Croyance

Jusqu’à présent je le disais à mots couverts, empatouillée dans mes périphrases. Olivier Rolin dans Le Monde des livres du 20 novembre 2015 – qui publie la réaction de 28 auteurs aux attentats – me libère. « L état islamique n’a rien à voir avec l’islam. Ce doit être une erreur de traduction (…) Soyons sérieux. Le djihadisme est sans doute une maladie de l’islam, mais il entretient précisément avec cette religion le rapport incontestable qu’a une maladie au corps qu’elle dévore. » Ça y est ! on peut dire «  réforme de l’islam » sans être fusillé du regard (tant que c’est du regard), soupçonné d’islamophobie;  je redis pour la énième fois sur ce blog comment je me suis fait jeter à l’Actualité des religions par le rédac chef pour avoir émis cette hypothèse d’une réforme. Daniel Rondeau me libère à son tour qui écrit dans le même supplément : «  Depuis longtemps les Français ne s’aiment plus et doutent d’eux-mêmes (…) » . Cette propension à se déclarer coupables de tout, colonialistes, exploiteurs, va-t-en-guerre, cette culpabilité chrétienne que j’ai subie des années qui revient sous une autre forme, marre ! Or constate l’écrivain : « Des gens nous trouvent dignes d’être aimés et nous le disent. » Continuer la lecture de « Croyance »

Paris-Marseille

Je suis à Marseille au Théâtre de la Criée vendredi 13 novembre au soir. J’assiste à la première table ronde de la 22ème édition des Rencontres d’Averroès. Cette année le thème en est « Méditerranée, un rêve brisé ? » Et le premier sujet  : Des frontières héritées au retour du califat. C’est Emmanuel Laurentin – producteur de l’émission La fabrique de l’histoire et concepteur sous l’égide de France Culture et d’Espaceculture à Marseille de tout l’événement – qui mène les débats avec les quatre intervenants, Vincent Lemire, Julien Loiseau, Pierre-Jean Luizard, Malika Rahal. C’est de haute volée. La magnifique salle du théâtre est comble et vibre tandis que se trament les actes monstrueux qui ont assassiné des Parisiens, fauché des jeunes vies pleines de promesses. Qui ont voulu abîmer Paris. Je dois partir avant la fin de la table ronde et je ne sais pas quand et comment se passe la suite de la soirée et les échanges à la sortie à l’annonce des épouvantables nouvelles que j’entends en rentrant chez moi vers minuit.

Place de la République Photo Aline Barbier
Place de la République
Photos Aline Barbier

Le lendemain matin, samedi, je marche vers le théâtre, le soleil est déjà chaud mais les passages à l’ombre, glacés, sous un petit vent. Le programme de la journée est très chargée, et, si la qualité des interventions est à la hauteur de la première rencontre, ce sera exceptionnel d’avoir des réactions, des commentaires, des points de vue qui aident à appréhender l’horreur. A y comprendre quelque chose même si la seule envie est de vomir. Les thèmes : La Méditerranée, mondialisation ou rêve mondial ? L’Europe s’intéresse-t-elle encore à la Méditerranée ? La Méditerranée, nouveau cimetière marin ? – tout de suite vient la pensée que les réfugiés vont trinquer : comment éviter l’hypothèse que parmi eux des terroristes peuvent s’infiltrer.
Les rencontres d’Averroès … une Marseillaise assise à côté de moi la veille, le jeudi 14, m’avait garanti qu’elle ne les ratait jamais, au grand jamais ! Nous étions là pour le premier temps fort des journées : Live magazine, un spectacle d’infos en quelque sorte, un journal vivant  sans papier ni écran, fait d’histoires vraies racontées sur scène par des auteurs, des reporters, des réalisateurs. Un spectacle non filmé, non enregistré, éphémère et si vivant, qui avait enthousiasmé une salle, là aussi, pleine à craquer. Un Objet informant non identifié, lancé par Florence Martin-Kessler qui s’est emparée de l’ expérience américaine née à San Francisco sous le nom de Pop up magazine. Au sommaire, quinze rubriques de six minutes pour un show storytelling, drôle, émouvant, pertinent et impertinent. Les Marseillais ont particulièrement applaudi le récit de Philippe Pujol qui nous a raconté en musique la saga Guérini (il publie La fabrique du monstre sur les « systèmes » marseillais  en janvier 2016, aux Arênes). Malgré certains propos graves, l’ambiance était du côté d’un partage joyeux. Et du côté de la tendresse, témoin le récit de Jacques Ferrandez qui a réalisé un Carnet d’orient – voyage  en Syrie (Casterman).

