Croyance

Jusqu’à présent je le disais à mots couverts, empatouillée dans mes périphrases. Olivier Rolin dans Le Monde des livres du 20 novembre 2015 – qui publie la réaction de 28 auteurs aux attentats – me libère. « L état islamique n’a rien à voir avec l’islam. Ce doit être une erreur de traduction (…) Soyons sérieux. Le djihadisme est sans doute une maladie de l’islam, mais il entretient précisément avec cette religion le rapport incontestable qu’a une maladie au corps qu’elle dévore. » Ça y est ! on peut dire «  réforme de l’islam » sans être fusillé du regard (tant que c’est du regard), soupçonné d’islamophobie;  je redis pour la énième fois sur ce blog comment je me suis fait jeter à l’Actualité des religions par le rédac chef pour avoir émis cette hypothèse d’une réforme. Daniel Rondeau me libère à son tour qui écrit dans le même supplément : «  Depuis longtemps les Français ne s’aiment plus et doutent d’eux-mêmes (…) » . Cette propension à se déclarer coupables de tout, colonialistes, exploiteurs, va-t-en-guerre, cette culpabilité chrétienne que j’ai subie des années qui revient sous une autre forme, marre ! Or constate l’écrivain : « Des gens nous trouvent dignes d’être aimés et nous le disent. »

Oui voilà que Rolin, Rondeau et quelques autres  (précisons que des intellectuels musulmans  n’ont pas attendu les attentats pour prendre la parole – voir ci-dessous) m’autorisent à dire clairement que j’en ai marre des religions. Toutes. Je n’ai aucun respect pour les religions. Toutes. La religion catholique a bousillé mon enfance, cramé ma confiance et ma joie de vivre que j’ai reconquises au long de quinze ans d’analyse et des valises de billets. L’équivalent d’une maison, je le dis souvent ; c’est vrai. Pas étonnant dès lors que, par exemple, je déteste les voiles. Je me suis tartinée des années de bonnes femmes frustrées, planquées derrière leurs cornettes, elles m’ont fait du mal, m’ont inculqué ce concept tordu de péché originel suivi de son adjoint le péché mortel. Non je n’aime pas les hijab, et je hais les burqas. Aujourd’hui les femmes, les jeunes, les vieilles, les belles, les moches, qui trainent leur voile comme une fatalité me navrent, celles qui l’arborent comme un étendard m’exaspèrent. Mais cela étant je trouve grotesques les kipas… Je n’ai, je le répète, aucun respect pour les trois monothéismes et ne parlons pas des produits dérivés et sectaires pour la plupart (est-ce la peine de préciser que je parle des religions et non pas des ceux qui y croient ? Oui sans doute).

Jean-Claude Carrière avec « Croyance » (Odile Jacob) que j’étais en train de lire au moment des attentats me conforte également dans mon refus que l’on pourrait assimiler à de l’intolérance. Mais justement ce n’est pas le cas et cet essai le démontre. Tout le livre est un démontage du phénomène de la croyance – qui commence par un constat : (…)  » à l’issue d’un long combat, la croyance l’emporte aujourd’hui sur la connaissance »

D’où vient ce besoin de croyance ? A la base de toute croyance nous dit l’auteur, il y a la peur. « Nous sommes nés et nous vivons dans la peur : peur de la maladie, des infections, de la mort, mais aussi de la colère divine, des accidents, des fureur soudaines de la nature, de la fragilité de notre condition, peur de demain, peur de la pauvreté, peur de la solitude et de la multitude, peur de tous les autres vivants et peur, bien entendu – même si nous nous efforçons de le cacher – de nous-mêmes. (…) et nous n’avons que la croyance à notre secours. »

Comment fonctionne-t-elle ? Le phénomène de la croyance – religions mais aussi vision de soucoupes volantes, dialogue avec les morts, statues qui saignent, prédictions en tout genre, sans oublier le dogme communiste… –  repose paradoxalement sur le fait que ce à quoi on souscrit sans réserve est impossible. Et donc tout débat impossible aussi. « C’est l’irréalité de la croyance qui établit sa force ». Je crois. Point.

