce « Fluctuat non mergitur » qui semble s’imposer comme l’un des mots d’ordre, depuis ce vendredi…
    Et cet appel des réseaux sociaux pour vendredi, une semaine après :
    « Tous au bistrot ! Je suis en terrasse »
    Résister, refuser de se terrer, donc !
    Aline

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