Photo Aline Barbieer

Mais la tonalité générale assez sombre de cette édition des Rencontres d’Avrroès, Bernard Jacquier, Président d’Espaceculture, la justifiait ainsi : (« …) rien a priori dans ce monde méditerranéen ne nous pousse à l’optimisme. Et l’on a beau mettre un point d’interrogation après « rêve brisé », il n’en demeure pas moins que la situation est très inquiétante. Les espoirs sont mis à mal et l’on peut légitimement s’affoler face à ce dont nous avons été les témoins depuis un an. Notre devoir est donc de maintenir un espace de compréhension, de partage et de transmission. » Et Sandrine Treiner, directrice de France Culture ajoutait : « Plus le monde nous égare et souvent nous effraie, plus nous avons besoin des textes , des voix, des films, des échanges qui subliment le réel. » La Croix partenaire de l’événement, rappelait dans son édition du 13 novembre sorti avant la tuerie  qu’il y a  vingt ans, « un rêve méditerranéen prenait forme. L’Union européenne affichait à Barcelone une grande ambition : nouer des relations économiques et politiques étroites avec les pays du Maghreb, du levant et des Balkans et permettre aux peuples de se rapprocher. Ce rêve n’a pas résisté aux crises qui se sont succédé.  »

Mais qui pouvait imaginer que le rêve serait à ce point brisé ?

Je suis arrivée le lendemain matin, samedi, à La Criée. Tout était annulé. Sûrement à raison. Un théâtre ! lieu d’abominations, et des sujets aussi sensibles sur le plateau : le risque était grand. Pourtant c’est là qu’il faut tenir bon. Sur la culture, la désinvolture et l’élévation de soi – ce n’est pas incompatible du tout. Je suis à Marseille lundi 16 novembre et je lis à une terrasse du Vieux Port, dans l’édition spéciale de La Provence, un article intitulé « Quand Daech vise le cœur de la civilisation  française » d’Alain Cabras, analyste, chargé de conférence à l’université Aix-Marseille. Il écrit : « Tuer dans des lieux publics de culture, de divertissement et des restauration, c’est vouloir atteindre l’un des moteurs les plus puissants de la culture française : celui de l’élévation de soi. » Dans un reportage où s’expriment des Parisiens, Claude, 55 ans, dit la même chose : «  (…) le Paris des 10ème et 11ème arrondissements est le Paris intellectuel qui était auparavant la Rive Gauche (…) ce bar et ce restaurant incarnent l’âme parisienne. En les attaquant, ils ont frappé tout ce qu’ils n’aiment pas. En particulier la capacité qu’ont les Parisiens à s’amuser, à être insouciants (…) Le billet de Sophie Aram ce même lundi 16 sur France inter était superbe et de la même teneur.
fleurs et bougies
Le Petit Cambodge est un lieu que je connais. Je ne sais pas si c’est ce choix des terroristes qui a déclenché une déclaration du réalisateur cambodgien Rithy Panh. Je l’ai entendu sur France Culture et pas noté. Mais dans l’esprit il disait : Paris est à nous ! Il peut le dire à double titre : ce qu’il a vécu sous les Khmers rouges, son amour pour notre pays qui est devenu aussi le sien. Enfin je vous recommande d’aller écouter sur la matinale de France inter, lundi 16 encore, l’interview de Malek Boutih , ex-président de SOS Racisme, député PS de l’Essonne. Clair et déterminé. J’ai retenu sa dernière phrase : «  Je suis républicain parce qu’il y avait une bibliothèque en bas de chez moi et pas une salle de rap. »

Emmanuel Laurentin avait ainsi présenté l’objectif de ces Rencontres : Pendant quatre jours, à la fois se souvenir des promesses d’il y a vingt ans, décrire les tragédies contemporaines et imaginer un avenir moins sombre que celui que nous promettent les prophètes de malheur.
Voilà ce qui a été empêché ici à Marseille. Mais qui, bien sûr, resurgira.

La devise de Paris photo Aline Barbier
La devise de Paris
photo Aline Barbier

La Shoah sur écran et sur scène

Je n’avais pas osé il y a quelques années interviewer le sonderkommando avec qui je roulais dans un bus, de retour d’une visite-pèlerinage avec des Juifs et des Arabes à Auschwitz… Il me semble qu’il y a effectivement des choses qui demandent à rester dans le silence. La critique sur Le fils de Saul, le film de Lazlo Nemes qui porte à l’écran l’un de ces juifs chargés des chambres à gaz, est, elle,  enthousiaste, à la seule exception dirait-on de Libé qui aujourd’hui, mercredi 4 novembre, s’interroge sur une telle unanimité et met justement en question une bande-son coup de poing, voire racoleuse, interdisant selon le journal toute réflexion. Hier soir au si joli petit théâtre de Lenche (40 ans d’âge ) à Marseille, j’ai vu un spectacle Schnell Schneller qui mettait en scène la Shoah avec un montage inspiré par les mots de Primo Levi, Robert Antelme, Charlotte Delbo, Pasolini à un jeune metteur en scène Frank Dimech. J’ai d’abord été gêné par la gestuelle des trois comédiens et leur phrasé hâché, syncopé, étouffé, et puis ils ont réussi à me faire entrer dans ces zones infernales où sont broyés les corps et les âmes. Le décor minimaliste, brasero, chaises, clavier d’un piano en hauteur, et sur lequel à tour de rôle les acteurs jouent quelques notes, porte le tout.
Avec : Peggy Péneau, Maxime Reverchon, Laurent de Richemond
Du 3 au 7 novembre 2015. Théâtre de Lenche. 20h30. Réservations : 04 91 91 52 22