Les religions restent évidemment au centre de la démonstration de Carrière. On est halluciné par les histoires qu’il nous raconte (et il sait raconter) et qui nous montrent que l’islamisme s’inscrit dans une suite logique, normale si l’on peut dire, d’horreurs liées au fait religieux. Il met toutes les religions à la même enseigne, jusqu’au bouddhisme qui, pourtant, est en quelque sorte son péché mignon, dont il dénonce certaines dérives. Lui aussi aborde le sujet tabou de la réforme de l’islam : « Les rapports de l’islam et de la modernité (…) paraissent pourtant, encore aujourd’hui, presque insolubles, à moins d’une réforme profonde qui ne pourrait venir que des musulmans eux-mêmes. » Il écrit sans barguigner : « quand ils se regardent aujourd’hui les yeux ouverts, les musulmans, islamistes ou non, réformateurs ou conservateurs, admettent que depuis une bonne dizaine de siècles, ils n’ont apporté à l’humanité aucune œuvre artistique d’envergure, aucune découverte scientifique, aucun courant d’idées nouvelles. » La plupart s’en désolent, une minime fraction, mais qui fait des ravages, le revendique « comme un drapeau levé contre les turpitudes de la modernité, de ce « progrès » qu’ils déclarent insupportable, une insulte à Dieu. »

On ne s’ennuie pas une seconde à la lecture. Le parti-pris candide, la richesse des exemples, la finesse de la démonstration, bien qu’exposée de façon très simple (parfois un peu répétitive mais l’objectif est à sa façon pédagogique), en font un moment plutôt jouissif, bien que l’état des lieux soit assez catastrophique.. Le chapitre « Une ferveur assassine » est particulièrement éclairant pour ce que nous vivons. Le « fol enthousiasme de tuer », et aussi celui de  mourir, étrange appétit du martyre » ont une longue histoire derrière eux. On se sent mieux armés quand on referme le livre pour persister à ne pas jouer la comédie du respect des religions : «  Sous mes yeux, dans les rues d’Andalousie ou ailleurs (il fait allusion à une procession derrière le saint le sacrement), le sacré ne fait qu’un passage à vide. »

Tout cela n’empêche pas, entendons-nous bien, des moments de grâce où, comme dirait Camus, on s’éveille « à la tendre indifférence du monde ». Des moments qu’on peut tous connaître et partager peut-être.

La parole d’Abdennour Bidar
Dans un texte publié dans plusieurs quotidiens de toute l’Europe, l’intellectuel met en garde contre le piège que tend l’Etat Islamique et plaide pour la transformation de l’islam. Extrait  (
Le Figaro 19 novembre 2015)
« Au bord de ce péril, les réactions des musulmans eux-mêmes qui expriment leur dénonciation de Daesh sont nécessaires et salutaires, indispensables pour faire diminuer la suspicion à l’égard de l’islam. Mais c’est insuffisant. Tragiquement insuffisant. Il ne suffit plus de dire «ne faisons pas l’amalgame entre islam et islamisme». Comme je l’ai écrit dans ma Lettre ouverte au monde musulman, les musulmans du monde entier doivent passer du réflexe de l’autodéfense à la responsabilité de l’autocritique. Car comme le dit le proverbe français, «le ver est dans le fruit»: ce n’est pas seulement le terrorisme djihadiste qui nous envoie de mauvais signaux en provenance de cette civilisation et culture musulmane, mais l’état général de celle-ci. Voilà en effet une culture tout entière qui est menacée par la régression vers l’obscurantisme, le dogmatisme, le néo-conservatisme, le rigorisme incapable de s’adapter au présent et aux différents contextes de société… et qui, c’est le comble, parle parfois de liberté de conscience pour réclamer le droit de donner libre cours à sa radicalité, ou pour faire valoir publiquement ses «principes éternels», sa «loi divine intangible et indiscutable», comme si quelque chose pouvait et devait échapper aussi bien à la marche de l’histoire et à la volonté des hommes ! »
Lettre ouverte au monde musulman (éd les liens qui libèrent) 2014.