Marseille, la beauté en partage

entrée mer Vieux portDire l’’émotion quand, de retour des iles du Frioul, le bateau entre dans la ville comme la mer elle-même y entre. La beauté (le Fort Saint-Jean, le Mucem, la forêt des mâts ) est suffocante. J’ai chaque fois une délicieuse envie de pleurer – le syndrome de Stendhal c’est ici que je pourrais le ressentir… La traversée ne dépasse pas trente minutes et pourtant il y a dans les yeux  des passagers une douce complicité, celle que donne le partage d’un spectacle à la fois exceptionnel et éternel, que contemplaient déjà les Phocéens il y a plus de 2500 ans.
sillage bateau

Au Panier
Au Panier
Déclaration sur une façade du Vieux port
Requête sur une façade du Vieux port

 

 

 

Au Mucem
Au Mucem

 

 

 

 

 

 

 
ciel forêt marseille

petit footballeur et footballeuse sur fond de Culversmer...
footballeur et footballeuse
au fond le « Culversmer »…
Parc Borély
Parc Borély

Une douceur décapante

Boualem Sansal, pourquoi parler de lui ici ? Tout le monde en parle. Son roman 2084 est le livre de la rentrée. Mais comment ne pas parler de lui… Je l’ai écouté attentivement à 28 minutes et je l’ai loupé à Marseille où je suis pour quelques temps. Une amie a suivi la rencontre à la belle librairie Maupetit sur la Cannebière. La douceur de l’écrivain algérien l’a marquée plus que tout. Oui, une douceur alliée à une simplicité pour dire les choses qui ne sont, me semble-t-il,  jamais énoncées si clairement. Une douceur décapante. Haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie, il vit la violence aveugle qui ravage son pays dans les années 90 quand les islamistes entrent en guerre contre le pouvoir après l’annulation de leur victoire électorale. Il ne peut pas rester silencieux et il écrit son premier roman Le serment des barbares. Le dernier, 2084. La fin du monde (Gallimard), qui vient de recevoir le Prix de l’Académie française, raconte un empire assujetti au totalitarisme religieux. A Elizabeth Quint qui lui demande : La fin du monde on y va ? il répond : « J’ai l’impression qu’on y va surtout quand je revois ces images de l’époque. Pour nous alors c’était la fin du monde et on n’est pas revenu à la vie encore, l’islamisme est passé par là, il a détruit notre pays, détruit notre culture, nos valeurs; on est les orphelins de quelque chose et on n’arrive pas à se reconstituer (…) on a l’impression depuis une trentaine d’années que l’islamisme se développe comme un virus, c’est une contamination (…) Moi je ne sais pas comment ça s’est passé, le processus qui a fait basculer en l’espace de quelques années un peuple qui était socialiste, communiste, athée, dans cet islam islamiste (…) la France comme l’Algérie comme tous les pays arabes et musulmans se laissent surprendre, on se laisse tous surprendre, la chose arrive, elle est là, au départ ça a l’air tout à fait gentillet, c’est des petites revendications (…) après ça va très vite. »
Dans une interview accordée à Robert Redeker pour Marianne, Boualem Sansal est encore plus alarmiste. « De quoi demain sera-t-il fait ? Mon idée est faite : à moins d’une révolution puissante des idées et des techniques qui viendrait changer positivement le cours calamiteux des choses, nous nous dirigeons, hélas, très probablement vers des systèmes totalitaires religieux. L’islam radical est déjà pleinement engagé dans la réalisation de cette transformation. Il a redonné vie et force à l’islam, assoupi depuis des siècles, six au moins, et un formidable désir de puissance, de conquête et de revanche aux musulmans épuisés par ces longs siècles d’appauvrissement culturel, économique et politique, aggravé à partir du XIXe siècle par le rouleau compresseur de la colonisation puis par des décennies de dictature postindépendance stérilisante. Sa jeunesse, la détermination de ses stratèges, la foi inaltérable de ses fidèles, la fougue et le goût du sacrifice de ses militants, feront la différence face aux tenants de l’ordre actuel, à leur tour atteints d’atonie, voire de déclin. Installé, rodé et perfectionné, le système ressemblerait assez à celui que je décris dans 2084. » Dans le même interview, il épingle la passivité des croyants pacifiques qui ont, selon lui, le devoir de se manifester – d’autant qu’ils sont les premiers touchés par cette gangrène.
Boualem Sansal est un homme libre et courageux – il vit toujours en Algérie. Il peut se tromper, souhaitons-le, mais il parle sans entraves, sans peur. J’ai déjà ici souligné la chape d’interdits qui pesaient sur le sujet « Islam » lorsque je travaillais à L’Actualité des religions (voir dans les articles parus sur ce blog le mois de Janvier 2015).  A priori on en sort. Reste à lire Boualem Sansal, ce que je n’ai pas encore fait, pour découvrir, s’enflamme son éditeur, « une inventivité verbale stupéfiante et une écriture romanesque complexe ». On a hâte.