Et toujours la souscription pour « Un jour à Grazalema », ma pièce de théâtre à paraître chez Alna Editeur
BON DE COMMANDE Cuypers souscription

 

 

 

4 réponses sur “Croyance”

  1. Quelle tristesse! que de haine et de préjugés! laisser votre histoire personnelle au vestiaire vous permettrait certainement d’être plus objective. Personne ne nie que vous n’ayez été élevée par des religieuses bornées, mais le problème n’était pas la religion, qui n’était qu’un prétexte; mais les personnes elles mêmes, avides de pouvoir sur les plus faibles. Une soif de pouvoir réprouvée par les Evangiles. Ce type de religieuses n’existe plus , ou presque, parce qu’il était du avant tout à la situation des femmes dans la société. Beaucoup prenaient le voile par peur, par rejet de la maternité sans contraception, ou toute autre raison. Montaigne déjà disait que si la religion n’existait pas ,les humains prendraient un autre motif de s’entre tuer…
    Comme la haine égare, et qu’elle empêche la connaissance, ce que vous dites sur les monothéismes n’est basée sur aucune connaissance réelle.
    la foi en une religion a produit les plus belles oeuvres d’Art, du plafond de la chapelle Sixtine aux cantates de Bach, en passant par les moquées de Grenade.
    Dire que l’Islam n’a produit aucune oeuvre d’Art(vous abondez dans le sens de Carrère) est absurde: il suffit d’aller en Iran.
    L' »état islamique » autoproclamé est une dérive sectaire. Lisez Dounia Bouzar, qui fait un travail formidable de dé-radicalisation de jeunes envoûtés par la propagande sectaire, avec l’aide du gouvernement, d’ailleurs.
    La dimension psychiatrique de tout cela est largement sous-estimée.
    S’il suffisait de supprimer les religions de l’espace public pour qu’advienne la paix, cela se saurait, et Staline n’aurait pu commettre tant de crimes. Pourtant la théorie du matérialisme historique de Marx reste pertinente; son idéal d’abolition de l’exploitation aussi. Mais des hommes l’ont détourné. Il en est de me^me des religions. Les humains peuvent faire avec un concept idéologique le pire et le meilleur. Si vous haïssez les voiles, ne haïssez pas les femmes qui sont dessous.
    Elles ne sont pas des mineures attardées. En tout cas, lire ces giclées de haine ne fait aucun bien, et ne fait avancer, en aucun cas, le débat et la pensée.
    J’attendais autre chose de vous.

    1. C’est un peu excessif non cette « giclée de haine » ? Simplement j’ai été intéressée par la façon dont l’auteur de « Croyance » démonte ce phénomène dans lequel nous sommes tous, peu ou prou, engagés ( je dirais bien victimes…). Et par ailleurs c’est un fait que les religions – phénomène le plus abouti de la croyance – ont un lien a priori indéfectible avec la violence. Quant aux femmes voilées, je le redis, soit j’éprouve de la compassion à leur égard, soit de l’exaspération. Rien de plus. Bien à vous. Dane Cuypers

  2. Chère Dane,

    Pour le courage à exprimer ton opinion, ta confiance à nous faire partager tes expériences d’enfant, pour tes idées claires, tes mots justes et ta saine révolte, je n’ai qu’un mot MERCI!

    Amitiés
    Joce

  3. Le « lien indéfectible » dont vous parlez reste à démontrer. Il y a un lien entre l’Humain et la violence, hélas; et particulièrement entre le masculin et la violence. Donc les idéologies, philosophies , ou courants spirituels dont les humains se servent pour s’affronter varient. Et si vous voulez parler des guerres de religion, elle ne sont que de la roupie de sansonnet en comparaison des atrocités du nazisme et du stalinisme. ces deux régimes-que je ne renverrai pas dos à dos, l’un étant la mise en actes d’une idéologie suprémaciste haineuse, l’autre le dévoiement pervers d’une idéologie égalitaire-ont été les ennemis jurés des religions , et du christianisme en particulier. Ils savaient combien la pensée chrétienne faisait voler en éclats leur soif narcissique de pouvoir et ses absurdités, et dénonçait leur mépris de l’humain.
    Les 3 monothéismes ont proclamé la caractère sacré de la vie humaine, mais ils n’ont pas changé la nature humaine:ils lui ont donné des clés pour la transformer. Justifier des atrocités au nom de Dieu est une tentative dérisoire, désespérée, d’avoir raison, un aveu de faiblesse et de vide de la pensée.

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